La vie est mal configurée

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vendredi, mai 17 2013

Une bien curieuse ambition pour la France

Lors du débat sur l'usage de l'anglais, certains ont rappelé que, malgré la prise du pouvoir de Rome sur la Grèce, la langue et la culture grecques ont perduré — l'argument étant que la France, dans le rôle du centre culturel qui a perdu de l'importance politique au profit d'une grande puissance militaire, les États-Unis, doit défendre sa langue.

Cet argument me semble révélateur d'une bien triste ambition pour la France.

À la fin de la République romaine, les élites romaines étaient effectivement empreintes de culture hellénique : on allait en Grèce se former, on invitait des philosophes grecs à la mode à parler à Rome, on parlait volontiers grec dans l'élite romaine du temps de Jules César. Il n'en reste pas moins que les décisions se prenaient à Rome, qui était le principal centre militaire et économique.

Transposons la situation à l'époque actuelle. Cela voudrait dire que l'ambition pour notre pays serait qu'une ultra-minorité d'intellectuels à la mode forment une partie de l'élite des pays qui comptent, aillent enseigner à l'étranger dans des universités d'élite pour apporter une sorte de « supplément d'âme », tandis que les décisions importantes pour la France seraient prises ailleurs.

Oh wait.

Un curieux mépris pour les enseignants du supérieur

La polémique sur l'usage de l'anglais dans l'enseignement supérieur a suscité une multiplication d'arguments. Revenons sur celui que de nombreux enseignants du supérieur seraient incapables de faire cours en anglais, et qu'il serait donc prudent d'interdire, ou du moins de fortement encadrer (nationalement) les enseignements en anglais.

À ma connaissance les universités sont actuellement libres de faire assurer à peu près n'importe quel enseignement par à peu près n'importe qui justifie d'un certain niveau d'étude ; il n'y a aucune obligation d'être diplômé dans la matière qu'on enseigne. On peut fort bien, par exemple, décider de faire enseigner un cours d'informatique par un enseignant de mathématiques. Même à l'intérieur d'une discipline, on s'en remet au choix des universitaires pour savoir si ce sera M. Durand ou Mme Dupont qui enseignera tel cours. Or les enseignants ne sont pas interchangeables — un cours de bases de données en master, ce n'est pas la même chose qu'un cours de calculabilité, et celui qui sera compétent pour l'un ne le sera pas forcément pour l'autre, ou alors au prix d'une remise à niveau ! Pourtant, on fait confiance aux universités et aux écoles pour arriver, grosso modo, à confier les enseignements à des personnes raisonnablement compétentes.

Curieusement, quand il s'agit de savoir si tel ou tel enseignant est capable de faire cours en anglais, tous ces personnels deviendraient immédiatement incompétents. Tous nos vaillants scientifiques, qui donnent des séminaires en anglais quand ils vont à l'étranger, dans les colloques internationaux, seraient donc inaptes non seulement à faire de même devant des étudiants, mais encore à se rendre compte qu'ils en sont incapables.

Il y a là un mépris incroyable du personnel universitaire.

Antoine Compagnon parle de l'informatique

Je lis dans cette séance de questions-réponses :

jj : Dans les matières scientifiques, le français permet-il de tout dire ?

« Ce n'est pas exclu. Il m'est souvent arrivé de demander à des étudiants américains de lire d'abord un chapitre de Montaigne en anglais avant de passer en français. On entend dire que dans certaines disciplines le lexique est généralement en anglais, comme l'économie ou l'informatique. L'argument n'est pas convaincant puisque tous les termes et toutes les notions sont disponibles en français. »

Je ne vois pas très bien le rapport entre la lecture de chapitres de Montaigne et les disciplines scientifiques, mais peut-être est-ce que ce coq-à-l'âne est le résultat d'un résumé journalistique.

Considérons la phrase «  L'argument n'est pas convaincant puisque tous les termes et toutes les notions sont disponibles en français. », que je n'aborderai que sous l'angle informatique.

