La vie est mal configurée

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mardi, février 9 2010

Mise en abyme de l'erreur

Un lecteur du blog m'a recommandé la lecture d'un numéro de la revue philosophique Cités (n°39, 2009/3), consacré à l'Internet. Je n'ai malheureusement pas eu encore le temps de tout lire, mais j'y ai trouvé quelques points qui méritent mention.

Tout d'abord, un article titré Google Control de ma collègue du CNRS, Barbara Cassin. Elle y reprend ses opinions sur Google exprimées dans son ouvrage Google moi, la nouvelle mission de l'Amérique, que j'ai critiqué sur ce blog il y a deux ans et demi, ainsi que son opposition de l'évaluation des chercheurs en sciences humaines par la bibliométrie (sujet sur lequel j'ai également déjà écrit). Rien de neuf, si ce n'est qu'après avoir regretté l'abus d'hellénismes du début de son livre, je regrette les anglicismes de cet article.

Barbara Cassin nous met en garde notamment contre les erreurs que l'on peut trouver sur Internet, où l'on ne trie pas le bon grain de l'ivraie ; elle a également critiqué le service de traduction « Google Translate », coupable de donner des résultats parfois très approximatifs. Elle a bien raison de souligner qu'il est facile de commettre des erreurs de faits et de traductions ; je n'ai pas eu à aller bien loin, il m'a suffit de lire l'article de Jos de Mul titré Des machines morales. J'y ai notamment trouvé le paragraphe suivant :

Le problème de la corrosion de l’autonomie humaine est encore accru lorsque se pose la question de savoir si les êtres humains doivent toujours être autorisés à passer outre ou ignorer les décisions d’un système. Certains avions, tel le Boeing 777, volent entièrement par commandes de vol électriques, c’est-à-dire en pilotage automatique. Le pilote peut à tout moment reprendre le contrôle quand il l’estime nécessaire. Cela paraît être une solution sensée si l’on tient compte du fait que la « technologie réelle existante » est loin d’être infaillible. On peut citer de nombreux exemples de désastres techniques et moraux qui furent causés par un mauvais fonctionnement de programmes informatiques (comme la série d’accidents survenus à des Airbus A320 à cause d’insectes présents dans l’autopilote),

Première remarque : en aviation, la commande de vol électrique et le pilotage automatique sont deux choses distinctes. Sans rentrer dans les détails, le pilote peut désengager à tout moment le pilote automatique, mais il est bien plus difficile, voire impossible sur certains modèles d'avion, de voler sans la commande de vol électrique. Sur le Boeing 777, le pilote, sans commande de vol électrique, ne peut agir que sur un nombre limité de surfaces de contrôles qui permettent éventuellement de faire un atterrissage d'urgence — si j'interprète bien les informations à ma disposition (source : Gregg F. Bartley, Boeing B-777: Fly-By- Wire Flight Controls, dans le Handbook of Avionics, Cary Spitzer ed., CRC Press).

Deuxième remarque : je doute fortement que des insectes aient causé des problèmes à des A320. En revanche, il y a eu des problèmes que l'on pouvait interpréter comme des bugs, mot qui a effectivement le sens d'insecte en anglais, mais qui désigne au sens figuré une faute de conception ou de programmation. Notamment, si je me rappelle bien, il y avait une faute de conception de l'interface homme-machine qui faisait que les pilotes pouvaient confondre deux types de vitesse ascensionnelle. Il y a donc eu une erreur manifeste de traduction.

Cités est une revue dont le comité de rédaction comprend une majorité de professeurs de philosophie. Elle est également auto-référente.

La littérature au culot, la pensée à l'esbrouffe

À la lecture des fréquentes interventions dans les médias de certains de nos concitoyens, présentés comme « philosophes » ou « penseurs », j'éprouve souvent un sentiment de malaise. Tranchant de tout et sur tout, citant Althusser, Foucault, Kant et Arendt, ils répandent leur pensée définitive. Rien ne leur fait peur, aucun sujet n'est trop ardu.

Pourquoi ce malaise ? J'estime qu'un intellectuel digne de ce nom se doit d'avoir une certaine pudeur de la pensée. Cette pudeur, c'est celle de ne pas parler avec assurance de ce que l'on ne connaît pas ; c'est cette idée simple qu'il faut étudier les sujets dont on parle avant d'en parler, ou du moins, si on n'a pas pu le faire, parler modestement et assortir ses propos des doutes d'usage. (1) C'est également le refus de la cuistrerie, le refus d'étaler une érudition, un jargon, des citations, dont on sait d'avance qu'ils éblouiront le lecteur plus qu'ils ne l'éclaireront.

Hélas, je viens de dépeindre tout le contraire de ce que l'on qualifie souvent en France d'« intellectuel », et que l'on peine en fait à véritablement définir : professeurs ? journalistes ? écrivains ? animateurs de radio ou de télévision ? Là où l'universitaire moyen a de la peine à concilier les exigences de la recherche et celles de l'enseignement, ils cumulent les vies. Les simples mortels ont de la peine à concevoir l'emploi du temps de pareils supermen — ou, mieux, Übermensch, l'évocation de Nietzsche seyant probablement plus à de pareils êtres que celle des comics américains. Quelle doit être la rapidité de leur esprit, quelles pensées doivent fuser quand ils se rasent le matin ! Non, vraiment, Umberto Eco doit se rhabiller, lui qui se plaint de ses emplois du temps totalement bloqués. (2) Et qu'on ne me croie pas misogyne : il existe quelques exemplaires féminins de ce phénomène typiquement français.

Ces caméléons de la pensée ont tribunes ouvertes dans les plus grands journaux et magazines ; s'ils publient un ouvrage, ils y seront encensés par leurs amis ; s'ils décident qu'il convient de lancer une polémique, on leur ouvrira les colonnes. Certes, il leur arrive parfois de s'opposer les uns aux autres ; il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'un tout petit monde, avec toutefois plusieurs niveaux de célébrité : tandis que l'un fera la une des magazines, l'autre devra se contenter d'une émission culturelle sur le câble.

On pourrait croire que tout cela n'est somme toute pas important. D'une certaine façon, c'est vrai. En France, on fait mine de se préoccuper de culture et de pensée, mais quand on examine vraiment l'état de nos universités, de nos bibliothèques, et que l'on compare par exemple avec ces États-Unis dont on dénonce sans cesse l'inculture, on peut valablement se demander si tout cela n'est pas que poudre aux yeux. Finalement, ces « intellectuels » seraient le cache-sexe de la misère de notre pensée, mais ils n'auraient aucune influence ; les vrais choix se font ailleurs, par exemple chez les financiers.

En même temps, c'est important. Il est anormal que dans un pays de 60 millions d'habitants, avec une proportion non négligeable de personnes ayant un haut niveau d'études, on estime, en quelque sorte, qu'il n'y ait qu'une vingtaine de personnes dont les opinions vaillent la peine de pouvoir s'exprimer — sans parler du manque de diversité de leur pensée et de leur formation. Même en se limitant aux universitaires et chercheurs, il y a un grand nombre de personnes qui auraient des choses à dire mais n'ont pas accès aux médias.

Il est également anormal que lorsque l'un des perpétuels invités est pris en flagrant délit de bâclage et de fausse érudition, il puisse continuer à jouir de l'admiration générale... jusqu'au prochain plantage ?

Il est anormal que l'on invite pour parler des gens qui n'ont qu'une connaissance très superficielle et lointaine du sujet, et surtout qu'on encense comme une pensée profonde des tissus de lieux communs agrémentés de quelques citations péremptoires.

