La vie est mal configurée

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dimanche, mars 29 2015

Quelques anecdotes sur la parole non bienveillante

Janine, intelligente comme souvent dans sa petite BD « comment dire », nous propose des conditions de la parole éthique : dire seulement ce qui est vrai, nécessaire, et bienveillant. Ne sachant pas dessiner, je vous propose ici, chez lecteurs, de nous interroger collectivement sur ce qui pousse parfois des individus a priori non stupides à des remarques oiseuses.

Commençons par quelques anecdotes. Je devais faire une série de trois exposés sur trois jours alors que j'avais une « extinction de voix » et que mon médecin m'avait recommandé de limiter la prise de parole dans la mesure du possible. J'avais donc demandé aux organisateurs de prévoir, dans la mesure du possible, un micro afin d'éviter de devenir aphone.

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La porte anti-méchants

Il semble que l'Airbus A320 écrasé dans les Alpes l'ait été par l'action consciente de l'officier pilote de ligne, pilote aux commandes. Pour ceux qui, comme moi, ont travaillé de près ou de loin sur des questions de sûreté de fonctionnement des avions de ligne, l'ironie est patente : tous ces questionnements, toutes ces précautions, tout cela réduits à néant par une banale pause-pipi… et par une porte « anti-terrorisme » trop efficace.

Justement, réfléchissons à ces portes blindées. Celles-ci ont été rendues obligatoires pour pallier un attentat sur le modèle de ceux du 11 septembre 2001 : les individus hostiles (le mal) sont dans la cabine passagers, tandis que les pilotes (le bien) sont dans le cockpit, et on construit une muraille de protection pour éviter que les premiers n'attaquent les seconds. Ce faisant, on a ignoré le fait que le mal peut aussi se situer dans le cockpit.

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mardi, mars 10 2015

Incohérence budgétaire

La droite, en France et ailleurs, a une antienne : la gauche est dépensière, tax and spend comme disent les américains — elle taxe beaucoup pour dépenser pas toujours à bon escient, au lieu de laisser les citoyens dépenser leur argent durement gagné sur ce qui leur importe réellement. Selon elle, l'État devrait se recentrer sur ses missions principales, notamment régaliennes.

À Grenoble, la majorité écologistes – Front de Gauche menée par Éric Piolle a souhaité mettre fin à diverses subventions, dont :

  1. Celle d'un million d'euros à l'association gérant le Palais des Sports, où étaient notamment organisée une manifestation sportive, les « six jours de Grenoble », depuis réduits à trois jours.

  2. Celle de 438000 euros à l'orchestre baroque les Musiciens du Louvre.

La réaction de Matthieu Chamussy, tête de l'opposition municipale UMP ? Pétitionner en faveur du maintien de subventions.

Il faudrait tout de même savoir. L'entretien d'un orchestre baroque de réputation internationale ne fait pas partie des missions centrales d'une municipalité (voirie, écoles, crèches, éventuelle police municipale).

Au vu de pareille incohérence, on peut se demander quelles sont les « dépenses inutiles » dans lesquelles certains prétendent vouloir tailler s'ils revenaient au pouvoir…

mercredi, mars 4 2015

Le Canard Obsédé

Le Canard enchaîné du mercredi 4 mars 2015 évoque comment divers médias ont annoncé à tort la mort de Martin Bouygues dont une chaîne, TF1, appartenant au groupe Bouygues et dont on pourrait penser que les journalistes sauraient où vérifier la mort de leur patron...

Au milieu de l'article, cette pique :

« Les pauvres complotistes du Net, eux, n'ont pas eu le temps de réclamer une preuve de vie. »

Récapitulons. Des journalistes professionnels d'une grande agence de presse, de chaînes de télévision, etc., ont annoncé à tort la mort d'un homme d'affaires sans visiblement la moindre vérification sérieuse, sans que l'on puisse en aucune façon invoquer la responsabilité du « Net », de Wikipédia et des « réseaux sociaux », et le Canard trouve encore le moyen de se moquer des « complotistes du Net » ?

À ce point, c'est une obsession.

vendredi, janvier 23 2015

Les théories du complot viendraient seulement d'Internet ?

Depuis les attentats contre Charlie Hebdo et le supermarché casher, on entend certains s'inquiéter de ce que « les jeunes », ou du moins « certains jeunes », ne croient plus les grands médias et vont au contraire « sur Internet » où fleurissent, nous dit-on, des théories du complot.

Quelques rappels sur les 15 dernières années. Suite aux attentats du 11 septembre 2001, le gouvernement des États-Unis s'est lancé dans une guerre contre le dictateur Saddam Hussein, débouchant sur une occupation de l'Iraq, au motif que ce dictateur aurait détendu des « armes de destruction massive ». Il s'est avéré qu'il s'agissait là de mensonges du gouvernement américain à son peuple, à ses représentants, et aux Nations-Unies ; bref qu'il y avait eu complot pour débuter une guerre injustifiée. Guerre dont, soit dit en passant, nous peinons à régler les conséquences tardives, dont la montée du fameux « État islamique ».

Au vu de pareil exemple, il est parfaitement rationnel et légitime d'envisager la possibilité que des gouvernement « occidentaux » puissent mentir à des fins politiques sur un problème de vie ou de mort. Ce n'est pas tout ; certains dirigeants n'hésitent pas à faire appel à des théories du complot lorsque cela les arrange.

Le nom de Nicolas Sarkozy est apparu dans diverses « affaires », entre lesquelles on se perd, avec des épisodes rocambolesques comme l'utilisation de téléphones portables enregistrés sous des noms d'emprunt. Certains de ces amis ont insinué que les enquêtes judiciaires menées à son égard relèvent d'un complot mêlant l'actuel gouvernement et des juges rouges.

Lorsque Dominique Strauss-Kahn a été arrêté à New-York, certains de ses amis sont intervenus pour mettre en doute les faits qui avaient filtré. Ainsi, Bernard-Henri Lévy a jugé non plausible qu'une femme de ménage puisse rentrer seule dans une chambre, vu que dans ce genre d'hôtels le personnel de ménage intervient en brigade. D'autres se sont mis à gloser sur les relations réelles ou supposées entre certains employés de la chaîne d’hôtellerie et l'UMP.