Bien entendu, s'agissant de concepts mathématiques, il est possible de tout définir en ne partant de rien ; d'ailleurs le plus souvent les introductions d'articles ou de thèses rappellent les concepts afin de fixer la terminologie et d'éviter tout contresens. Je me permets toutefois de douter qu'il existe une terminologie standard et pratique en français couvrant tous les champs de l'informatique ; par exemple, il ne me vient à l'esprit aucun terme français pour le « Mersenne Twister », aucun terme bien français pour « randomiser » (oh, bien sûr, on peut passer par des périphrases maladroites), aucun terme français pour sparseness (à part le barbare « creusitude »). Dans certains cas, on a introduit des traductions mais celles-ci ne sont pas forcément très standard et reconnues (par exemple, « logique du temps arborescent » pour branching-time logic).

Je pense, encore une fois, que le débat sur l'enseignement et la recherche gagnerait en clarté si chacun parlait de ce qu'il connaît.

De toute façon, la justification de l'enseignement ou de la rédaction de thèses en anglais n'est pas, à mon sens, le vocabulaire, mais la possibilité de communiquer avec des personnes ne comprenant pas le français ; de la même façon que je suis heureux que mes collègues japonais écrivent des articles en anglais et non en japonais.

Mais poursuivons encore.

Visiteur : Quels cours faut-il autoriser en anglais ? Uniquement ceux en master et en doctorat ? Uniquement en travaux dirigés ?

(...)

« Mais s'ils viennent pour faire un master ou un doctorat, il serait aberrant qu'au bout de trois ou cinq ans, ils ne maîtrisent pas la langue française. Dans les pays de langue anglaise, cela est totalement inacceptable. »

Rappelons que la durée du doctorat en France est de trois ans, même si certaines disciplines littéraires s'autorisent des dépassements généralisés au mépris de la réglementation (ainsi, pour prendre l'exemple d'Antoine Compagnon, celui-ci a un doctorant inscrit depuis six ans).

Si, en effet, il paraîtrait curieux et même assez désagréable qu'un doctorant présent en France depuis plus de trois ans n'ait pas pris la peine d'apprendre un peu le français, il me paraîtrait en revanche assez ingrat qu'on exige de lui de savoir rédiger en français correct, voire soutenu, après seulement 2,5 ans d'apprentissage (on commence souvent à rédiger une thèse 6 mois avant sa fin). Il y a en effet un écart important entre maîtriser une langue couramment à l'oral, pour la vie courante, et produire un texte de qualité universitaire.

À ce propos, la comparaison faite par Antoine Compagnon avec les pays de langue anglaise est non seulement inadaptée, mais fausse. Inadaptée, car la grammaire anglaise est considérablement plus simple que la grammaire française : il n'y a presque pas de conjugaison, pas d'accords de genre, etc. ; la principale difficulté de l'anglais est sa prononciation, notamment celle des voyelles, ce qui ne joue pas à l'écrit (il est parfaitement possible d'écrire un texte scientifique tout à fait correct sans savoir le prononcer correctement). En revanche, avec le même niveau de sophistication dans la connaissance de la langue, le texte en français sera probablement du « petit nègre ».

Antoine Compagnon me semble d'ailleurs avoir une très curieuse idée du niveau d'anglais des étudiants dans les universités américaines ; peut-être est-ce dû au fait qu'il enseigne dans une division littéraire. Je peux assurer que les doctorants chinois, par exemple, présents aux États-Unis, ont souvent une maîtrise assez approximative de l'anglais.

Par ailleurs, Antoine Compagnon ne semble pas très conscient des aspects psychologiques de cette affaire de langues. C'est une chose que d'espérer qu'un doctorant, au bout de 2,5 ans, puisse écrire en bon français ; et s'il s'agit d'un italien ou d'un hispanophone, c'est peut-être possible. C'en est une autre que de lui mettre le pistolet sur la tempe en lui sommant, d'avance, d'atteindre ce niveau — en sus bien sûr d'atteindre le niveau scientifique élevé requis.

Quant au Master, il dure 2 ans (il recrute en sortie de licence et amène à bac+5), et les étudiants arrivent souvent directement en 2e année, celle qui correspond aux ex-DEA ou DESS. Il me semble assez vain d'attendre d'un étudiant si fraîchement arrivé en France qu'il écrive bien en français.

Visiteur : Est-ce que les professeurs enseignants en France sont capables d'enseigner en anglais ? Est-ce que cela deviendra un critère de sélection ?