Il est anormal que l'on perde une ressource rare (la place dans les médias nationaux) pour étaler ce genre de propos, alors qu'on pourrait y mettre des choses bien plus intéressantes.

Il est anormal qu'on prenne le public pour des c...

(1) Par exemple, j'avoue ne pas avoir lu l'intégralité de la prose de certaines des « intellectuels médiatiques » qui m'énervent, Je ne m'exprime donc que sur ce que j'ai lu et entendu d'eux, principalement dans les médias. (2) Voir Comment voyager avec un saumon

PS Lire Prodiges et vertiges de l'analogie de Bouveresse.

Polyvalence éditoriale

Bien que, faute de temps, j'aie dû quitter la fonction de membre du conseil d'administration de l'association Wikimédia France, je continue d'aider cette association de diverses façons. Il m'arrive notamment de répondre aux courriels reçus.

Cette semaine, l'association a reçu un courriel du dirigeant d'une société de correcteurs ; apparemment, une très petite entreprise. Celui-ci se proposait d'apporter de la crédibilité à Wikipédia en lui faisant bénéficier des services de ses correcteurs professionnels, en anglais comme en français.

J'ai tout d'abord rappelé à cette personne que, comme indiqué sur notre site, nous ne gérons pas le site Wikipédia et notamment n'y avons pas de rôle éditorial ; que les articles du site Wikipédia sont écrits à titre gratuit par des internautes ; et qu'il n'y avait ni intention ni budget pour recourir à des sociétés de correcteurs. (J'ai laissé de côté le problème légal, plus compliqué : à mon avis, une organisation qui emploierait des correcteurs professionnels pour altérer les articles de Wikipédia pourrait devenir de fait éditeur et donc éditorialement responsable. Je doute que ce monsieur ait envie d'endosser pareille responsabilité.)

Je me suis également interrogé sur la capacité de ses services à assurer des corrections de fond. Je vois bien, en effet, comment un correcteur peut restructurer des phrases, corriger des fautes d'orthographe et de typographie, améliorer la présentation — les éditeurs des revues et ouvrages scientifiques dans lesquels je publie font parfois appel à de tels services, d'ailleurs délocalisés dans des pays à bas coûts salariaux. En revanche, je ne vois pas comment un correcteur amené à intervenir sur des articles portant sur des sujets variés peut toujours valablement apporter des corrections de fond ; l'étendue des connaissances modernes et des sujets couverts par Wikipédia ne le permet pas. Par exemple, lui ai-je demandé, comment pourriez-vous intervenir sur un article comme théorie d'Artin-Shreier ?

Cette personne m'a répondu qu'il ne pourrait pas intervenir sur un sujet aussi spécialisé, mais qu'il pourrait apporter des corrections de fond sur bien d'autres sujets. Il a ajouté que tant qu'il n'y aurait pas de correction professionnelle, Wikipédia manquerait de crédibilité auprès du monde de l'édition.

Quelques réflexions :

  1. Il y a en effet à faire sur Wikipédia concernant des corrections de forme comme de fond.
  2. Le principal reproche, d'ailleurs non entièrement infondé, que l'on fait à Wikipédia, est que des personnes peuvent intervenir sur des sujets sur lesquels elles n'ont aucune compétence, y compris sur le fond. Or, ce que cette personne me proposait, c'était de faire massivement intervenir des correcteurs sur une grande variété de sujet. Immanquablement, ces correcteurs, aussi professionnels soient-ils, seront ignorants de la majorité des sujets concernés.
  3. La différence fondamentale semble donc être que ses correcteurs seraient professionnels, donc fiables, tandis que ceux de Wikipédia sont amateurs, donc non fiables. Cela mériterait d'être étayé.
  4. J'ignore par quel biais on peu devenir correcteur polyvalent, capable d'intervenir sur le fond d'un grand nombre de sujets. Je me méfie naturellement de ceux qui prétendent trancher sur tout et de tout.
  5. La qualité que l'on devrait attendre de chaque participant à Wikipédia est de ne pas intervenir sur les choses sur lesquelles il n'a pas de compétences. Tout le problème est alors de savoir s'auto-évaluer.
  6. L'objectif de Wikipédia n'est pas de faire plaisir à l'édition française. Rappelons que chez celle-ci, il y a à prendre et à laisser quant à la fiabilité et à la rigueur : entre les éditeurs spécialisés dans le New-Age, les éditeurs soit-disant respectables mais qui font de fait des pseudosciences, et les œuvres de BHL, il n'y a pas que du bon. Donc, ce n'est pas l'édition en général qu'il faudrait prendre comme référence de qualité, mais le meilleur de l'édition.
  7. Le principal problème de Wikipédia sur le plan didactique est que les articles relativement généralistes sont mal écrits, mal structurés. Un article sur un sujet relativement spécialisé est, paradoxalement, plus facile à écrire, car on sait en gros ce que l'on doit y indiquer. Un article généraliste impose de choisir une structure et une sélection de thèmes, deux choix d'ailleurs en partie subjectifs et arbitraires — donc difficiles à faire dans le cadre d'une écriture collective.

lundi, février 8 2010

Rapport de Mme Falque-Pierrotin sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme

J'ai pris connaissance du rapport de Mme Falque-Pierrotin, conseillère d'état, présidente du Forum des droits sur l'Internet, concernant les expressions racistes sur Internet ainsi que le moyen de lutter contre — un de mes centres d'intérêt étant la liberté d'expression et les limites qui y sont posées, notamment sur Internet.

Ce rapport est très intéressant pour son résumé des différents moyens que les pouvoirs publics français mettent en œuvre pour lutter contre le racisme et l'antisémitisme. Je connaissais les grandes lignes du cadre législatif (loi de 1881 sur la presse, etc.), mais je ne connaissais pas, par exemple, l'Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l'information et de la communication (OCLCTIC) et l'étendue de ses moyens.

Parmi les idées intéressantes : il faut distinguer les manifestation racistes « ordinaires », disons les propos d'après-boire de quelqu'un qui intervient sur un forum et y fait des plaisanteries d'un goût douteux, et les actions de groupes organisés, disposant de sites spécifiques typiquement hébergés aux États-Unis, en Russie ou dans d'autres pays où on ne fera pas d'enquêtes. Il va de soit que les deux ne peuvent être mis sur le même plan et que les réponses à apporter ne sont pas du même ordre.

Plus originalement, le rapport suggère (p. 58), au prix de nombreuses périphrases, que les autorités musulmanes modérées installées en France publient sur Internet des informations religieuses, casuistiques et théologiques afin d'éviter que les musulmans résidant en France et qui chercheraient ce type d'informations ne doivent s'en remettre à des sites étrangers, qui défendent parfois des points de vue plus extrêmes. Indépendamment de la pertinence de la suggestion dans l'absolu, je trouve assez curieux que les pouvoirs publics d'un pays laïque se mêlent de vouloir organiser la communication d'une religion, y compris au niveau du choix des préceptes religieux à répandre. Il y a là sans doute un certain malaise dans notre civilisation.

J'ai relevé d'autres points troublants. Tout d'abord, il semble que l'on s'effraye beaucoup d'une « recrudescence » des contenus racistes sur Internet, mais qu'en fait (p. 13) ce phénomène est difficilement quantifiable. Le rapport cite des chiffres parus dans le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH)... elle même reprise d'une société spécialisée dans le filtrage des contenus en ligne. On voit bien la faiblesse : une société qui vend de tels produits ou services a tout intérêt à grossir le phénomène, de la même façon que les sociétés pharmaceutiques créent en partie la demande pour leurs produits. Par ailleurs, en tant que scientifique, je me méfie des citations de statistiques qui ne sont pas appuyées par un document précis détaillant la méthodologie employée. Je ne supporte pas les estimations « au doigt mouillé » quand il s'agit d'aider à définir les politiques publiques.

