Notons tout d'abord que les mesures de protection informatiques ne sont pas une nouveautée. Dès les débuts de l'informatique individuelle de masse, on a trouvé des mesures de protection sur les logiciels, notamment d'une part pour les jeux, d'autre part pour les applications professionnelles coûteuses.

Considérons tout d'abord les jeux. Chacun reconnaîtra le parallèle avec la musique : il s'agit de produits souvent utilisés par des jeunes avec un budget limité, le budget familial étant déjà obéré par l'achat du micro-ordinateur, et qu'en conséquence ils copient. Les disquettes s'échangeaient entre les cartables dans les cours de récréation des collèges et des lycées. Je note, toutefois, que l'industrie informatique est, malgré cela, toujours florissante et en pleine expansion. Il est possible que le « piratage » ait joué un rôle positif — il est possible que, peu de familles ayant les moyens de payer l'entièreté des logiciels qu'elles utilisent, le développement de l'informatique individuelle aurait été très freinée si les protections avaient été très efficaces.

En ce qui concerne les logiciels professionnels, j'ai une double expérience intéressante en ce qui concerne les logiciels de musique. Quand j'étais au collège il y a une quinzaine d'années de cela, j'ai aidé le père d'un de mes camarades de classe, professeur de musique, qui avait un problème avec son micro-ordinateur. Le problème était fort simple : il utilisait deux logiciels de musique assistée par ordinateur, chacun protégé par une petite « clef » à enficher dans un connecteur de l'ordinateur  or, on ne pouvait pas brancher simultanément les deux « clefs », et le changement de clef ne pouvait s'effectuer qu'en éteignant le matériel. Qui plus est, le connecteur en question n'était pas conçu pour subir des branchements ou débranchements fréquents. On imagine donc la perte de temps et la détérioration graduelle du matériel qui résultaient de cette situation. J'ai « déplombé » un des deux logiciels (je précise au passage que ce n'était pas une opération élémentaire, mais je ne prétends pas être représentatif de l'utilisateur moyen).

Plus récemment, j'ai moi-même fait l'acquisition d'un logiciel de musique assistée par ordinateur, lui aussi protégé par une petite clef, dont l'utilisation nécessite un pilote spécifique. Las, un jour, j'ai voulu lancer le logiciel et il a dit ne pas trouver la clef, signalant une erreur dans le pilote. Le site de l'éditeur du logiciel conseillait de mettre à jour le pilote de la clef. Je l'ai fait. Cela ne fonctionnait toujours pas, par manque d'un fichier. Impossible non plus de revenir à une version précédente du pilote. Devrais-je effacer le logiciel de mon disque dur (au risque de perdre mes réglages), chercher le CD rangé dans ma cave, et tout réinstaller ? Au final, à force de manipulations, j'ai réussi à faire repartir mon logiciel

J'ajoute que le service après-vente du concepteur du logiciel a mis un certain temps avant de réagir à mon courriel... pour me suggérer de réinstaller les logiciels. Merci, mais j'y avais déjà pensé. Je n'ose imaginer comment cela se passerait pour un musicien, qui n'a pas forcément les mêmes compétences en informatique.

Dans mon laboratoire, nous utilisons un certain nombre de logiciels professionnels qui nécessitent le fonctionnement d'un « serveur de licenses » sur le réseau. Il est toujours amusant de s'apercevoir, au moment où l'on a besoin de faire un calcul, que le serveur de licenses est inaccessible parce que la machine est en panne, que le programme serveur est mort, etc. Et là encore, nous pouvons encore agir en local, nous avons un service informatique compétent. Je n'ose penser à ce qui arriverait si nous dépendions d'un site distant via Internet pour obtenir des autorisations de fonctionnement. J'ajoute que cette frustration générée par les serveurs de licenses semble assez répandue chez mes collègues (il est toujours énervant de voir un logiciel qui fonctionne parfaitement sur une machine qui fonctionne parfaitement refuser de se lancer sous prétexte qu'il ne trouve pas quelque chose qui n'a aucune utilité pratique).

Revenons à la musique et au cinéma. Mon ordinateur de bureau a une sortie pour télévision. J'ai un jour voulu regarder un DVD en famille sur un écran plus grand que celui du PC, et ai fait l'acquisition du cable adéquat. Je démarre mon PC sous Microsoft Windows, lance le logiciel de lecture de DVD livré avec la machine et... je reçois un message d'erreur mystérieux et peu compréhensible, me disant que ma carte graphique ne supporte pas Macrovision, ou que mon pilote de carte graphique n'est pas configuré pour. Après enquête, il s'avère que ce mystérieux Macrovision est un système interdisant la duplication sur magnétoscope du contenu sorti par l'ordinateur. Première constatation : et le droit à la copie privée ? Seconde constatation : sans une intervention dans le paramétrage de ma carte graphique (je rappelle, réglée par défaut), typiquement hors de portée de l'utilisateur de base, mon ordinateur m'interdit de regarder un film que j'ai acheté sur ma TV.

Au final, j'ai réglé le problème par la force en redémarrant mon PC sous Linux, système d'exploitation dont on raconte qu'il serait moins facile à utiliser que Windows, mais qui n'a pas rechigné à passer mon DVD. Ouf. Sauf que... ce que j'ai fait là, la mouture initiale de la loi DADVSI, et peut-être sa mouture actuelle, l'interdisent. Vous comprenez, il est si dangereux de laisser les gens décider par eux-mêmes comment utiliser leur matériel informatique qu'ils ont payé...

Pour couronner le tout, je pense au fait que je paye une « redevance pour copie privée » sur les CD et DVD sur lesquels je stocke mes propres données et photos.

P.S. Je n'y pensais plus, car n'ayant jamais eu à subir personnellement involontairement la chose, mais on doit évidemment mentionner le tristement célèbre « rootkit Sony ». Rappelons que, d'après différents analystes, ce système mettant en œuvre une mesure technique de protection piratait en quelque sorte les ordinateurs des utilisateurs, créait des failles de sécurité, et empêchait une utilisation normale de l'ordinateur. Sony fait l'objet de poursuites judiciaires à ce sujet. Un représentant de l'industrie française du disque, à une réunion à laquelle j'assistais, a admis que ce système était abusif.