« Je crois que la plupart n'en sont pas capables et le premier désagrément d'un enseignement dans une langue étrangère que l'on maîtrise insuffisamment, c'est la baisse de la qualité de l'enseignement. Le lexique est simplifié, l'argumentation est réduite à des formules, la leçon est plus appliquée et utilitaire. »

Il y a un trait psychologique assez dangereux, mais très répandu : celui de projeter ses propres faiblesses sur les autres. La remarque d'Antoine Compagnon me paraît à peu près aussi excessive que si j'expliquais que les enseignants doivent éviter de faire des figures trop compliquées au tableau parce que moi, professeur chargé de cours à l'École polytechnique, je ne sais pas dessiner proprement.

Enfin, quel manque de confiance envers les collègues ! N'est-ce pas à chaque université, chaque discipline, chaque formation, chaque équipe pédagogique, chaque enseignant, d'estimer les circonstances et les capacités de chacun ? Il me semble que décider si un enseignant donné est capable d'assurer un enseignement en anglais doit se décider au cas par cas et non par l'appréciation d'un unique collègue au niveau national, fût-il professeur au Collège de France et ancien élève de l'École polytechnique.

Pierre : Vous parlez d'attractivité des universités françaises pour les étudiants étrangers. La France n'a pourtant jamais autant attiré les étudiants étrangers qu'aujourd'hui. Ne recherchent-ils pas cette spécificité que le système français offre ?

« La France en attire de manière honorable, mais pourrait en attirer plus. D'ailleurs, son rang a régressé ces dernières années. On voudrait avoir des étudiants du monde entier, des pays émergents comme des pays anglophones, et aussi de l'Afrique, continent en croissance, qui est l'avenir de la francophonie. »

Antoine Compagnon devrait à ce sujet préciser que l'Afrique francophone est composée de pays pauvres à très pauvres, dont la majeure partie n'a pas les moyens d'entretenir un système d'enseignement supérieur et de recherche de bon niveau. Ce ne sont certainement pas eux qui fourniront les doctorants sans lesquels nos laboratoires ne fonctionneraient pas, (Pour l'anecdote, je me rappelle d'un étudiant en mathématiques et informatique qui avait fait une licence au Mali, dont on m'avait dit qu'il avait un niveau excellent dans ce pays, dont le niveau en algèbre linéaire n'atteignait pas celui d'un étudiant de mathématiques supérieures et qui ne savait pas programmer. On lui a donné son diplôme, je cite la collègue, au motif « qu'il retournera dans son pays et deviendra ministre ».)

Je rejoins cependant Antoine Compagnon sur un point :

« En effet, je pense que le critère principal de l'attrait (...). Ainsi que l'amélioration de l'offre en général, c'est-à-dire de l'accueil, de l'option des visas, des permis de séjour, du logement, de la sociabilité universitaire. Tout facteur qui laisse à désirer dans les universités françaises. »

Comme lui, je pense que nous avons un problème important au niveau de l'accueil. Par exemple, le fait que nos personnels administratifs ne parlent pas anglais ou alors un anglais extrêmement maladroit serait moins pénalisant si nos procédures étaient claires... Or il est courant que l'on envoie des formulaires en français dont la moitié n'a pas de sens pour un étranger nouvellement arrivant en France (demande de documents n'existant qu'en France), sans explications bien sûr, que l'on fournisse une liste de pièces « absolument nécessaires » dont en fait la moitié ne sert pas à grand chose, ou encore que l'on fournisse une liste de pièces mais qu'ensuite on en exige qui n'y figurent pas. Les procédures changent tous les six mois, et encore je passe sur les cas de négligence caractérisée, comme ce stagiaire à qui la préfecture, ayant égaré son dossier de carte de séjour, a expliqué qu'il n'avait qu'à repartir dans son pays à l'autre bout du monde demander un autre visa.

PS Antoine Compagnon a par ailleurs écrit « Le web abrite une vaste maison d'édition à compte d'auteur, un vanity publisher à l'échelle globale, car l'édition électronique rend la publication à compte d'auteur indolore. » Qu'est-ce qu'il l'a poussé à utilisé le terme anglais vanity publisher ? Est-ce que parce que le terme français « édition à compte d'auteur » n'a pas la nuance immédiatement péjorative de l'expression ''vanity press'' ? Après tout, Marcel Proust, dont il est spécialiste, a été d'abord publié à compte d'auteur...