Je regrette que Mme Falque-Pierrotin n'ait pas suggéré, par exemple, que les programmes publics financent une étude détaillée, qui aurait par exemple pu être confiée à des laboratoires de recherche scientifique des domaines SHS et STIC. Outre l'aspect strictement utilitaire et factuel d'une telle étude, il pourrait même y avoir des choses scientifiquement intéressantes à faire en traitement automatique de la langue naturelle.

Ensuite, Mme Falque-Pierrotin relève, fort justement, que les États-Unis d'Amérique n'ont pas la même vision que la France concernant la liberté d'expression. La vision américaine, résumée par un professeur américain cité en note p. 25, est que les restrictions à la liberté d'expression requièrent que le gouvernement se pose en arbitre de la vérité, ce qui peut aboutir à la tyrannie de la majorité qui impose de force ses vues à la minorité, et que c'est précisément cela que le Premier amendement à la Constitution américaine interdit. Jusque là, elle et moi faisons les mêmes constats. Là où nous divergeons, c'est quand elle indique que l'on pourrait espérer un changement de l'attitude américaine sur ce sujet en raison de l'élection de Barack Obama, voire que les États-Unis ratifient le protocole additionnel à la convention « Cybercriminalité » censé permettre de lutter contre le racisme et l'antisémitisme sur Internet.

Loin de moi le désir de porter un quelconque jugement moral sur l'attitude des uns et des autres, ou trancher qui ferait le bien et le mal. En revanche, il me semble tout à fait adapté que je juge de la probabilité, de la vraisemblance, de la possibilité d'une action proposée. Et là, j'avoue mon franc scepticisme.

Les actions et la ratification proposées sont éventuellement contraires à la Constitution fédérale américaine. Le président Obama n'a évidemment pas le pouvoir d'altérer celle-ci ; les amendements constitutionnels doivent suivre un processus long et complexe. Toute loi, tout traité qui pourrait contrevenir à cette constitution et notamment au premier amendement pourrait se voir déférer à la Cour suprême, laquelle a actuellement une majorité de juges conservateurs en faveur d'une interprétation constitutionnelle stricte. Autrement dit, sur le plan juridique, les probabilités de réussite sont infimes. De plus, examinons la situation politique. Le président Obama doit faire face à de nombreux problèmes intérieurs (notamment l'économie) comme extérieurs (les guerres entamées par ses prédécesseurs), et est déjà engagé dans des réformes lourdes et controversées (notamment celle du système d'assurance maladie). Toute tentative de restriction de la liberté d'expression, indépendamment de ses buts et du fait qu'on la juge bien ou mal fondée, serait exploitée par l'opposition républicaine — qui est passée maître dans l'art de créer des craintes et des polémiques. Sérieusement, pourquoi le président américain s'attellerait-il à une tâche qui ne lui bénéficierait pas politiquement vis-à-vis de ses électeurs, mais au contraire causerait des polémiques, juste pour faire plaisir au gouvernement français ?

J'ai une certaine expérience de la société américaine. Dans celle-ci, il y a une grande variété d'opinions ; et parmi les démocrates, notamment les plus cultivés, on trouve de nombreuses personnes ayant des opinions disons pro-européennes, ou du moins en faveur de certains traits d'organisation des sociétés européennes, par exemple les programmes sociaux ou les transports publics, ou encore l'abolition de la peine de mort. Toutefois, j'ai remarqué que derrière cette sympathie, il subsiste souvent des divergences considérables d'appréciation ; notamment, ces personnes considèrent souvent que les sociétés européennes font preuve d'une certaine immaturité politique et d'un certain manque de respect des droits de l'homme. Je sais bien que c'est exactement ce que beaucoup de français reprochent aux États-Unis, mais ce sentiment est réciproque y compris parmi les personnes a priori les mieux disposées à l'égard de l'Europe. D'ailleurs, l'ACLU, un puissant lobby en faveur des droits du citoyens, très marqué à gauche et dont il n'existe pas d'équivalent en France, combattrait toute mesure restreignant la liberté d'expression.

Bref, cette proposition n'est tout simplement pas politiquement plausible. Je peux donc m'interroger sur les raisons qui ont poussé Mme Falque-Pierrotin, qui n'est pas une imbécile, à la formuler. Je vois deux raisons.

La première est que cela permet de satisfaire à peu de frais ceux qui réclament l'extension de la convention cybercriminalité. Cela ne coûte pas cher que de dire que l'on va exercer une « action diplomatique » afin de faire signer cette convention par les États-Unis. C'est un peu comme quand un responsable vous fait répondre par un subordonné un courrier-type expliquant que votre proposition a retenu toute son attention.

La deuxième est que les États-Unis sont une cible commode pour détourner l'attention. Il y a quelques années, je me suis trouvé, ainsi que d'autres personnes de l'informatique et de l'Internet, à discuter avec une personnalité politique qui, à l'époque, s'imaginait un grand avenir. Cette personne nous a à un moment posé une question qui m'a quelque peu laissé pantois : que pouvait-il répondre si on l'interrogeait au sujet du danger posé par la pornographie sur Internet pour les enfants et adolescents. Il m'a d'ailleurs semblé que ce qui lui importait n'était pas tant de proposer une solution qui fonctionne que d'avoir quelque chose à dire si on l'interrogeait sur les préoccupations des parents et des associations à ce sujet. Nous avons bien sûr fait les propositions classiques : logiciels de filtrage parental, éducation des enfants et adolescents au sujet de la distance à avoir devant ce qu'ils lisent ou voient, nécessité pour les parents de surveiller un tant soit peu ce que leurs enfants font sur Internet. Mais cela ne suffisait pas. C'est alors que quelqu'un a suggéré que l'opposition de l'administration Bush à la création d'un nom de domaine .xxx où mettre les sites pornographiques posait problème, alors que cela permettrait de simplifier le filtrage. Bien entendu, c'était largement bidon, mais cela a été accepté avec joie : rien de tel que de dire que c'est la faute du gouvernement américain !

Les autres proposition du rapport sont plus intéressantes (pp. 61-62). Ainsi, le rapport relève que plusieurs de nos partenaires européens n'ont pas ratifié cette convention, et ne mettent guère d'empressement à lutter contre les contenus répréhensibles. Peut-être, avant d'aller chercher les États-Unis, faudrait-il balayer devant la porte de l'Europe ? Enfin, il faudrait une certaine concertation entre associations, pouvoirs publics, et prestataires techniques, dans un cadre non contraignant de bonnes pratiques incitant à faire les meilleurs efforts possibles.

Au final, pas de suggestion de grandes réformes, plutôt de continuer dans l'existant en y mettant vraiment les moyens.

dimanche, février 7 2010

Rapports sur d'éventuels comité d'éthique en recherche en informatique

J'ai lu le rapport d'une commission ad hoc de l'INRIA et le rapport du comité d'éthique du CNRS concernant l'éventuelle mise en place d'un ou plusieurs comités d'éthique dans la recherche en sciences et technologies de l'information et de la communication (STIC), bref, en informatique.

J'ai constaté avec amusement la différence de ton des deux documents. La commission de l'INRIA, formée de directeurs de recherche en informatique, a produit un document plus court, citant des exemples concrets de problèmes éthiques qui peuvent se poser en recherche en informatique. Le rapport du CNRS, rédigé par un comité comprenant divers « penseurs de la technique », balaye un ensemble de problèmes sociétaux, actuels ou futurs (par exemple, le problème de la conservation des données), liés aux applications technologiques de l'informatique et non à la recherche en elle-même, avec de nombreuses (auto)citations du professeur de philosophie Jean-Michel Besnier.