Je l'avoue, je ne vois pas ce qu'il y a de substantiellement différent entre faire remarquer (sans plus ample connaissance des faits) qu'il n'est pas plausible qu'une femme de ménage intervienne seule dans une chambre d'un hôtel de luxe et faire remarquer qu'il n'est pas plausible qu'un terroriste entraîné oublie sa carte d'identité dans un véhicule. La seule différence est que dans un cas il s'agit d'une rumeur anonyme, tandis que Bernard-Henri Lévy jouit d'un accès constant aux grands médias pour discuter de tout sujet.

On pourrait multiplier les exemples de personnalités politiques qui, quand cela les arrange, évoquent un complot et une « version officielle » mensongère. Par exemple, divers sympathisants de la « Manif pour Tous » expliquent que le vrai nombre de manifestants était bien supérieur à ceux estimés par la police et les médias et qu'il y a une sorte de complot pour que la vérité n'éclate pas.

Ainsi, si des théories du complot sont effectivement diffusées sur Internet, il me semble qu'elles s'inscrivent dans un climat de suspicion entretenu par les politiciens et les médias classiques. Par ailleurs, s'attaquer à Internet, comme le fait Jean-Luc Porquet dans le Canard Enchaîné du 21 janvier, n'est pas anodin dans le climat actuel, où des politiciens multiplient des déclarations selon lesquelles il faudrait mieux « contrôler » Internet et les « réseaux sociaux ». Il est d'ailleurs troublant que l'article de M. Porquet retrace un historique idyllique de la presse papier en jetant un voile sur certaines dérives ; la presse papier, ce n'est pas seulement Albert Londres et Hubert Beuve-Méry, c'est aussi la presse d'extrême-droite des années 1900, 1930 et 1940… Là encore, l'indignation est sélective !

lundi, janvier 19 2015

STOP !

À peine les morts de l'attentat contre Charlie Hebdo enterrés comme martyrs de la liberté d'expression, divers politiciens proposent des mesures attentatoires aux droits et libertés fondamentaux de la société française.

Si on croit cette infographie. il y a eu depuis 1982 66 morts lors d'attentats terroristes. Il semble qu'ils en aient oublié quelques unes (je ne vois par exemple ni René Audran ni Georges Besse, assassinés par Action directe). Mettons qu'il y en ait eu 80.

Cela ferait donc une moyenne de 2,4 morts par an, c'est-à-dire qu'objectivement le terrorisme est une menace négligeable pour nos concitoyens résidant en France (négligeable devant les accidents de la route, les accidents domestiques, les accidents du travail, la délinquance ordinaire, etc.).

Le reste n'est que romantisme, alarmisme, et carriérisme de politiciens et de journalistes.

Hurler « il faut faire quelque chose » est une réaction instinctive, mais stupide. Méfions-nous de ceux qui nous proposent des mesures, mais sont incapables d'expliquer en quoi, concrètement, celles-ci peuvent résoudre les problèmes qui se posent à nous aujourd'hui.

J'attends toujours, par exemple, une explication de l'utilité concrète d'envoyer en prison (lieu de radicalisation, nous dit-on) des crétins pour cause d'imprécations éméchées.

samedi, janvier 17 2015

The New York on French hate speech law : some factual errors

The New Yorker published an article discussing French legislation restricting freedom of speech. Unfortunately, they get it factually wrong on at least two counts.

At the same time, France’s press laws, which date to the late nineteenth century, make it a crime to “provoke discrimination, hatred, or violence toward a person or group of persons because of their origin or belonging to a particular ethnicity, nation, race, or religion.” 

This paragraph seems to imply that France's press laws, as adopted in 1881, made it a crime to provoke discrimination or hated against ethnicities or religions. How anachronistic! In the late nineteenth century, public speech in France was often openly racist: in the National assembly, in newspapers, men debated the appropriateness of colonizing the “inferior races”... The prohibitions on racial hate speech came in acts adopted in 1939 (Marchandeau act) and 1972 (Pleven act), which amended the 1881 law. (*)

There is a law, for example, passed in 1881, against insulting the head of state […] According to French law, the President of the Republic can insult you, but you can’t insult him—even with his own words.

This law (actually, the part of the 1881 act dealing specifically with offenses against the head of state) was repealed in 2013.

(*) The 1939 law was motivated by the jew-baiting of far-right journalists and writers, many of which would collaborate with the Nazis after the invasion of France.

vendredi, janvier 16 2015

Parallèle historique

Un pays en guerre civile, divisé par des oppositions politiques et religieuses. Des persécutions. D'un côté, la majorité de l'armée régulière du pays, et les interventions de puissances étrangères, notamment par bombardement aérien ; de l'autre, des troupes plus irrégulières, où affluent des jeunes gens de tous pays, qui veulent défendre une cause, la création de ce qu'ils estiment une société meilleure et plus juste.

Question : à quels événements pensé-je ?

Solution à la guerre en Syrie/Iraq et à la Guerre d'Espagne

Quelques questions sur les récents événements

Je sors d'une semaine avec la grippe, et le moins que l'on puisse dire c'est que la fatigue et le mal de tête ne facilitent pas la réflexion. Aussi, s'agissant des récents attentats terroristes à Paris et banlieue, j'ai de nombreuses questions pour lesquelles j'apprécierais l'aide de mes lecteurs.

  1. À quoi servent concrètement les patrouilles Vigipirate, y compris les triplets de gendarmes mobiles dont l'un a un pistolet-mitrailleur et les soldats à FAMAS ?

  2. Le député Jean-Jacques Urvoas a affirmé que les terroristes avaient fait leurs repérages sur Internet. Comment sait-il cela ?

  3. Marine Le Pen envisage le rétablissement de la peine de mort pour les terroristes. S'agissant de candidats au martyre, la menace de cette peine semble assez inefficace, voire contre-productive (elle donnerait aux terroristes une occasion de martyre s'ils venaient à être arrêtés). Envisage-t-elle la même peine pour les complices ?