Cet exemple démontre bien que l'on peut vouloir utiliser un terme étranger en sus ou même à la place d'un terme français apparemment synonyme, si le terme étranger apporte une précision, une connotation, absentes du terme français.

mardi, mai 14 2013

Football

On me répète souvent que les payes des footballeurs étant de l'argent privé, je ne devrais pas m'en offusquer.

J'aimerais savoir qui a supporté le coût des forces de l'ordre déployées hier pour la fête du PSG.

On dit que le PSG disposerait de 300 millions d'euros de budget. il est donc parfaitement en mesure de couvrir ces coûts.

Il y a quelques années, des parlementaires avaient tenté de chiffrer le coût de la mobilisation des CRS et gendarmes mobiles que l'État doit déployer pour le moindre match de Ligue 1 (*), même censément « calme », et étaient arrivés à la conclusion que le montant payé par les clubs relevait du symbolique, bien en deçà du coût supporté par l'État, donc par le contribuable.

Il me semble que le déploiement par l'État de forces de maintien de l'ordre mobiles pour encadrer les débordements de spectacles organisées par des entreprises privées est une forme de subvention envers celles-ci. Pourquoi les clubs de football, qui ont les moyens de rémunérer des joueurs bien au delà de ce que peut espérer le français moyen, ne supporteraient-ils par les coûts afférents ?

(*) Il y a quelques années, le club de Grenoble, le GF38, était en Ligue 1, dans un magnifique stade construit par la communauté d'agglomération, aux frais du contribuable. Il y avait des CRS ou GM à chaque match. Depuis, le GF38 est en CFA, (**) les matchs sont moins courus, et il n'y a plus de CRS... mais je soupçonne que le club ne peut plus couvrir les frais du stade, très surdimensionné pour ce niveau de compétition, et que donc ceux-ci sont couverts par le contribuable.

Parallèlement, le toit de certaines crèches grenobloises fuit, de part la vétusté des bâtiments.

(**) J'ai par ailleurs appris que nombre de joueurs « amateurs » sont en fait salariés des clubs selon un « contrat fédéral ». C'est un amusant usage de la terminologie...

Téléphonite

Je suis parfois surpris de l'insistance avec laquelle certains interlocuteurs se servent du téléphone et non du courrier électronique.

Exemple : une pièce manque dans un dossier. Coup de téléphone sur portable pendant le « pont », nous sommes hors de portée GSM ; demande de les rappeler, ne précise pas la pièce manquante. Le lundi, leurs services sont indisponibles avant 9h30. Finalement, nous disent la pièce manquante et nous dictent une adresse email pour la renvoyer. Il manque un s dans l'adresse indiquée, ce qui fait que le mail part vers un autre site (un de ces sites de « parking » qui occupent des variantes orthographiques de sites existants), qui ne fait pas tourner de système de courriel. Plusieurs heures après, je reçois un courriel d'avertissement de notre système de mail disant que le message n'est pas parti.

J'ignore pourquoi la société en question n'a pas envoyé un courriel en plus du coup de téléphone, et pourquoi ils demandent de les rappeler au lieu d'indiquer tout simplement qu'il manque tel document. Je veux bien qu'un courriel puisse être ignoré et qu'ils veulent confirmation qu'on ait reçu l'information, mais il est parfaitement niais de dicter une adresse email par oral. Par ailleurs, un téléphone portable peut être éteint, on peut être en dehors des zones GSM, ou à l'étranger...

Ceci dit, cela n'atteint pas le niveau de cette dame qui tenait absolument à m'avoir au téléphone pour ne pas « laisser de trace écrite », et qui finalement m'a dit ne pas avoir de réponse à ma question. Ou de ma banque qui ne comprend pas que je n'ai aucune envie qu'ils me démarchent sur mon portable (aux heures de bureau, je travaille ou je suis dans les transports et je n'ai donc aucune envie qu'on vienne me raconter des histoires d'assurance-vie... quel zozo du marketing a eu cette idée que les clients veulent qu'on les dérange ?).