Je préfère largement le rapport de l'INRIA. Ce n'est pas à un comité d'éthique de la recherche que de prétendre décider de quelles applications sociétales sont souhaitables ou non. Rappelons que ce ne sont pas les chercheurs en informatique qui développent les applications comme Facebook ! Un comité d'éthique d'un institut de recherche doit répondre aux problèmes éthiques qui peuvent se poser au cours des recherches, par exemple ce que l'on peut faire ou ne pas faire lorsqu'on étudie des interactions avec des cobayes humains, ou quand on traite des données personnelles.

Commençons par des buts modestes, on avancera peut-être.

Publier en anglais, les incohérences de l'action publique française

Je me suis rendu compte que cet ouvrage écrit par d'éminents collègues spécialistes du model-checking probabiliste dit de mes travaux de thèse :

This theory was originally developed for qualitative computation and has been extended to Markov decision processes by Monniaux in his doctoral thesis and subsequent papers. These papers are mandatory reading on abstraction of Markov decision processes.

Passé l'instant d'autosatisfaction, vient la réflexion. Et une idée simple me vient : ma thèse n'aurait jamais été citée dans un ouvrage savant destinée à un public international si elle avait été rédigée en français. (Plus exactement : ma thèse consistait en un long résumé en français, avec les développements en anglais.)

Les pouvoirs publics français ont des attentes contradictoires à l'égard de la recherche. D'un côté, on nous rappelle la loi Toubon, le fait que la langue de l'enseignement est le français, et on nous demande des documents en français. On exige même, en théorie, que dans les colloques on prévoie un service de traduction.

Remarquons au passage l'irréalisme de ces demandes. La traduction simultanée, cela ne s'improvise pas ; même si je parle anglais couramment, je n'ai pas la technique pour un tel service. Il faudrait donc des traducteurs professionnels, mais ce type de service est fort coûteux et les universités et instituts de recherche n'ont évidemment pas les moyens financiers de cela. Qui plus est, la science emploie un vocabulaire précis, qui est souvent massacré par les traducteurs non familiers des domaines étudiés ; il faudrait donc des traducteurs avec une connaissance fine des domaines couverts par le colloque... donc des scientifiques. Lesquels ne seront pas capables de faire du simultané, donc il faudrait doubler la durée des conférences pour avoir le temps de caser le temps de parole et la traduction... ce qui est impossible.

Enfin, on peut se demander à quoi tout cela servirait : ces colloques s'adressent à des spécialistes, qui de toute façon pratiquent l'anglais technique de leur domaine ne serait-ce que pour être publiés à l'international. Ce à quoi les pouvoirs publics incitent fortement.

Pour les instances d'évaluation de la recherche, une publication française (colloque français, revue française) ne vaut rien, du moins dans la plupart des domaines scientifiques — trop petite communauté, collusions possibles, bref, autopromotion de la médiocrité. Donc, il faut publier à l'international, et la langue internationale, c'est l'anglais.

C'est peut-être en raison de ces contradictions que les résultats de l'enquête Elvire sur les langues utilisées dans la recherche, qui devaient sortir en 2009, ne sont pas encore disponibles.

Priorités

Je lis dans des rapports officiels, j'entends de la part de responsables politiques que tel ou tel sujet est une « priorité ».

Je me dis qu'avec tous ces sujets prioritaires, le tout-venant ne doit pas être traité.

Le cultureux et le geek

Je repense à l'émission d'Ali Baddou sur France Culture à laquelle était invité Gérard Berry, professeur d'informatique au Collège de France. Une chose m'a un peu fait tiquer : on a fait lire un extrait de son ouvrage de cours où figurait la lettre grecque lambda (λ), et l'animatrice n'a pas lu ce symbole correctement, à dessein ou par ignorance ; au contraire, elle a insisté sur son caractère hautement incongru.

Rappelons qu'il s'agit de France Culture, une radio où de nombreux invités jargonnent et citent des auteurs n'intéressant qu'un public spécialisé. On y voit rarement un animateur interrompre un philosophe pour lui faire remarquer que le public n'est pas forcément familier d'Heidegger, ou s'étonner qu'un musicologue parle du Ring sans plus de précision, ou qu'un féru de littérature parle de la Recherche comme si l'auditoire était censé avoir lu ce roman monumental jusqu'au bout.

En cette occasion, comme dans d'autres, il me semble qu'un trait social ressort. Il est considéré comme normal, pour une personne cultivée, de connaître les œuvres d'Heidegger, Wagner, ou Proust ; ou plutôt de faire semblant de les connaître. En revanche, il est de bon ton de faire remarquer qu'on ne s'intéresse pas aux « détails » auxquels s'intéressent les scientifiques, notamment en faisant remarquer qu'ils utilisent des notations ou des terminologies exotiques. Dans le même ordre d'idées. le Canard Enchaîné épingle des administrations qui donnent des formules de calcul, alors que celles-ci sont compréhensibles par un élève de terminale (disons S) compétent... contrairement aux tournures et constructions juridiques, qui demandent des années de spécialisation universitaire.

Certes, le λ-calcul est un détail de la théorie de la calculabilité, et le grand public n'a pas à connaître ses subtilités. Il suffit d'avoir une certaine intuition de ce qu'est la programmation, la notion générale de calcul à la mode de Gödel, de Church ou de Turing, et les versions informelles des principaux résultats (arrêt de Turing, theorème de Rice, et premier théorème d'incomplétude de Gödel sous forme algorithmique) ; avec ça on est paré, sans rentrer dans les détails, et on peut comprendre certaines grandes limitations du monde numérisé qui nous entoure. Autrement dit, les bases de théorie de la calculabilité devraient faire partie de la culture générale de toute personne qui se veut cultivée en 2010.

En France, nous affectons le trait social suivant : en présence d'une référence étiquetée culturelle, il est de bon ton de laisser supposer qu'on la connaît, alors qu'en présence d'une référence « technique » (scientifique, par exemple), il est de bon ton de laisser supposer qu'on ne se préoccupe pas de pareils sujets.

À cela il faut ces temps-ci ajouter une espèce de snobisme contraire : en raison du goût pour Internet chez les moins de 30 ans, et d'un certain buzz journalistique autour des geeks, certains jugent de bon goût de s'afficher comme tels. Ils s'affichent comme « technophiles », amateurs de tous les gadgets à la mode (iPod, réseaux sociaux, etc.). On se demande souvent, à les écouter, s'ils n'ont pas un conseiller technique qui leur a dicté leurs sujets d'attention.

Pour ma part, je ne suis pas un amateur de gadgets électroniques — je vois avec effroi tout machin dont je devrais absorber le manuel avant de pouvoir m'en servir, qui va tomber en panne au moment les plus inopportuns, et dont le constructeur a décidé que les utilisateurs de Linux ne méritaient pas de pouvoir interagir avec lui. Je ne suis pas amateur de réseaux sociaux et autres Twitter ; j'ai une vie professionnelle et personnelle assez chargée et n'ai pas le temps à perdre sur Second Life ou World of Warcraft. Je soupçonne que les responsables politiques ont également un emploi du temps chargé et peu de temps à perdre. Donc, de grâce — ne surjouez pas votre aspect geek...

