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lundi, mars 30 2015

Sur les quotas de femmes dans les comités de sélection de l'enseignement supérieur

À compter de cette année, les comités de sélection pour le recrutement des maîtres·ses de conférence et professeur·e·s des universités devront comporter au moins 40 % de membres de chaque sexe. Je me suis accroché avec deux personnes sur Twitter à ce propos, les messages en 140 caractères n'aidant sans doute pas. Je voudrais donc expliquer ici pourquoi :

  1. J'approuve cette mesure (mais pas certains aspects de sa mise en œuvre)

  2. Je déplore qu'on ait du en arriver là.

  3. Certaines collègues femmes se montrent agacées.

  4. Je considère que sa mise en œuvre devrait être améliorée.

  5. J'ai diverses interrogations.

Sexe vs genre

Je ne désire pas rentrer ici dans la distinction sexe vs genre, tout simplement parce que nous parlons ici de catégories juridiques et non de concepts sociologiques ou philosophiques. Autrement dit, je considère qu'est un homme ce que la loi considère comme un homme, et une femme ce que la loi considère comme une femme.

Je note cependant qu'il n'est pas impossible qu'un jour il y ait des contestations en cas de présence de personne transgenre dans un jury. Je suppose que ce qui comptera alors est leur état-civil et non leur perception de leur genre.

Pourquoi j'approuve cette mesure

Le sexisme existe, qu'il soit explicite (« les filles c'est fait pour se marier, par pour faire des études ») ou plus feutré. S'ajoutent certaines réactions, du genre « si on la recrute elle risque d'être en congé maternité dans un an et nous serons bien embêtés » ou encore « si vous vouliez faire carrière dans la recherche, il ne fallait pas faire d'enfants », parfois d'ailleurs du fait de chercheuses âgées sans enfants. Un quota de femmes un tant soit peu important me semble pouvoir pallier ce genre de réflexions.

Même sans sexisme du jury, une candidate peut se sentir intimidée par un jury 100 % masculin. Une proportion non négligeable de femmes ont souffert de réflexions déplacées, harcèlement ou autres attaques sexistes, de sorte que,, devant des hommes mêmes les mieux disposés et inoffensifs, elles peuvent être déstabilisées. (Mais alors, ne faudrait-il pas faire de même par rapport aux origines ethniques ? Jusqu'où aller ?)

Enfin, j'acquiesce à l'argument selon lequel les jurys et autres comités sont non seulement des lieux de décision, mais aussi des lieux où l'on se fait connaître. Or, il y a une tendance naturelle à l'homophilie, c'est-à-dire à recruter les gens qui nous ressemblent d'une façon ou d'une autre. Diversifier les profils est donc utile. (Mais là encore, jusqu'où aller ? Faut-il imposer des quotas de non-normaliens dans les jurys de recrutement en mathématiques ?)

Je déplore qu'on ait dû en arriver là, comme à chaque fois que l'on impose une mesure bureaucratique et « numérique », alors que la communauté scientifique aurait dû agir d'elle-même. Comme une interlocutrice l'a bien résumé, c'est un « patch », un pis-aller insatisfaisant.

Le fantasme des lieux de pouvoir

Parmi les autres personnes qui approuvent l'instauration de ces quotas, on en trouve avec une rhétorique parlant de la place des femmes dans les « lieux de pouvoir ». Je ne peux m'empêcher de penser qu'en l'espèce, s'agissant des comités de sélection de l'enseignement supérieur, cette terminologie relève pour partie du fantasme.

Rappelons les faits. Contrairement à feues les commissions de spécialistes, aux sections du Conseil national des Universités (CNU) ou du Comité national de la Recherche scientifique (CoNRS), un comité de sélection est nommé pour un poste donné et n'est pas reconductible. On a vu mieux pour installer un « pouvoir »...

Ce n'est pas non plus comme si les candidats recrutés devaient une reconnaissance éternelle aux membres des comités. J'ai rencontré un jeune maître de conférence à la cantine de l'École polytechnique, il ne se rappelait pas que j'avais été dans son jury. ;-)

Pour tout dire, je n'en ai personnellement rien à faire que M. Machin ou Mme Duschmoll soit recruté·e à Lille ou à Toulouse, alors l'impression d'exercer du pouvoir...

On nous dit également qu'il y aurait du plaisir à participer à ce « pouvoir ». Récapitulons mon dernier comité : j'avais une réunion le matin à Grenoble, j'ai pris l'avion, j'ai appris au dîner que la présidente du comité était empêchée, je me suis couché à minuit après avoir vérifié dans les textes ce qu'il convenait de faire alors, j'ai passé la journée du lendemain en comité avec une petite pause pour un médiocre plateau-repas, et je me suis levé le lendemain matin, jour férié, à 4h45 pour rentrer chez moi. On a vu mieux dans le glamour et l'agréable.