  4. On nous a dit et répété que les accusés s'étaient radicalisés en prison. Quel est alors le but d'envoyer en prison des quidams éméchés qui se sont laisser aller à des menaces stupides ?

  5. Pourquoi les parquets ont-ils requis de la prison ferme pour ces actes « d'apologie du terrorisme » ? S'agit-il d'instructions de madame la ministre de la justice, dont certains encore récemment déploraient le supposé laxisme ?

  6. Pourquoi les magistrats du siège ont-ils suivi ?

  7. On nous a dit et répété que les accusés s'étaient radicalisés en prison. Pourquoi la priorité semble-t-elle être de « contrôler » et « filtrer » Internet et les « réseaux sociaux » ?

  8. L'UMP propose de rétablir l'infraction d'indignité nationale et la peine de dégradation nationale, c'est-à-dire essentiellement la perte du droit de vote et de la possibilité d'accéder à des fonctions électives. Est-ce que cela est censé intimider des terroristes qui, visiblement, rejettent le pays dont ils ont la nationalité ?

  9. Est-ce qu'un seul des politiciens qui proposent des « mesures » contre le « djihadisme sur Internet » s'est demandé comment des jeunes ont pu en venir à avoir un état d'esprit les rendant vulnérables à de tels messages ?

  10. Pourquoi nous parle-t-on tant de « jeunes candidats au djihad », dépeints comme des adolescents qui se laisseraient entraîner dans des « réseaux », alors que les coupables des dernières attaques sont des hommes d'âge moyen passés par la prison ? A-t-on des informations sur l'âge des personnes parties combattre ou s'entraîner en Syrie ou ailleurs ?

  11. Nous entendons certains parler de « camps de déradicalisation ». De quoi s'agirait-il ?

  12. Pourquoi a-t-on invité des chefs d'état et de gouvernement étrangers à la marche républicaine de dimanche, dont des ennemis de la liberté d'expression ?

  13. Qui a organisé le « service d'ordre » de cette marche (les gilets fluo etc.) ?

  14. Que ceux qui déplorent que l'on parle tant de 11 morts chez nous et pas de 2000 morts par Boko Haram en Afrique suggèrent-ils que l'on fasse ?

  15. De quelle(s) infraction(s) accuse-t-on précisément ceux que l'on arrête pour tenter de se rendre en Syrie ou s'y être rendu ?

  16. Pourquoi Marine Le Pen n'a-t-elle pas répondu « taisez-vous, Elkabbach » lorsque celui-ci lui a demandé si elle n'avait pas honte ?

mardi, janvier 13 2015

Je crains les politiciens et ceux qui apportent des mesures

J'assiste sans surprise au défilé des propositions de politiciens quant aux actions à mener, aux changements législatifs et réglementaires à apporter, suite aux attentats. J'ai une anecdote qui pourrait être pertinente à ce sujet.

Fin 2005, j'assistais à une réunion avec une personnalité politique qui, à l'époque, s'imaginait un destin national. Bien que cela ne fût pas le sujet, à la fin, cette personnalité nous tint à peu près ce langage :

« Vous vous y connaissez en informatique, Internet, tout ça. De nos jours, les jeunes ont accès tôt à de la pornographie, sans comparaison avec celle qui existait auparavant. Que répondre aux électeurs, quelles mesures puis-je suggérer ? »

Nous étions fort embarrassé et nous répondîmes que c'était à chaque famille d'aborder la sexualité, qu'il existait des logiciels de filtrage, etc. Notre hôte semblait peu convaincu. Alors nous avons dit qu'il pouvait toujours blâmer « les américains » en expliquant que ceux-ci avaient refusé la création d'un domaine .xxx pour la pornographie, qu'il aurait été facile à filtrer.

Ce qui j'ai retenu de cette discussion, c'est que la personnalité politique en question se moquait bien de l'efficacité des mesures proposées (efficacité dont la mesure aurait demandé, d'ailleurs, une sérieuse réflexion sur les dangers dont on entend préserver la jeunesse) ; ce qui lui importait c'était d'avoir quelque chose à répondre aux électeurs et aux journalistes.

Nous pouvons donc nous attendre à une foule de propositions dont le but n'est pas de répondre efficacement à un problème, mais de montrer aux électeurs qu'on se préoccupe de leurs peurs.

jeudi, janvier 8 2015

Les extrémistes exigeront toujours plus

Je ne le cache pas : j'appréciais peu Charlie Hebdo dans son ensemble, bien que j'aie pu y apprécier certains articles. Je trouvais ses dessins souvent grossiers, vulgaires, et pour tout dire faciles. La énième plaisanterie sur les curés forcément pédophiles, ah ah ah. J'avais décroché avant leur virage plus franchement anti-musulman.

Je pense toutefois que certains font fausse route lorsqu'ils expliquent, en somme, que « qui sème le vent récolte la tempête ». Tout d'abord, bien entendu, et cela devrait aller de soi, en raison de la disproportion des moyens utilisés : tous les raisonnements sur les populations discriminées n'explique pas que l'on venge un manque de respect à l'arme de guerre. On peine d'ailleurs à comprendre comment des gens peuvent vouloir voler au secours d'une divinité toute puissante, miséricordieuse et omnisciente, comme si celle-ci pouvait avoir besoin d'aide.

Par ailleurs, les analyses du type « à forcer de multiplier les propos et dessins à la limite du racisme, ils ont creusé leurs tombes » ignorent la revendication des terroristes : ils n'ont pas tué pour défendre une population contre le racisme ou l'islamophobie, par exemple pour protester contre des plaisanteries de mauvais goût sur les femmes voilées, mais pour punir des individus d'avoir manqué de respect envers leur prophète.