J'attends d'une personne qui s'exprime au sujet d'Internet, notamment qui réclame des dispositifs de filtrage, qu'elle se soit à la fois familiarisée avec les usages et avec la technique, ainsi qu'avec la théorie qui sous-tend cette technique — un peu comme on attend qu'une personne qui réclame une réforme de la procédure pénale qu'elle maîtrise la procédure actuelle et qu'elle sache comment elle est appliquée actuellement. Je n'attends pas qu'elle démontre qu'elle utilise tel ou tel gadget qui sera passé de mode dans un an.

Deux snobismes apparemment opposés, une même vacuité.

Absence d'une ACLU à la française

Question que je soumets à la sagacité de mes lecteurs : pourquoi n'existe-t-il pas en France d'équivalent à l'American civil liberties union ?

Je pense que la réponse est qu'en France, on se fiche un peu des droits des citoyens, qui sont censés s'effacer devant telle ou telle « priorité ». Il en est ainsi des garanties des citoyens contre les arrestations arbitraires et le droit à un procès équitable : à chaque fois que ces droits sont invoqués pour dénoncer telle ou telle procédure, comme les gardes à vues, on a droit à un couplet convenu évoquant la nécessaire lutte contre la délinquance omniprésente et le fait qu'il ne faut pas soutenir les criminels. Quant à la liberté d'expression, on se demande parfois, à entendre certains, s'il ne s'agit pas de la liberté de ne parler que de ce qui ne dérange personne.

Certes, les États-Unis se sont parfois eux aussi laissés entraîner par cette idée que les droits du citoyen ne doivent bénéficier qu'aux innocents, et que par conséquent les préjugés coupables n'y ont pas droit. La torture à Guantanamo et ailleurs en est la parfaite illustration. Reste qu'ils ont ce groupe de pression, aux nombreux adhérents, l'ACLU.

Intéressantes conférences d'Yves Michaud

Yves Michaud est professeur de philosophie (professeur à l'université Paris-I, membre de l'IUF). Il a notamment fondé et longtemps géré l'Université de tous les savoirs, une série de conférences dans tous les domaines du savoir, entrée libre à Paris et diffusion sur Internet.

Entre autres actions de vulgarisation, Yves Michaud a enregistré une série de conférences de philosophie à destination des lycéens. Il a un style assez direct, voire familier, ce qui contraste avec la raideur d'un bon nombre de conférenciers académiques. Contrairement à d'autres, il ne jargonne pas — par exemple, il n'emploie pas de mots grecs comme δόξα et παιδεία dans ses propos grand public.

Je recommande donc son écoute et sa lecture.

samedi, février 6 2010

Toute publicité est bonne à prendre pour les sites racistes

Des lecteurs du blog ont attiré mon attention sur le rapport du MRAP au sujet du racisme sur Internet. J'ai pris connaissance de celui-ci, et j'ai éprouvé un sentiment désagréable, que j'avais déjà éprouvé bien des années auparavant quand le journal Le Monde (ou était-ce Libé ?) parlait du site négationniste AAARGH : en mettant sur la place publique des noms, voire des adresses de sites répréhensibles, n'assure-t-on pas de fait leur publicité ? Apparemment, un grand nombre des sites cités ont un auditoire assez confidentiel, les mentionner dans un document de large diffusion n'est-il pas le meilleur moyen de leur attirer des lecteurs ?

On m'objectera que ce rapport se doit de citer précisément les faits qu'il mentionne, et que donner les adresses Web des sites mis en cause permet au lecteur de former sa propre opinion, ce qui n'implique évidemment pas une quelconque approbation des propos cités. C'est pour les mêmes raisons que certains historiens réclament le droit de publier une édition critique de Mein Kampf : l'idée est que le lecteur peut avoir un intérêt à consulter cet ouvrage pour comprendre la barbarie nazie. Cependant, cette opinion ne fait pas l'unanimité, et il est justement arrivé au MRAP de réclamer la mise hors ligne de documents historiquement importants rapportant des thèses nauséabondes.

Mais il n'y a pas que le MRAP. L'Express a publié en février 2009 un dossier sur l'antisémitisme sur Internet... en citant complaisamment divers sites. Cela fait une dizaine d'années que les dangers d'Internet, peuplé de pédophiles et de nazis, sont un véritable marronnier des médias ; Franz-Olivier Giesbert, qui s'exprimait tout à l'heure sur France Culture au sujet des newsmagazines qui se copient les uns sur les autres, aurait pu les ajouter à sa liste de dossiers récurrents comme l'immobilier et les francs-maçons. En 2008, l'Express publiait le même genre d'articles, citant nommément une personne et des titres de documents mis en cause, ce qui permet au lecteur de les retrouver facilement grâce à un moteur de recherche. De fait, des documents racistes et antisémites à diffusion confidentielle acquièrent une notoriété inespérée.

On m'a un jour dit qu'en dessous d'un certain seuil de notoriété, toute publicité, bonne ou mauvaise, est bonne à prendre. J'ai bien peur que le MRAP, l'Express et d'autres, en mettant en exergue des sites aux contenus douteux ou répréhensibles, jouent le jeu de ces derniers.

(Nb: Je n'ai personnellement aucun scrupule à pointer vers le rapport du MRAP qui pointe vers ce sites. Le MRAP a jugé bon d'assurer une grande communication par voie de presse autour de ce rapport, ce n'est pas un lien depuis un modeste blog comme le mien qui changera grand chose.)

vendredi, février 5 2010

Infoterre

Je me suis déjà exprimé plusieurs fois au sujet du Géoportail de l'IGN. Je viens d'apprendre qu'il avait un petit frère : InfoTerre, du BRGM.

Malheureusement, quand j'essaye d'accéder à ce service, j'obtiens :

Service Temporarily Unavailable The server is temporarily unable to service your request due to maintenance downtime or capacity problems. Please try again later.

La candidate voilée

On nous annonce partout que le NPA présenterait une candidate « voilée ». Des femmes voilées, j'en ai vu dans des pays musulmans : la face est cachée par le voile, à l'exception des yeux. Or la candidate en question porte juste une sorte de foulard ou de fichu sur ces cheveux.

Les mots ont-ils encore un sens ?

(Des femmes qui portent un chapeau ou un foulard sur la tête quand elles sortent, il y en a bien d'autres à part les musulmanes. Certaines dames âgées, par exemple, ou encore les religieuses catholiques, sans parler de Mme de Fontenay. Curieusement personne n'en parle, d'ailleurs, des religieuses... parce que dans le genre soumission et inégalités entre hommes et femmes, la religion catholique est également en bonne place !)

mercredi, février 3 2010

Équivalents

L'élève qui m'a froidement écrit sur sa copie que 4n (et des brouettes) était équivalent à log n au eu le mérite de faire rigoler le directeur du labo, qui en a bien besoin.

Informatique embarquée

Dans les réunions professionnelles auxquelles j'assiste, j'entends parfois dire du mal de l'informatique embarquée dans les automobiles (faiblesse des normes de sécurité, systèmes distribués avec recours massif aux sous-traitants, absence de redondances...) ; celle-ci ne se compare pas à ce que l'on fait en aviation civile, par exemple.

Le Washington Post mentionne que les autorités américaines ne se satisfont pas des explications de Toyota blâmant certains incidents sur des pédales d'accélérateur « collantes » (je suppose qu'elles se coinçaient en position d'accélération) et des tapis de sol inadaptés. Leur attention se porte sur la chaîne de commande électronique (informatisée) de l'accélération.