La téléphonite, cette maladie du monde moderne, a encore de beaux jours devant elle.

lundi, mai 6 2013

Défense de la langue française et fantasmes nippons

Certaines associations de défense de la langue française expliquent savamment que la recherche scientifique du monde entier ou presque se fait piller par les États-Unis parce que les publications scientifiques internationales sont en anglais.

« En plus de leurs autres activités, ACM et IEEE (17) sont des éditeurs américains d'un certain nombre de périodiques de très bonne réputation (...). Bien entendu, les équipes éditoriales qui reçoivent des articles non sollicités demandent à un certain nombre de spécialistes de les évaluer. Un professeur travaillant pour une université américaine très réputée, et qui est très souvent sollicité par ces éditeurs pour donner son avis sur d'éventuelles publications, nous confia les propos qui suivent, qui nous permettent de comprendre, entre autres, pourquoi il a souhaité rester dans l'anonymat : (...) Enfin, moins de 1% de ces articles donnent des idées sur des nouvelles directions de recherche pouvant quelquefois conduire à des applications commerciales. Nous recevons ces articles en première exclusivité, antérieurement à toute publication. Ils nous arrivent sur un plateau d'argent, écrits dans notre langue, sans que nous demandions quoi que ce soit à quiconque. Comment voulez-vous que nous nous empêchions d'en exploiter les meilleures idées ? Même avec les meilleures intentions du monde, nous ne pouvons nous empêcher d'être influencés, de changer nos objectifs de recherche et d'utiliser les idées les plus prometteuses à notre profit. N'oubliez pas qu'une majorité de ces articles nous vient de l'étranger et que ce qu'ils décrivent n'a jamais fait l'objet de publication antérieure, en anglais ou d'autres langues. »

La théorie développée ici est que les équipes éditoriales américaines prennent les idées dans les articles soumis et les exploitent à leur compte. Or, dans les grandes revues internationales, même si l'éditeur est basé aux États-Unis (ce qui n'est d'ailleurs souvent pas le cas : Elsevier est basé aux Pays-Bas), les évaluateurs des articles sont eux-mêmes recrutés internationalement... On ne voit donc pas très bien pourquoi le flux d'information serait unidirectionnel, comme décrit.

Le seul point sur lequel je suis d'accord est qu'on peut être influencé par un article qu'on a reçu en soumission... quant aux scientifiques qui refusent un article pour ensuite exploiter eux-mêmes les idées, j'ai entendu parler d'un tel comportement de la part d'une personnalité lauréate d'un important prix scientifique. Cependant, je ne vois pas pourquoi et comment les américains auraient le monopole de ce procédé.

Mais continuons.

« Au Japon, on peut constater que les chercheurs japonais qui reçoivent des deniers publics sont souvent dans l'obligation contractuelle, lorsqu'ils veulent et qu'ils peuvent légalement publier leurs travaux, de les communiquer en priorité à des journaux et revues scientifiques publiés au Japon, en japonais. Ces derniers n'acceptent et ne publient que les meilleurs articles décrivant des travaux qui contribuent réellement au développement scientifique et technique, dans la discipline considérée. Les articles qui sont refusés sont généralement traduits en anglais par leurs auteurs qui cherchent alors à les publier dans des revues américaines ou européennes. Cette pratique n'a pas augmenté le nombre d'abonnements aux revues scientifiques japonaises des bibliothèques étrangères (à l'exception de la Chine et de la Corée), mais elle a accompli l'équivalent. Bon nombre de succursales de compagnies étrangères et de délégations gouvernementales diverses traduisent sans relâche pratiquement tout ce qui est publié en japonais dans les domaines scientifique et technique. Les Japonais sont les premiers bénéficiaires de cette activité, car c'est souvent eux qui effectuent ce travail de traduction qui est, comme il se doit, très bien rémunéré »

Ce paragraphe n'indique aucune source. J'ai demandé ce qu'il en était à une collègue parlant japonais et ayant travaillé au Japon en sciences de la Terre, et à deux collègues japonais professeurs des universités en informatique ; ils tombent des nues et m'affirment ne jamais avoir entendu parler d'une telle politique.