Ensuite, il est tout à fait possible de s'attirer la haine, les menaces voire les attentats de certains musulmans sans avoir publié de caricatures grossières. Il suffit de publier ce qu'ils estiment contraire à leurs règles de vie, qui pourtant ne sauraient s'imposer au reste de la population. J'ai déjà expliqué sur ce blog comment Wikipédia recevait des demandes insistantes, comportant parfois des menaces (« vous vous attirerez la colère de millions de musulmans ») visant à obtenir, entre autres revendications :

  1. La suppression d'images représentant Mahomet, issues d'ouvrages musulmans vieux de quelques siècles (nous ne parlons évidemment pas de caricatures contemporaines). Certes, ces images ne sont pas la vérité historique (pas plus que les représentations de rois de France du Moyen-Âge très postérieures à leur vie, ou celle des saints catholiques), mais il s'agit d'une documentation sur comment on voyait ce personnage historique dans différents lieux et époques…

  2. La mention « la paix soit sur son nom » ou du moins l'abréviation PBUH (peace be upon him) après chaque occurrence de son nom.

Les possibilités qu'ils auraient eu de, tout simplement, s'abstenir de consulter Wikipédia (site privé et gratuit), ne pas y consulter les articles relatifs à leur religion, ou encore créer un miroir filtré du site, ne leur suffisaient pas.

Il est pour moi évident que, sauf à censurer les ouvrages d'histoire, de géographie, de biologie et de tant d'autres disciplines afin qu'ils respectent tous leurs interdits, ces gens ne seront jamais contents et continueront leurs menaces. Il est donc à mon avis parfaitement naïf d'imaginer que s'abstenir de publier des dessins injurieux et de mauvais goût suffira.

(NB : Wikipédia a également fait l'objet de pressions d'une certaine droite américaine, mais celle-ci procède différemment : elle produit des articles trompeurs, à scandale, dans la presse et fait pression sur les entreprises qui font des dons. Bref, ils sont du genre à expliquer qu'untel ou untel est pro-pédophilie parce qu'il n'acquiesce pas à toutes leurs demandes hystériques. C'est désagréable mais ce n'est pas du même ordre qu'un attentat.)

mardi, décembre 9 2014

La spectaculaire arrestation de M. Michu, pirate informatique de réputation villageoise

Dans deux jours, on connaîtra le verdict rendu par le tribunal correctionnel de Paris dans une affaire d'activisme sur Internet : en 2011, des internautes se réclamant du collectif Anonymous avaient bloqué l'accès au site Web d'EDF en saturant celui-ci de requêtes (ce que l'on appelle « attaque par déni de service distribué ») ; le prévenu est accusé d'avoir facilité cette attaque en ouvrant un service Internet permettant l'accès au canal de discussion où celle-ci était coordonnée. Cette attaque visait à protester contre l'électronucléaire, suite à la catastrophe de Fukushima.

Commençons par des légèretés. Je vous invite à lire cet article du Figaro.fr, basé sur une dépêche AFP. Les faits qui y sont rapportés correspondent à ce que j'ai pu apprendre par d'autres sources, ce n'est pas la question. En revanche, j'attire votre attention sur le portrait qui est fait du prévenu :

« Le jeune homme, âgé de 32 ans […] large boucle à l'oreille gauche et les cheveux mi-longs […] ce déchétarien revendiqué, du nom des adeptes de la récupération des aliments comestibles jetés »

J'ignore s'ils auraient écrit une description telle que :

« Cet homme de 45 ans, cheveux courts poivre et sel, en costume gris et cravate bordeaux […] cet adhérent revendiqué du MODEM, du nom d'un groupuscule centriste »

Le port d'une boucle d'oreille, de cheveux mi-longs ou la récupération d'aliments n'a aucun rapport direct avec la question qui est posée dans ce procès : à partir de quand la complicité est elle constituée ? Cette question est d'autant plus importante, s'agissant d'échanges en ligne, que l'on peut fournir un lien vers un site ou un salon de discussion sans pour autant approuver toutes les activités ou discussions qui s'y tiendront.

Peut-être s'agit-il simplement de donner un portrait du prévenu afin de le rendre plus concret, plus humain. Peut-être s'agit-il aussi d'établir une certaine marginalité, une certaine irresponsabilité (un homme de 32 ans qui n'a toujours pas de « situation »). Lorsque j'intervenais publiquement sur Wikipédia ou d'autres sujets, on me présentait, suivant qu'on voulait me présenter comme crédible ou comme irresponsable, comme « chercheur au CNRS et enseignant à l'École polytechnique » ou comme « wikipédien »…

Passons maintenant au fond de l'affaire et à des choses plus dérangeantes. Le prévenu de cet affaire a semble-t-il été gardé en garde à vue 48 heures par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, actuellement DGSI), un service de police qui traite normalement de contrespionnage, de terrorisme, de criminalité internationale, de protection du secret défense ou industriel. L'intervention de ce service hautement spécialisé était justifié par le caractère d'« opérateur d'importance vitale » d'EDF.

Patrick Pailloux, l'ancien directeur de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, définissait ainsi son rôle quant à la protection des opérateurs d'importance vitale :

Les services de l'ANSSI ne vont pas plonger et assurer la résilience de tous les systèmes d'information, la messagerie ou le système de paye de telle ou telle entreprise. " Ce qui nous intéresse, c'est le command control d'une centrale nucléaire, l'aiguillage de la SNCF, les système vitaux d'un hôpital. Tout ce qui, en cas de sabotage, d'une infrastructure entraînerait une catastrophe ", décrit Patrick Pailloux.

On ne saurait être plus explicite : EDF est un opérateur d'importance vitale en ce qui concerne la production électrique, le contrôle-commande des centrales nucléaires et des barrages ; en revanche, son site Web et sa messagerie publique ne sont pas d'importance vitale. Or, c'est ce site Web public qui a été attaqué. (Je soupçonne d'ailleurs que les services informatiques vitaux opèrent sur des réseaux privés déconnectés d'Internet ; le contraire me semblerait irresponsable et d'une rare incompétence.)