Quant aux autorités australiennes qui enquêtent sur les graves incidents du Vol Qantas 72 (l'avion avait fait de lui-même une manœuvre d'urgence avec descente rapide, blessant notamment les passagers debout ou assis sans leur ceinture), elles se penchent sur un éventuel dysfonctionnement du système de commande de vol électrique primaire (FCPC). Airbus va d'ailleurs fournir une mise à jour de ce logiciel suite à cet incident.

mardi, février 2 2010

Qualifications section 27 en 2010

Les statistiques des qualifications CNU 27 sont sorties. (Pour ceux qui ne le sauraient pas, la qualification aux fonctions de maître de conférence ou de professeur des universités est une étape préliminaire des concours de recrutements des enseignants-chercheurs universitaires en France.)

On trouve 26% de femmes au niveau maître de conférence et 20% au niveau professeur (les professeurs étant un corps plus « senior »), ce qui semble indiquer une féminisation croissante du domaine.

PS Les résultats des qualifications en section 27 sont accessibles aux candidats sur l'application Galaxie. La liste des qualifiés sera probablement publiée cet été au Journal Officiel.

Le problème de l'an 2000, 10 ans après

Je tombe dans les commentaires du ''Monde'' sur la remarque suivante, au sujet du réchauffement climatique :

Pour mémoire, une autre catastrophe, de moindre ampleur certes, que prédisait toute la "communauté scientifique" concernée: le très illustre bogue de l'an 2000, qui s'est avéré une parfaite coïonnade comme aurait dit Voltaire. Mais là, on a pu vérifier sur place et à l'heure: 1er janvier 2000, as-tu vu le bogue? Ah! Je le cherche. Cherche bien. On ne l'a toujours pas trouvé.

C'est que, justement, toute la communauté scientifique concernée ne prédisait pas une catastrophe au sujet du bug de l'an 2000. Je suis assez bien placé pour le savoir car, contrairement je le suppose à cet intervenant, je fais partie de ladite communauté.

Pour faire simple, il y a en informatique comme en biologie ou dans d'autres disciplines à la fois une recherche scientifique, plus ou moins tournée vers les applications, et des entreprises, consultants et autres intervenants qui vendent des produits et des services. Naturellement, le but de ces derniers est d'assurer le maximum de ventes. De la même façon qu'une entreprise pharmaceutique a intérêt à persuader patients et médecins de l'utilité d'utiliser ses produits, une société de services en ingéniérie informatique (SSII) a intérêt à persuader les utilisateurs de systèmes informatiques à recourir à ses services.

L'industrie pharmaceutique est très bonne pour vendre au public des pays riches des traitements pour des problèmes réels ou supposés. On pourra par exemple se référer aux récentes ventes de vaccins H1N1, mais on pourra par exemple penser au Viagra, aux antidépresseurs et aux calmants qu'on administre aux petits enfants américains qui sont soi-disant hyperactifs.

Le panique autour du bug de l'an 2000, c'est tout simplement les SSII et autres consultants qui ont appliqué les recettes de l'industrie pharmaceutique : faire peur et se présenter comme la solution qu'il faut appliquer de toute urgence. Cela ne veut pas dire que le bug n'existait pas : il y avait vraiment des systèmes qui pouvaient « planter » au passage à l'an 2000, ou, avec moins de conséquences, croire qu'ils étaient en 1900.

Rappelons tout d'abord qu'il y a d'autres dates que l'an 2000 qui peuvent poser problème. Il me semble que certaines horloges de micro-ordinateurs redémarraient leurs comptages à d'autres périodes et que certains logiciels buggués considéraient que l'an 2000 n'était pas une année bissextile ; je n'ai plus les détails en tête. On pourra se rapporter aux articles Wikipédia sur le bug de l'an 2000 et le bug de l'an 2038. L'avantage de 2000, en termes de marketing, est que c'est facile à comprendre (2000 tronqué ça donne 0 ou 1900), plus que des histoires de nombres de secondes comptées en binaire, par exemple.

Les informaticiens « scientifiques », ceux qui s'intéressent à la théorie du calcul ou à l'étude des processus sociaux et techniques de la programmation, n'ont pas été hystériques. Examinons les publications sur le bug de l'an 2000 dans la base bibliographique DBLP : il n'y a pas de titres alarmistes, mais plutôt des contributions sur des thèmes tels que :

  • Comment accompagner les modifications de logiciels. Sujet important — modifier à la hâte un logiciel dans le but de pallier un bug peut en introduire d'autres.
  • Comment vérifier qu'on a bien modifié un logiciel pour qu'il fonctionne avec des dates à 4 chiffres, sans en oublier des morceaux.
  • Comment vérifier formellement, mathématiquement, qu'on a bien fait les modifications.
  • Comment on devrait s'y prendre à l'avenir pour éviter d'introduire des problèm

es semblables dans les systèmes informatisés.

C'est là un travail habituel des scientifiques : étant donné le constat d'un problème avec une importance sociétale, on conceptualise les choses, on essaye de trouver des palliatifs, on propose des méthodes tendant à éviter que le problème ne se reproduise. C'est un travail à long terme, bien opposé par exemple à l'activité du politique qui propose une loi à chaque fait divers.

Reste à comprendre comment s'est établie cette confusion entre scientifiques d'une part, vendeurs de solutions d'autre part. Il me semble qu'elle provient d'une méconnaissance de l'informatique tant des médias que des enseignants de sciences humaines, qui interviennent dans la formation des journalistes.

J'ai fréquemment entendu que l'informatique n'était pas une science. J'ai déjà expliqué comment cela pouvait être vrai ou faux suivant le sens que l'on attribue au mot informatique. La conséquence est évidente : si ce n'est pas une science, alors il n'existe pas de recherche scientifique dans ce domaine ; d'où l'étonnement de certains quand ils apprennent qu'il existe des DEA et des doctorats dans ce domaine.

Ceci explique peut-être que lorsque les médias ou les responsables politiques veulent parler d'informatique, ils s'adressent plus facilement à des consultants, voire à des technico-commerciaux, qu'aux scientifiques du CNRS, de l'INRIA ou des universités. Ils ont tort, car, faut-il le rappeler, le but d'un consultant ou d'un technico-commercial est de vendre ses services ou ses produits. On n'imagine pas, par exemple, faire une émission de médecine en n'invitant que des employés des laboratoires pharmaceutiques !

Peut-être qu'une autre raison pour laquelle on n'invite pas les informaticiens scientifiques à s'exprimer est que, comme tous les scientifiques en général, ils ont tendance à une certaine prudence dans leurs expressions. La science fournit des vérités vraies dans un certain contexte, sous certaines hypothèses, voire fournit des incertitudes. Or, le journaliste, le politique attendent un « avis d'expert » qui tranche de problèmes complexes en fournissant une solution rapide.

lundi, février 1 2010

Science, technique, et enseignement de l'informatique au lycée

Lorsque l'on propose de réintroduire l'enseignement de l'informatique au lycée, les critiques fusent : l'informatique serait une technique et non une science, elle serait donc indigne de figurer au programme d'une formation générale ; l'informatique ne développe pas la Pensée ; les connaissances acquises seront de toute façon caduques dans deux ans etc. Il semble que ces critiques sont largement dues à la polysémie du terme « informatique » et que les points de vue des uns et des autres au sujet de l'enseignement ne sont pas aussi irréconciliables qu'il n'y paraît.