Je ne dis pas que les faits avancés sont inventés. Il se peut que, dans certains domaines techniques, à une certaine époque, le gouvernement japonais ait eu une telle politique. Le problème est que cela est présenté comme une vérité universelle et intemporelle... probablement en profitant de ce que le lecteur n'est pas en mesure de vérifier les faits !

Yaka yaka yaka

Une chose qui me désespère souvent avec les militants, c'est la facilité avec laquelle ils évacuent les objections à leurs propositions avec des « il n'y a qu'à », « il suffit de », « je ne vois pas le problème », « vous exagérez », alors qu'ils s'expriment sur des sujets dont ils ignorent tout, ou du moins qu'ils ne connaissent que superficiellement, souvent uniquement par la lecture de propos d'autres militants.

Lors des affaires DADVSI et HADOPI, je m'étais tenu très en retrait de ceux qui expliquaient doctement qu'artistes et auteurs devraient changer de modèle économique, certains allant jusqu'à dire qu'ils n'avaient qu'à redevenir « amateurs » et faire de la musique en complément d'un vrai métier. Il me semble que ce n'est pas à un chercheur en informatique sans expérience des contraintes des artistes de prétendre savoir comment ils devraient fonctionner. (De la même façon qu'un artiste ou un écrivain n'a pas de légitimité pour expliquer doctement qu'il n'y a qu'à mettre en place un filtrage d'Internet, car on le fait bien en Chine.)

Lorsque quelqu'un m'explique qu'il a des difficultés dans son métier, je lui fais a priori confiance pour savoir mieux que moi comment cela se passe. Par exemple, si mon interlocuteur me dit qu'il n'arrive pas à faire faire telle chose par une administration, je ne lui fais pas un cours pour lui expliquer qu'il n'y a en fait aucun problème (car ce qui importe n'est pas mon interprétation de la loi, mais celle des personnels auxquels il a affaire, qui peuvent très bien inventer des procédures non imposées par la loi). J'admets qu'il y a une grande diversité de situations, dont j'ignore la plus grande partie.

Je pars du principe que si j'ai une idée sur un sujet étudié par des gens recrutés à haut niveau, et que cette idée ne fait pas appel à des compétences spécialisées que j'aurais et qui seraient méconnues dans d'autres domaines, alors quelqu'un a dû déjà avoir eu cette idée, et qu'il est donc plausible qu'elle ait été étudiée et qu'il y ait des difficultés que je n'aurais pas examiné.

Bien entendu, chacun peut déraper et se laisser aller au yakafokon. Cela m'arrive ; mais il faut se rendre compte quand on abuse.

Le « yaka » est insultant. Il sous-entend que l'interlocuteur est trop stupide pour ne pas avoir vu la solution évidente qu'on lui propose.

Voir aussi cet article.

samedi, mai 4 2013

Questions syndicales

Quand on cherche le mot « doctorat » dans le moteur de recherche de NosDéputés.fr, la très grande majorité des résultats sont des questions de députés (souvent la même émanant de plusieurs députés) portant non pas sur le doctorat, mais sur l'intégration des diplômes de personnels paramédicaux (orthophonistes, orthoptistes, kinés...) dans le schéma licence-master-doctorat.

J'en conclus que ces personnels ont des syndicats efficaces.

vendredi, mai 3 2013

Edgar Morin, penseur planétaire

Le magazine Sciences Humaines m'envoie une publicité pour un numéro hors série sur Edgar Morin, qu'il qualifie de « penseur planétaire ».

Faute d'autre moyen pour mesurer la visibilité d'un intellectuel dans le monde, je me rapporterai aux statistiques de lectures des biographies de Wikipédia en anglais et en français, et à un panel d'intellectuels contemporains me venant à l'esprit un peu au hasard : David Hilbert (fr/en), Jared Diamond (fr/en), Bertrand Russell (fr/en), Douglas Hofstader (fr/en), Michel Foucault (fr/en) et Roland Barthes (fr/en), à comparer avec Edgar Morin (fr/en).

Il me semble assez clair, au vu de ces statistiques, que si Barthes et Foucault sont largement reconnus dans le monde lisant l'anglais et ayant accès à Internet, Morin est en revanche largement plus reconnu dans le monde lisant le français et ayant accès à Internet, dont la France constitue la majeure partie. Autrement dit, Edgar Morin est un penseur d'audience plutôt nationale que planétaire.