À l'époque, on nous parlait d'une affaire internationale, justifiant une enquête menée par la DCRI agissant pour la juridiction interrégionale spécialisée de Paris. Au final, un bien maigre coup de filet : outre le prévenu jugé cet automne, on a également arrêté un homme et une femme, condamnés à une faible amende et à de la prison avec sursis sans inscription au casier judiciaire. Comme le résume un policier dont le syndicat professionnel avait été également pris pour cible :

« Je pensais à des hackeurs, des super informaticiens, des petits Einstein du Web. En fait, c'est Mme Michu fait de l'informatique »

Il me semble donc manifeste que l'on a appliqué des moyens prévus pour combattre des attaques ayant des conséquences potentielles graves (morts, blessures, coupures massives d'électricité…) à une action ayant eu, au pire, des conséquences commerciales limitées. Aurait-on fait intervenir la DCRI si, par exemple, Amazon ou RueDuCommerce avaient fait l'objet d'attaques ?

Il me semble que l'on touche là à un problème politique général et important. Des menaces sont identifiées : un jour les hackers chinois, un autre « l'ultra-gauche » susceptible de former un nouvel Action directe, un jour les Anonymous, aujourd'hui les djihadistes « autoradicalisés sur Internet ». Une presse complaisante propose des reportages effrayants. Face à ces menaces réelles ou supposées, nos instances politiques adoptent des lois, des règlements, des procédures, créent des services spécialisés, censément destinés à traiter ces menaces.

Deux dérives sont alors possibles. La première est l'extension de ce qui était initialement présenté comme une procédure d'exception prévue pour des cas particulièrement graves à d'autres cas. Ainsi, le prélèvement d'empreintes génétiques était en 2001 autorisé pour les infractions sexuelles, les atteintes à la vie, les tortures et violences, le terrorisme et d'autres crimes. En 2013, il est autorisé pour de nombreux délits. Les pouvoirs publics ont ainsi voulu l'appliquer pour la destruction de cultures d'organismes génétiquement modifiés par « fauchage »…

La seconde est la tentation permanente d'utiliser les services, les procédures et les matériels d'exception pour des cas qui ne les requièrent pas. C'est ainsi qu'aux États-Unis, diverses forces de police utilisent parfois des techniques de perquisition et d'arrestation dignes de film d'action, avec armes dégainées et gilets pare-balles, pour des problèmes qui devraient se régler avec des moyens bien plus modestes : par exemple, en Floride, pour vérifier qu'un salon de coiffure possédait bien les autorisations nécessaires.

En tout état de cause, nous devons bien nous rappeler que les lois votées sous le coup de l'émotion et pour répondre à telle ou telle peur, tel ou tel fait divers, tel ou tel reportage, seront encore là dans dix ou quinze ans, quand les faits qui les avaient suggérées auront été largement oubliés.

mercredi, décembre 3 2014

La nature, on lui fait dire ce que l'on veut

Lors de discussions politiques ou sociales, et singulièrement celles autour du mariage des homosexuels, certains font appel à la notion de « nature » ou de « loi naturelle ». Leur propos n'est pas forcément très clair, mais il s'agit généralement d'établir qu'ils défendent une sorte de loi universelle des sociétés humaines contre l'introduction de constructions artificielles.

On peut faire différentes objections quant à pareille prétention. Tout d'abord, qu'y a-t-il de « naturel », dans le monde qui nous entoure ? Naturellement, l'homme se déplace en marchant à une vitesse d'environ 5 km/h (et encore, si le terrain est bon et pas en pente), tandis que des automobiles nous emmènent à 130 km/h et des avions à 980 km/h ; très clairement ces derniers nous donnent une échelle peu « naturelle » des temps et distances. Naturellement, l'homme décède de diverses maladies ; la survie d'un malade d'Ebola à l'aide de solutés de réhydratation (pour ne pas parler de techniques complexes telles que la chirurgie sur les fœtus) n'est pas naturelle.

Ensuite, ces prétentions à l'universalité ont un relent du fameux « de tout temps », qui fait hurler les enseignants d'histoire. De tout temps, en tout lieu, dans toutes les sociétés, y compris celles que nous ne connaissons pas ? On doit souvent comprendre « dans les sociétés occidentales au cours des 150 dernières années »… Et l'énonciateur du principe faussement universel devra rejeter comme « perversions » ou « exceptions » les exemples de sociétés qui ne sont pas organisées comme il le prétend.

Relevons enfin que l'argument de la « nature » supposée des catégories d'êtres humains a été naguère employé a des fins que nous considérons aujourd'hui comme abusives. La nature des noirs était censée être primitive, indolente, incapable de pensée complexe, et donc on estimait naturelle leur domination par les blancs. Quant aux femmes, on estimait que, par leur nature, elles devaient se consacrer aux tâches du foyer et ne pas intervenir dans les affaires de la Cité…

Pour toutes ces raisons, je me méfie considérablement quand des gens prétendent défendre la « nature » dans le cadre des relations sociales.

Le taux de perte

Une plaisanterie que les enseignants font parfois lors de travaux pratiques ou de voyages scolaires avec des élèves ou des étudiants ayant la maturité nécessaire pour la comprendre est d'expliquer qu'on a droit à un certain « taux de perte », ou encore qu'il s'agit pour eux de ne pas se perdre ou se blesser afin d'éviter à l'enseignant de « remplir de la paperasse ». Il s'agit, bien entendu, d'un clin d'œil au caractère profondément bureaucratique de notre société.

Certains s'étonnent ou s'insurgent de ce qu'une enquête administrative de la Gendarmerie nationale ait conclu à l'absence de faute de la part du gendarme ayant tué Rémi Fraisse.

Comme le dit le rapport, pareille enquête a pour but

« d'[évaluer] le respect des procédures d'engagement des unités au [maintien de l'ordre] ainsi que la conformité à la déontologie des comportements individuels et collectifs des gendarmes mobiles (GM) et départementaux (GD) ».

Au sujet de la mort de Rémi Fraisse, les rapporteurs relèvent que le gendarme qui l'a tué a respecté les conditions et précautions d'utilisation des grenades offensives, et conclut :

« En l'état des informations recueillies au cours de cette enquête, et au plan administratif développé ci-dessus, l'IGGN ne dispose pas d'éléments permettant de caractériser une faute professionnelle. »

La question de fond est donc de savoir si les conditions et précautions d'utilisation des armements par la police et la gendarmerie françaises sont adéquates, et, pour parler crûment, le « taux de perte » que l'on admet.