On peut attribuer quatre sens au terme « informatique » dans un contexte scolaire ou universitaire :

  1. C'est la science qui étudie la notion de calcul, science d'ailleurs développée comme une branche de la logique mathématique d'une part (travaux de Gödel, de Turing, etc.) et de l'analyse d'autre part (p.ex. les méthodes de Runge-Kutta) avant même l'apparition des ordinateurs.
  2. C'est la programmation des ordinateurs, qui suppose la connaissance d'un certain nombre d'éléments techniques (particularités de tel ou tel langage de programmation).
  3. C'est l'utilisation de telle ou telle application, par exemple les forums en ligne, de tel ou tel logiciel ou matériel, par exemple du navigateur Internet Explorer ou du traitement de textes Microsoft Office.
  4. C'est l'utilisation à des fins pédagogiques de tel ou tel logiciel, par exemple un didacticiel d'apprentissage à l'orthographe, ou de « supports numériques ».

La raison des querelles au sujet de l'enseignement de l'informatique me paraît être que ceux qui le soutiennent défendent l'enseignement des points 1 et 2, lesquels donnent un cadre conceptuel pour 3, tandis que les opposants ne voient que les points 3 et 4 (sans doute souvent par ignorance des points 1 et 2).

Si l'on prend en compte cette différence de points de vue, les objections à l'encontre de l'enseignement de l'informatique deviennent compréhensibles. Ainsi, en effet, les particularités de fonctionnement de tel ou tel logiciel, par exemple le fameux Microsoft Word, peuvent changer tous les deux ans, de sorte qu'un apprentissage très tourné vers des « automatismes d'utilisation » n'a que peu d'intérêt pratique et aucun contenu conceptuel.

Le cliché de l'informatique qui changerait constamment, où tout serait en mouvement, où l'on serait lancé dans une course à l'échalote à six mois de délai de lancement de produits, n'est en revanche absolument pas vrai des points 1 et 2. On ne peut qu'inviter les gens qui répètent de pareilles sornettes à s'informer sur la réalité de l'informatique, au lieu de s'en remettre à la frénésie des effets d'annonce des constructeurs et des rubriques « high tech » des médias.

En ce qui concerne le point 1, les problèmes de l'algorithmique ou de la théorie des langages de programmation demandent souvent des années, voire des décennies, avant d'être résolus ; il existe d'ailleurs des problèmes vieux de 30, voire 70 ans pour lesquels on n'a pas de solution vraiment satisfaisante. Par exemple, depuis les travaux de théorie de la complexité du début des années 1970 on sait qu'il serait important théoriquement de séparer les classes P et NP, mais on n'a pas encore obtenu de résultat mathématique concluant dans ce domaine. Depuis les travaux de Presburger avant la seconde guerre mondiale, on sait que l'arithmétique linéaire sur les entiers admet un algorithmique d'élimination des quantificateurs, mais on essaye encore aujourd'hui de proposer des algorithmes moins coûteux.

Quant au point 2, il faut savoir que le logiciel a une inertie considérable. Les logiciels sont des objets d'une très grande complexité, très coûteux à créer et qui le sont donc le plus souvent au terme d'un développement itératif avec un lourd historique. Il y a une énorme différence entre le logiciel et, par exemple, des travaux de terrassement : on peut généralement accélérer les travaux en augmentant la quantité de personnel qui y sont affectés, alors qu'augmenter la quantité de personnel affectée à un développement logiciel peut augmenter son temps de développement. (1) Cela impose donc des délais longs et une certaine résistance au changement. De fait, on programme encore beaucoup avec des langages hérités des années 1950 (FORTRAN) ou 1970 (C). Par certains côtés, l'informatique est, contrairement aux apparences, un domaine très conservateur, selon le principe qu'on garde ce qui fonctionne même s'il serait peut-être souhaitable de tout casser pour le recréer en mieux.

Cette remarque au sujet de l'impossibilité d'enseigner un sujet qui se renouvelle pourrait d'ailleurs être appliquée à d'autres domaines. Personne pourtant n'objecte à l'enseignement de la littérature au motif que de nouveaux romans sortent chaque année, qu'il y a des modes, que de nombreux auteurs jadis connus sont maintenant bien oubliés. Ainsi, qui se souvient de Paul Bourget ?

On dit souvent que l'informatique n'apporte aucun concept nouveau et ne forme pas l'esprit. Je suis de l'avis contraire. L'informatique, et notamment la programmation, est un excellent outil d'apprentissage de la rigueur intellectuelle.

Année après année, j'ai affaire à des étudiants qui ne comprennent pas pourquoi le programme qu'ils conçu ne fonctionne pas comme ils le désireraient. Ils s'en étonnent, et blâment la machine et (excusez le terme technique) le compilateur, malgré l'implausibilité d'une pareille hypothèse. Pourquoi ? Ces étudiants confondent d'une part ce qu'ils ont voulu écrire, d'autre part ce qu'ils ont effectivement écrit. N'admettant pas qu'ils aient pu commettre une faute de pur raisonnement, ils cherchent à renvoyer la responsabilité à d'autres.

Quel rapport entre la programmation et la vie de la Cité ? On entend parfois des parlementaires s'étonner de l'application de lois qu'ils ont votées, voire écrites. Ainsi, le député Jean-Luc Warsmann a été rapporteur d'une loi qui modifiait très largement le droit français et a eu comme effet secondaire indésirable et indésiré de limiter les peines applicables à l'Église de scientologie. Il a cru que son texte n'aurait pas de conséquences sur la répression de nombreux crimes et délits, dont ceux commis par les sectes, mais ce n'est pas cela que dit le texte qu'il a écrit.

Je pousserais même l'analogie plus loin. Les programmeurs expérimentés savent qu'il faut limiter les modifications dans les systèmes déjà complexes, car on ne maîtrise pas forcémement les conséquences d'un changement apparemment purement anodin et administratif. Ils savent bien que sous prétexte de « simplification », on peut introduire des bugs subtils. Le législateur jouit d'un privilège comparé au programmeur : s'il introduit des erreurs, des incohérences, des imprécisions, il peut espérer que les services administratifs ou les juges feront une application intelligente. En revanche, un ordinateur mal programmé et commandant une machine de radiothérapie est tout à fait capable d'administrer une dose excessive à un patient. Outre la rigueur, la programmation apprend donc la prudence et l'humilité, car elle met celui qui la pratique en face des limitations de son propre esprit et de sa capacité à appréhender la complexité.

On nous dit qu'il est vain d'enseigner la programmation vu que, de toute façon, personne ou presque n'a à programmer, que cette tâche est habituellement confiée à des techniciens. Tout d'abord, c'est assez inexact, car de nos jours de nombreux logiciels sont « scriptables » et que la simple installation d'un « blog » ou l'usage d'un logiciel de bureautique peut amener à, de fait, programmer. Ensuite, la majeure partie de exercices scolaires ne correspondent à rien dans le monde hors de l'école. En éducation physique, on pratique le triple saut, le saut à la perche, les barres asymétriques — est-il courant que les gestes techniques adaptés à ces activités servent à la vie d'autres personnes que les sportifs professionnels ? En français, on apprend à faire des « commentaires composés » d'œuvres littéraires, qui en fait hors du système scolaire ? Qui rédige des dissertations avec un plan thèse-antithèse-synthèse, sans séparation en sections ni encarts ni bibliographie ? Ainsi, la grande majorité des exercices scolaires n'ont pas vocation à être immédiatement appliqués dans la vie personnelle ou professionnelle, mais à exercices des mécanismes physique ou mentaux qui pourront être utiles. La programmation développe la capacité à décomposer un problème et à raisonner sur les causes des dysfonctionnements.

Enfin, la programmation peut servir à démystifier la chose informatique. J'entends parfois des sottises concernant l'informatique, sottises qu'il est parfois assez difficile à combattre car les personnes qui les énoncent n'ont absolument aucune compréhension des mécanismes fondamentaux qui sous-tendent le fonctionnement des dispositifs informatisés. Comment, par exemple, discuter des enjeux citoyens et culturels autour des ordinateurs de vote, du vote électronique, ou des moteurs de recherche sur Internet avec des gens qui ignorent même les généralités du fonctionnement informatique, les notions de codage, de mémoire et d'algorithme ?