PS On m'informe qu'Edgar Morin est « adulé » en Amérique latine ; de fait sa biographie Wikipédia en espagnol est plus lue que celle en français ! J'en prends note. Reste qu'il n'a pas de biographie Wikipédia en chinois, et que sa biographie en japonais est très peu lue (pas de comparaison avec celle de Russell, par exemple).

Usage de l'anglais dans l'enseignement supérieur : une petite expérience de pensée

L'annonce, par la ministre de l'Enseignement supérieur, d'une loi élargissant les possibilités de l'usage de langues étrangères (notamment de l'anglais) dans l'enseignement supérieur français (*), a suscité des réactions parfois assez vives et l'opposition de l'Académie française et de personnalités telles que le linguistique Claude Hagège.

Il me semble que cette opposition émane quasi-exclusivement d'enseignants de lettres et sciences humaines (du secondaire ou du supérieur), d'écrivains, et de politiciens souverainistes. Or, les lettres et sciences humaines ne constituent qu'une minorité de l'enseignement supérieur, de sorte que l'on peut s'interroger sur la légitimité de certains parmi cette minorité d'imposer leurs vues à toutes les disciplines, indépendamment de leurs besoins propres. Je voudrais donc présenter une petite expérience de pensée.

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L'ignorance du monde de l'entreprise

Une antienne souvent entonnée à droite est que les dirigeants issus du Parti socialiste ignoreraient le monde de l'entreprise, et notamment des PME, et seraient donc empreints de préjugés négatifs envers lui — avec le sous-entendu évident que ceux de l'UMP font mieux. Voyons donc.

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jeudi, mai 2 2013

Encore une remarque poujadiste

Je ne puis m'empêcher de faire remarquer la juxtaposition temporelle des évènements suivants :

  1. Des connaissances montant une start-up (pas de fantasme, ce n'est pas du pharmaceutique mais du génie logiciel spécialisé, donc pas de millions à la clef..) ont des retards de démarrage en raison de procédures devant la commission de déontologie et de questions de propriétés intellectuelle.
  2. M. Claude Guéant, ancien ministre de l'Intérieur, explique benoîtement que s'il a pu manipuler des sommes importantes en liquide, c'est qu'il touchait des primes occultes en tant que haut fonctionnaire (qui, si les faits sont avérés, échappaient à toute cotisation sociale, impôt, etc.).

Il y a donc en France deux régimes :

  1. Celui pour les gens normaux, où l'on est archi-contrôlé, où l'on vous demande de justifier si votre ticket de métro, vous l'avez acheté 1,15€ ou 1,27€ (*), où il faut demander des autorisations pour tout.
  2. Celui pour MM. Guéant et consorts, où l'on reçoit des sommes importantes en liquide, où l'on touche des primes non déclarées qui dépassent le salaire de nombreux travailleurs, où l'on vend pour 500,000€ des objets dont on ne se rappelle plus très bien...

(*) Authentique (si ce n'est que je ne me rappelle plus les montants exacts).

mercredi, avril 24 2013

Incompatibilité éthique

Un conseiller régional Rhône-Alpes a récemment écrit sur Twitter, je cite :

« Abattons la République ! Ou, à défaut, cassons-lui la gueule. »

Ce factieux est pourtant bien heureux de toucher de ladite république, comme conseiller régional, des indemnités de l'ordre de (coût total avec charges) 36000€ par an. Pas mal pour un job d'étudiant à temps très partiel (rappelons qu'un doctorant à temps plein coûte environ 33000€/an).

mardi, avril 23 2013

Erreurs de vote

Lors du vote solennel en seconde lecture du projet de loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe, les députés UMP Henri Guaino et Luc Chatel ont voté par erreur en faveur de ce projet, alors que le premier était un de ses grands pourfendeurs. Quelles réflexions politico-mathématiques cet incident (par ailleurs assez cocasse) peut-il inspirer ?