J'ai déjà expliqué ici en quoi l'argument qu'un événement comme l'accrochage d'une grenade dans le sac à dos d'un manifestant est très improbable méconnaît la nécessité d'analyser cette probabilité sommée sur toutes les manifestations sur une grande période de temps. Autrement dit, ce qui importe ce n'est pas la probabilité de tuer Rémi Fraisse en particulier, mais le nombre moyen de morts que l'on s'autorise sur une décennie.

vendredi, novembre 21 2014

Why you should not tell risqué jokes or wear risqué shirts

By now, pretty much everybody has heard about this gaffe by a scientist of the European Space Agency: during a television program for the general public, he was wearing a shirt showing scantily clad ladies, and made a joke about the probe being “sexy, but not easy”.

I heard or read somewhere that one should be very careful when using jokes in the classroom, because a student who does not get a joke, or, worse, who feels targeted by the joke, can feel excluded from the class. More generally, one should be careful when joking in front of strangers — and a television audience is just that: strangers.

It is very different to joke in front of close colleagues or close friends, people who have known you for years and know your real background, feelings and orientations. I for instance have a colleague who jokes about the habits of French and Israelis; I think this is acceptable given that he has both these citizenships and his humor is often self-deprecating. I would not repeat his jokes in front of an audience of strangers.

The reason is that strangers do not know you, and the only thing they might remember from your talk or class is the joke. They may not understand whether you mean what you said or wore literally or ironically. If the joke was really funny and everybody liked it, that may be a plus, but if it was a gaffe this is definitely a minus. The problem with the ESA scientist is that he conveyed to the general public (who seldom see real working scientists) the message that space science is a frat boys' club.

Needless to say, few females want to work in a frat boy environment and thus the message conveyed by that scientist is counterproductive for attracting females to science.

I seldom hear off-color jokes during my own professional meetings. When I hear some, I find them quite unprofessional. Here are the ones that I can recall:

During a conference banquet (you know, the boring speeches were the organizers compliment themselves and the audience for the success of the conference), a male Chinese scientist compared implementation in computer algebra to sex within marriage; something like one is not complete and good without the other.

During a meeting about university libraries, a female scientist said “we are virgins (giggle) virgins for this new information that you've told us, of course”. (It seems to me that, in French, using the word “virgin” in this way is not a very natural way to say “we've never heard about this before”, so it seems not unlikely that the intent was to make a sex joke.)

During a conference on sociological and humanities issues, a female participant drew an insistent comparison between the intermingling of scientific disciplines and sexual penetration.

Note that Richard M. Stallman was strongly criticized for an off-color joke on virginity not unlike the one above, and I suspect that a male scientist would risk getting in trouble with the comparison to coitus (perhaps there is more tolerance for females). In all cases, I found that such jokes brought nothing to the discussion.

I would like to stress that I'm not a prude, or at least I don't think of myself as one. I however like to draw a line between what can be said within a familiar context, and what is appropriate in front of an audience. Certainly, risqué jokes should be avoided in the latter case.

mardi, novembre 18 2014

Comment peut-on être lésé par quelque chose qu'on ne voit pas ?

On me signale un amusant raisonnement juridique dans cette transcription (anciennement classée secret défense, puis déclassifiée) du dialogue entre avocat et juge dans une affaire portée devant la United States Foreign Intelligence Surveillance Court.

Le juge demande à l'avocat de Yahoo, grand opérateur de l'Internet, en quoi cet opérateur a pâti d'activités de surveillance généralisée conduites par les services américains, sachant qu'elles donnent lieu à compensation (je suppose qu'à l'instar de la France, l'État fédéral doit payer les interventions techniques qu'il réclame des opérateurs, pour mettre en place des écoutes etc.). L'avocat répond que la compensation financière ne couvre pas tous les dommages, car les clients de l'opérateur s'attendent à ce que leurs communications soient privées.

C'est alors que le juge pose cette question assez surprenante :

Well, if this order is enforced and it's secret, how can you be hurt ? The people don't know that — that they're being monitored in some way. How can you be harmed by it ? I mean, what's the damage to the customer ?

En d'autres termes, le juge demande en quoi le consommateur est lésé par le fait d'être espionné à son insu.

D'un certain point de vue, cette question se tient. Ignorance is bliss : si l'on m'espionne mais que je ne suis aucunement au courant de cela et que cela n'affecte pas ma vie, d'une certaine façon, je ne souffre d'aucun dommage ; alors que si l'on me mettait au courant, je pourrais en éprouver de l'angoisse et subir un préjudice moral.

Nous pouvons suggérer quelques extensions de ce principe. Par exemple, si un patient isolé (sans famille ni amis) décède lors d'une opération chirurgicale sous anesthésie, en quoi est-ce un problème ? Il n'a pas vu la mort arriver, personne n'en a éprouvé du chagrin…

Ou encore : une personne qui subit une oppression est-elle lésée, tant qu'elle n'est pas au courant qu'elle subit celle-ci parce qu'on lui a appris qu'il s'agit d'une situation normale et juste ?

Ou, malheureusement fort réaliste : une personne qui subit lors de son anesthésie un examen médical intime non utile à son opération et motivé uniquement par l'instruction des étudiants est-elle lésée ?

Je laisse les personnes plus compétentes que moi en éthique commenter.

lundi, novembre 3 2014

Avis d'enquête publique

L'affaire du barrage de Sievens illustre le sentiment d'impuissance et de déconnexion de que les citoyens éprouvent parfois à l'annonce de décisions publiques. Que l'on me permette une petite observation.

Je vois parfois des « avis d'enquête publique » placardés dans la rue. Systématiquement, on m'y invite à consulter un dossier dans des administrations ouvertes aux heures de travail (pour un travailleur, cela nécessiterait donc de prendre une demi-journée de congé au moins), et où je ne disposerais pas forcément de documentation connexe. Je ne vois jamais de proposition de consulter une copie du dossier en ligne.

Certains organisent des « réunions d'information »… à une heure où les parents doivent s'occuper de leurs enfants. Là encore, s'il s'agit d'informer, et non d'interagir, ne peut-on pas mettre en ligne les documents décrivant les évolutions envisagées ?