Enfin, je n'admets guère cette théorie selon laquelle on ne devrait pas enseigner de techniques dans l'enseignement général... tout simplement parce que de nombreuses techniques sont déjà enseignées. Le dessin et la musique, c'est essentiellement de la technique tant qu'on n'a pas un niveau suffisant pour pouvoir vraiment s'exprimer artistiquement. L'orthographe et la grammaire, c'est de la technique, une application d'un certain nombre de règles plus ou moins arbitraires, répercutant un historique, parfois contre-intuitives. Les travaux pratiques de physique et de chimie supposent l'apprentissage du fonctionnement de nombreux dispositifs techniques.

Là où je rejoins les critiques de l'introduction d'un enseignement de l'informatique à l'école, c'est au niveau des dispositifs pédagogiques (le point 4). J'ai entendu plusieurs fois parler de systèmes de « bureaux virtuels » peu fiables ; un tableau noir ne tombe pas en panne. J'ai peur des « gadgets », de ces dispositifs qu'on intègre car c'est beau, ça fait joli... mais au final qui apportent peu.

On a parfois entendu que l'apprentissage de telle ou telle technique, de tel ou tel savoir traditionnellement enseigné serait moins nécessaire de part l'utilisation de l'informatique. Le correcteur orthographique intégré des traitements de texte limiterait la nécessité de pratiquer l'écriture ; mais ce correcteur ne distingue pas les homophones, n'applique pas les règles de grammaire, et parfois suggère des modifications incorrectes ; les correcteurs grammaticaux sont encore loin d'être fiables. Bref, il s'agit d'outils très utiles pour limiter le côté fastidieux de la relecture et des corrections, mais qui ne se substituent pas à l'apprentissage de la langue.

Il en est de même des outils informatiques de calcul. Certes, l'informatique a permis d'oublier certains aspects particulièrement techniques et pénibles, comme les calculs numériques manuels avec usage de la règle à calcul. Cependant, le calcul informatisé, qu'il soit algébrique ou numérique, souffre de limitations qu'il est bon de connaître ; et on connaît ces limitations en comprenant comment fonctionne le calcul informatique, ce qui implique en général de savoir mener les calculs à la main.

Au final, il me semble raisonnable de prévoir qu'au collège et lycée, on ait à la fois un enseignement à la fois des techniques utiles dans la vie courante et professionnelle (Web, traitement de textes), et un enseignement de programmation, cette dernière servant notamment à inculquer de la rigueur et à démystifier le fonctionnement des dispositifs informatisés auxquels le citoyen est confronté. On décide bien mieux quand on comprend un minimum à quoi on a affaire.

(1) Voir par exemple Le Mythe du Mois-Homme, de Fred Brooks

Matérialisme

Il y a quelques temps de cela, je discutais avec une dame qui a de hautes responsabilités dans l'édition culturelle et universitaire. Apprenant que j'étais enseignant en informatique à l'École polytechnique, et voulant sans doute « faire la conversation », elle m'a demandé si nous avions du bon matériel là-bas.

J'imaginais alors fort bien que cette dame eût sur son bureau un magnifique Macintosh avec grand écran, indiscutablement plus rapide et rutilant que les PC des salles de travaux pratiques de l'X. Je ne sais plus ce que j'ai répondu. Surtout, cette question me paraissait symptomatique d'une association d'idées très discutable dans l'esprit du grand public : informatique = ordinateur = matériel, ce qui peut d'ailleurs donner des idées comme enseignant d'informatique = apprend à réparer des PC.

Cette mauvaise compréhension des enjeux omet deux caractéristiques techniques importantes : la majeure partie de la complexité de l'informatique n'est pas dans le matériel, mais dans le logiciel, et la partie qui est dans le matériel n'est pas dans la conception par la marque de produit (Dell, Apple, etc.) mais dans la conception des « puces », autrement dit dans des choses que les gens ne voient pas.

Une autre manifestation de cette incompréhension est cette croyance que l'informatique, c'est « savoir se servir d'un ordinateur », ce qui je suppose inclut la compréhension des mécanismes d'utilisation d'un traitement de textes et d'un navigateur Web. Ceux-ci pouvant fort bien s'acquérir seul devant un ordinateur pour peu que l'on soit raisonnablement méthodique et ouvert d'esprit, on en conclut souvent qu'il suffit de placer du matériel devant les gens pour qu'ils deviennent spontanément des informaticiens.

Cela a parfois eu des conséquences néfastes à grande échelle. Quand j'étais enfant, l'État a lancé un plan dit « informatique pour tous », où il s'agissait de placer dans les écoles des micro-ordinateurs Thomson, parfois structurés en nano-réseau autour d'un serveur central, un PC Goupil ou Bull. Cette volonté de soutenir des « champions nationaux » omettait une réalité bien moins riante : dans ces ordinateurs, la quasi totalité la propriété intellectuelle noble venait des États-Unis. Dans un Thomson, il y avait un microprocesseur Motorola 6809, et un Basic de chez Microsoft. Dans un PC Bull ou Goupil, il y avait un microprocesseur Intel 8088 ou 8086. Tout cela venait des États-Unis. Mais bon, les politiques et le grand public étaient contents, il y avait des noms français dessus. Et puis, on pouvait faire tourner des logiciels éducatifs de chez Fernand Nathan !

L'autre grande erreur était de croire que tout cela était, au fond, facile à entretenir et à utiliser. L'informatique impose une grande discipline de l'esprit. Année après année, j'ai eu affaire à des polytechniciens qui s'étonnent que la machine ne fasse pas ce qu'ils croient qu'ils lui ont dit de faire, et blâment la machine qui se trompe — alors qu'évidemment la faute de raisonnement est entre la chaise et le clavier. Il n'y a pas de raison que la population moyenne soit plus douée.

En résumé, le nom sur la boîte, et même le support matériel, on s'en fiche, seuls comptent ce qu'on met dedans et qui est largement indépendant du support. Le jour où l'on aura réussi à faire passer ce message, on aura fait un grand pas.

Le comité d'éthique du CNRS au sujet de Wikipédia

Extrait d'un rapport du COMETS :

Il s’ensuit une situation où méfiance et confiance sont encore simultanément présentes : d’une part un certain nombre de personnes commencent à se méfier des TIC à cause des SPAMS et des possibilités d’exploitation malveillante d’informations personnelles ou de surveillance intolérable, mais, d’autre part, un certain nombre de personnes ont tendance à faire confiance en livrant leurs informations personnelles à des réseaux comme Facebook et en utilisant aveuglément Wikipedia comme une source d’informations rigoureusement fiable, ce qui n’est pas tout à fait le cas, même si la réalisation d'une encyclopédie globalement aussi fiable, alors qu’elle contient 13 millions d'articles écrits en moins de 8 ans, relève du miracle. Un internaute a ainsi placé une fausse citation de Maurice Jarre dans l’article Wikipedia qui lui est consacré, que beaucoup de journalistes ont reprise dans leurs articles au sujet du décès du compositeur. Wikipedia n’avait pas réussi à détecter et à corriger la fausse citation au moment importun malgré la vigilance des modérateurs mis en place par l’encyclopédie en ligne pour lutter contre ce type de problème.

Encore une fois, la remarque de bon sens : Wikipédia ne pose pas de problème en tant que telle ; le problème, ce sont les usages inadaptés que certains inconscients ou négligents en font.

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