Citons tout d'abord Henri Guaino, visiblement assez remonté :

« Vous avez vu le bordel qu’il y avait ? J’ai jamais vu un tel bordel à l’Assemblée ! Il y avait trois boutons qui clignotaient, oui, je me suis trompé de bouton ! Je suis allé voir les services de l’Assemblée pour corriger mon vote. »

En fait, il s'agirait même de cinq députés qui auraient appuyé sur le mauvais bouton. En première lecture, Jean-Louis Borloo s'était lui aussi trompé, mais en sens inverse. En tout état de cause, je préfère que MM. Guaino et Borloo soient députés que pilotes d'avion.

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samedi, avril 20 2013

Des fois que l'on confonde !

Les récents débats sur le « mariage pour tous » nous ont démontré que certaines personnes avaient peur que l'on oublie la différence entre hommes et femmes. Heureusement, les vendeurs de produits pour enfants se chargent de nous la rappeler.

Je me suis dernièrement trouvé dans un magasin de chaussures, devant le rayon pour les pointures environ 20 (soit pour bébés de 12-24 mois)... ou plutôt les rayons : un pour les garçons avec des chaussures bleues, beiges, brunes, l'autre pour les filles avec des chaussures roses, avec des fleurs.

Car, bien entendu, à cet âge tendre, déjà, garçon et filles sont fondamentalement différents et les uns aspirent à s'habiller en couleurs viriles tandis que les autres sont des Hello Kitty en devenir.

lundi, avril 15 2013

Mode militant on

Suite au billet sur la féminisation des métiers de la recherche, on m'informe de cet article.

J'y lis :

« Que peut-on alors utiliser ? Beaucoup préfèrent le point médian (« les personnes motivé·e·s »), neutre typographiquement. Il s’obtient en maintenant la touche Alt enfoncée et en tapant 250 sur le pavé numérique – sur les claviers Mac c’est en tapant Alt+majuscule+F. »

Le cas particulier du système Microsoft Windows est présenté comme la normalité qui va de soi, puisque n'exigeant aucun avertissement introductif (du type : « Sous Microsoft Windows... »). Le cas du Mac est explicitement présenté comme une exception. Aucune mention du fait que, par exemple sous Linux (*), c'est Compose (aussi connue comme Multi_key) ^ . (compose - chapeau - point). Aucune mention du numéro unicode U+00B7.

Ce type de présentation, où il va de soit que les gens utilisent un certain système développé par une société commerciale, entretient bien sûr la rente de cette société : vu que « tout le monde » est réputé utiliser ce système, toutes les recommandations, toutes les instructions, tous les tutoriaux sont fournis pour celui-ci, ce qui évidemment assure sa prééminence — peu de gens ont envie d'avoir un système qui vous fait passer pour un original, vous garantit l'incompréhension des hot-lines, et sera incompatible avec de nombreux autres produits.

En fait, c'est un peu comme tous ces gens qui supposent que vous êtes forcément hétérosexuel cis-genre, ou mangeur de viande.

(Plus sérieusement, je me demande comment ces artifices orthographiques et typographiques passent dans les logiciels de rendu vocal et les tablettes Braille, utilisés par les aveugles et malvoyants.)

PS : Ce billet est un appeau pour un geek d'unicode homosexuel de ma connaissance. La phrase suivie d'un (*) est également un appeau à militants. On va voir si ça fonctionne.

vendredi, avril 12 2013

Une vraie bonne raison contre le mariage homosexuel

Paris —

170 professeurs de recherche opérationnelle s'opposent au « mariage pour tous » au nom de la « simplicité ».

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mardi, avril 9 2013

On peut jamais rien faire avec les dictateurs

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lundi, avril 8 2013

Leibniz break

J'ai mis les débats au Sénat sur le mariage en fond sonore alors que je fais des choses assez fastidieuses en Coq + programmation fonctionnelle et j'entends :

« Les deux sexes sont égaux, mais pas équivalents. »

Et là, immédiatement « mais, l'égalité est une relation d'équivalence, même la plus fine ! ».

Sinon, j'ai entendu que le mariage était la plus vieille coutume de l'humanité. Cela m'a évoqué ces dissertations qui commencent par « de tout temps »...

samedi, avril 6 2013

Sexisme et recrutements dans l'enseignement supérieur et la recherche

Avec le printemps reviennent, outre les pollens responsables d'allergie, les comités de sélection pour les recrutements des enseignants-chercheurs. C'est donc le moment d'évoquer certains problèmes de la démographie de cette profession.

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