Dans tous les cas, on a l'impression d'un processus destiné aux retraités !

Du caca de pigeon à la grenade ou : un peu de probabilités

J'ai jadis fréquenté un collège situé dans une zone riche en pigeons. Un jour, j'ai eu la désagréable expérience de recevoir sur mon épaule la défécation d'un de ces volatiles alors que j'étais dans la cour de cet établissement. Réfléchissons à ceci en termes de probabilités. (Randall Munroe a déjà évoqué ce sujet ici.)

On pourrait croire que la probabilité de se prendre un caca de pigeon quand on est dans la cour d'un collège est faible. En effet, il faut qu'il y ait un pigeon qui passe pile au dessus de vous, et que celui-ci ait l'envie de déféquer pile au bon moment. Même dans un quartier riche en pigeons, on peut se dire que la probabilité de recevoir un tel dépôt est faible, sauf à se placer sous un perchoir.

Réfléchissons plus avant. Il ne s'agit pas d'évaluer la probabilité d'une telle chute dans une minute passée dans la cour, comme s'il s'agissait d'un événement momentané, mais dans l'ensemble des minutes passées dans la cour lors de plusieurs années de scolarité. C'est différent : même si, à chaque passage dans la cour, la probabilité est faible, la répétition des centaines de fois fait qu'elle ne l'est plus tant que cela…

Le problème est encore différent si, au lieu de tenir compte d'un seul élève, on considère la probabilité qu'en une année, dans ce collège, au moins un élève se prenne un caca de pigeon. Il faut alors multiplier la probabilité précédemment obtenue pour un an de fréquentation pour tenir compte des plusieurs centaines d'élèves…

Prenons un exemple moins trivial : les normes de l'aviation civile (AC 25.1309) imposent une conception des systèmes avioniques visant à avoir moins d'une panne catastrophique par milliard d'heure de vol. Cela peut paraître astronomiquement faible, mais il faut songer qu'il y a de l'ordre de 5 millions de vols par an aux États-Unis. Si l'on prend en compte l'ensemble des vols dans le monde, chacun durant plusieurs heures, il vient (calcul sans prétention d'exactitude) que cette norme garantit juste qu'il n'y ait pas plus d'un crash dû à un problème d'avionique par décennie (ordre de grandeur). Cela n'est plus un événement de probabilité négligeable...

On voit ainsi que l'agrégation sur de longues périodes de temps et pour un grand nombre de participants d'événements rares peut finir par les rendre finalement pas si rares. C'est dans cette optique que je prends les réflexions de certains qui expliquaient que Rémi Fraisse avait forcément dû transporter des explosifs dans son sac à dos, puisqu'il aurait fallu un concours improbable de circonstances pour qu'une grenade lui tombe dessus pile au bon endroit pour se coincer entre son sac et lui.

Il semble certes qu'il faille un improbable concours de circonstances pour qu'un projectile suive pareille trajectoire. En revanche, si l'on tire beaucoup de projectiles, au cours des années et au fil des manifestations, est-ce que la probabilité par décennie que l'une se coince et explose au mauvais endroit est si négligeable que cela ?

Autrement dit, lorsque l'on raisonne en termes de probabilités, il ne faut pas confondre celle d'un événement sur une personne et dans un temps donnés avec celle que se produise cet événement au sein de toute une population sur une longue période de temps.

(Il y a un peu le même problème avec les gens qui ont remarqué un phénomène étrange, par exemple un comportement inhabituel chez un animal domestique, avant un tremblement de terre, et qui ensuite insistent que c'est un signe mais que la « science officielle » n'en tient pas compte... et puis vous savez ce que c'est les chercheurs qui cherchent on en trouve, etc. Le problème est ici que dans une ville de taille non négligeable, chaque jour, il doit bien y avoir plusieurs animaux qui ont un comportement étrange, même si pour chaque chien pris isolé ce comportement est très inhabituel.)

jeudi, octobre 30 2014

Gainsbourg, Ringer, Vandel, Niel et Wales

Mes lecteurs l'ont sans doute remarqué : je m'interroge souvent sur les raisons pour lesquelles deux phénomènes sociaux, deux personnalités, sont traitées différemment alors qu'elles partagent les traits pour lesquelles l'un est condamné tandis que l'autre ne l'est pas, voire reçoit des louanges. Autrement dit, j'essaye de comprendre ce qu'il y a derrière un usage discrétionnaire d'un critère de qualification ou disqualification. J'aimerais aujourd'hui évoquer le cas de l'association avec la pornographie.

Généralement, en France, tout ce qui est associé à la pornographie est dévalorisé. Ainsi, en 1986, Serge Gainsbourg pouvait se permettre, sur un plateau de télévision, d'insulter Catherine Ringer, chanteuse du groupe Rita Mitsouko, au motif que celle-ci avait tourné dans des films pornographiques ; ceci est d'autant plus remarquable que Gainsbourg, alcoolique notoire, était largement considéré comme un symbole de la dépravation. Bien sûr, les attitudes ont depuis évolué, mais le stigmate reste ; témoin les méthodes utilisées pour disqualifier Jimmy Wales et Xavier Niel.

Jimmy Wales, au moment de lancer le petit projet qui allait devenir Wikipédia, travaillait dans une petite entreprise nommée Bomis, qui entre autres diffusait des images érotiques (j'ignore jusqu'à quel degré précis). On a ressorti ceci pour disqualifier son intervention dans un domaine culturel tel que la rédaction d'encyclopédies. Quant à Xavier Niel, magnat français de l'accès à Internet (fournisseur d'accès Free), on mentionne parfois, pour le discréditer, ses activités passées dans le « Minitel rose » (mes lecteurs les plus jeunes apprendront ce dont il s'agissait dans Wikipédia) et autres services à connotation sexuelle.

Curieusement, pourtant, on n'entend jamais mentionner en mal le fait que Canal+ se soit constitué une clientèle dans les années 1980 en partie parce que c'était la seule chaîne qui diffusait des films « classés X ». Le journaliste Philippe Vandel peut intervenir et publier des livres sur divers sujets sociaux et politiques, personne ne tente de le disqualifier en rappelant qu'il a fondé sur Canal+ le Journal du Hard. Qu'est-ce qui justifie pareille inégalité de traitement ?

Peut-être est-ce Xavier Niel lui-même qui nous donne une des clefs de cette inégalité de traitement ; il aurait déclaré

« Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix. »

Canal+ a beau s'être construit en partie sur des activités aussi peu intellectuelles et culturelles que la diffusion de films pornographiques et de rencontres sportives, cette chaîne finance le cinéma, et il est appréciable d'être invité sur son plateau le soir ; ses journalistes et ses dirigeants sont bien intégrés dans les milieux culturels, politiques et des affaires français. Par comparaison, Xavier Niel (du moins tant que celui-ci n'investissait pas dans les médias) et Jimmy Wales apparaissent comme des outsiders, qu'il est loisible de critiquer. C'est d'ailleurs depuis longtemps mon sentiment que Wikipédia aurait joui d'un bien meilleur traitement dans les médias français, notamment ceux qui se veulent « culturels », si elle avait employé quelques journalistes ou intellectuels médiatiques, indépendamment de la qualité des articles publiés.

C'est ainsi que l'association avec la pornographie, ou autre domaine déconsidéré, peut être utilisé parfaitement discrétionnairement. On pourra ainsi comparer la véhémence du journaliste Pierre Assouline contre Wikipédia, considérée comme une sorte de fléau intellectuel, et comparer avec la grande modération de ses propos envers l'écrivain Gabriel Matzneff, dont les écrits autobiographiques décomplexés revendiquent l'usage d'enfants prostitués dans des pays pauvres…

mercredi, octobre 29 2014

J'œuvre, je chef-d'œuvre, même

J'ai il y a quelques temps lu un petit livre de Philippe Trétiack, Faut-il pendre les architectes ?. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser, il s'agit largement d'une défense de cette profession, l'auteur expliquant que les problèmes de l'architecture en France sont largement attribuables à la réglementation tatillonne, à l'extension des interventions d'autres corps de métier (ingénieurs…), au mauvais goût des élus, au mauvais goût et à la frilosité du public (ah, ces horribles associations de riverains), à l'ignorance des journalistes et au manque d'intérêt des médias pour l'architecture, bref, à tout le monde sauf aux architectes.

Ce que j'ai retenu de cette lecture, c'est que l'idée qu'un architecte, ou du moins d'un grand architecte dont le nom mérite d'être cité, se fait de son métier est qu'il doit laisser une œuvre. Celle-ci se doit d'être originale, cette originalité pouvant d'ailleurs passer par l'usage de tel ou tel moyen technique, tel ou tel matériau. On retrouve là une exigence d'autres corps de métier, par exemple les chercheurs scientifiques, qui doivent sans cesse produire des nouveautés.

Or, ce n'est pas ce que le public attend d'un architecte. À mon avis, le public attend des bâtiments jolis (quelque soit le sens de ce mot ; on pourra bien sûr expliquer que le grand public n'y connaît rien), agréables à vivre et aisés à entretenir. Force est de constater que des bâtiments peuvent être jugés comme des réussites architecturales sans répondre à ces besoins.

Prenons quelques exemples dans l'enseignement supérieur. Le bâtiment principal des sciences de l'École normale supérieure de Lyon (« site Monod ») a une très intéressante silhouette, vu de l'extérieur. La perspective sur l'allée d'Italie est très agréable. Sauf que… les bureaux donnant au sud sont invivables par temps ensoleillé, tandis que ceux donnant au nord sont froids, sans doute un résultat du parti-pris « tout en verre ». J'ai également cru comprendre que l'entretien de certaines baies vitrées est difficile, requérant du personnel spécialisé intervenant avec des techniques d'alpinisme. Quant au bâtiment des lettres, il est doté d'une porte à interphone sans auvent, de sorte que, par temps de pluie, le visiteur se fait rincer en attendant qu'on lui ouvre.

Allons maintenant à l'École normale supérieure de Paris, rue d'Ulm : la maquette de son « nouvel immeuble Rataud » a été exposée à la Cité de l'Architecture. Dans cette exposition, ou dans l'évocation positive du bâtiment par le quotidien Libération, nulle mention du caractère glauquissime des couloirs en béton nu sans lumière naturelle, aux éclairages blafards, et dans lesquels on se croit dans une partie de Doom alors qu'on voulait juste aller à une salle de cours ou de réunion ; sans parler des problèmes posés par la poussière de béton tombant dans la bibliothèque de mathématiques et d'informatique (il a fallu, m'a-t-on dit, vernir le béton nu, l'architecte refusant qu'on le peigne…).

Le décalage entre la vision de l'architecte, ou du journaliste fan d'architecture, et la vision de l'usager est manifeste ; on peut s'interroger de ce qu'il en est dans d'autres domaines d'activité.

Certains ingénieurs rendent également un culte à la nouveauté, à la technique pour elle-même : ils veulent une solution « élégante », ou utiliser telle nouvelle approche parce que cela les excite ou parce que d'autres ne l'ont pas déjà fait. Toutefois, dans la plupart des industries, on ne laisse pas les ingénieurs seuls décider de ce qui doit interagir avec l'utilisateur final ; et il me semble que cela est sain, tant il existe parfois un décalage entre ce que les utilisateurs finaux désirent et ce qui excite les ingénieurs. Personne n'achètera un téléphone portable ou n'ira sur un site Web parce que celui-ci met en œuvre tel ou tel nouveau paradigme de programmation !

Il me semble qu'on peut résumer ainsi la tension évoquée dans l'ouvrage de Philippe Trétiack : les architectes veulent faire œuvre, tandis que les utilisateurs et riverains n'ont que faire de cela. Tandis que nul — sauf les écoliers — n'est forcé de lire de la littérature, tandis que nul n'est forcé d'écouter de la musique contemporaine, les usagers subissent les conséquences de choix architecturaux au sujet desquels on ne leur a pas demandé leur avis. De là sans doute les protestations et le titre de l'ouvrage...

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