Autant dire que si la réglementation impose la présence de femmes dans les comités et commissions diverses, ce n'est pas moi que cela gêne, ce sont les collègues femmes qui vont devoir assumer ces responsabilités. Moi, j'aurai des printemps tranquilles.

L'agacement des collègues femmes

J'ai entendu plusieurs collègues se plaindre d'être « essentialisées » comme femmes. Ainsi, une collègue de mathématique pure se plaint qu'on lui demande, parce que femme, de conseiller les carrières d'étudiantes en mathématiques appliquées, domaine qu'elle ignore largement. (On relèvera que l'opposition essentialisée hommes/femmes n'est pas forcément la plus pertinente : il est périlleux de confondre une théoricienne des nombres avec une experte en résolution numérique d'équations aux dérivées partielles.)

Une collègue d'informatique se plaint de l'« effet quota » : quand on la sollicite pour un comité de sélection, est-ce pour ses capacités ou pour remplir la proportion imposée de femmes, et est agacée de recevoir toutes les propositions pour « jeunes chercheuses », y compris celles qui ne s'adressent pas aux personnels dans sa position.

Une autre collègue, professeure, me dit devoir refuser les sollicitations pour des comités sous peine d'occuper indûment son printemps... et ce n'est pas la seule.

Une collègue a reçu une annonce d'une université allemande insistant lourdement sur l'opportunité qu'il y a à ce qu'il y ait des candidates. Elle me dit avoir l'habitude de « faire quota ».

Une autre collègue a élégamment résumé :

« Ah oui tu es dans plusieurs comités de sélection toi maintenant

    — oui, mon vagin intéresse du monde... »

J'ai fait part de ces ressentis sur Twitter. Une féministe, d'ailleurs ni chercheuse ni enseignante-chercheuse, les a mis en doute, comme si je les avais inventés ou que j'avais « projeté » mes propres sentiments. Un féministe, lui non plus ni chercheur ni enseignant-chercheur, m'a fait remarquer qu'il y avait eu des femmes qui étaient opposées au droit de vote pour les femmes et que, heureusement, on était passé outre. Je trouve qu'il y a là un certain paternalisme militant (militant-splaining ?) à nier le ressenti des principales intéressées...

D'un autre côté, dans l'enseignement supérieur et recherche, on fait toujours plus ou moins quota de quelque chose. Je me rappelle que l'on m'avait ainsi expliqué « il fallait un non-parisien » pour justifier que l'on m'ait appelé dans je ne sais plus quel jury ou comité... On peut faire aussi quota de jeune, quota d'une thématique, alors pourquoi pas quota de femme ?

Les problèmes concrets posés

Certaines réflexions simplistes sur les jurys de concours semblent supposer qu'en quelque sorte les chercheurs et enseignants-chercheurs d'une même discipline sont interchangeables. Hélas non...
La composition des comités de sélection des maîtres·ses de conférence des universités est très strictement réglementée nationalement. De mémoire :

  1. Nombre minimal et maximal de membres.

  2. 50 % de maîtres·ses de conférence des universités titulaires et assimilé·e·s au sens des élections au Conseil national des Universités (« rangs B »), 50 % de professeur·e·s des universités et assimilé·e·s titulaires au sens des élections au Conseil national des Universités (« rangs A »).

  3. Minimum de 50 % de membres extérieurs à l'établissement.

  4. Et maintenant minimum de 40 % de chaque sexe.

Bien entendu, le non respect de ces consignes peut résulter en l'annulation du concours, événement gravissime. (Il me semble que les points 1, 2, 4 s'apprécient à la composition du jury, seul le point 3 s'appréciant de la formation délibérant effectivement : autrement dit, si un membre extérieur est absent pour une quelconque raison et qu'on tombe sous 50 % d'extérieurs, on doit éjecter un membre local, mais heureusement cela ne s'applique pas aux autres critères, sans quoi une réaction en chaîne pourrait invalider un jury à partir d'une seule absence.)

Ajoutons des contraintes non réglementaires mais bien réelles :

  • Représentation des thématiques des équipes de recherche concernées.

  • Représentation des besoins d'enseignement.

Certains établissements appliquaient des quotas de femmes avant même qu'ils en soient obligatoires. Cela donnait :

  • Des collègues femmes sur-sollicitées au printemps, notamment les « rangs A ».

  • Des demandes désespérées, du style « Tu connais une maîtresse de conférence de compilation, mais pas lyonnaise ? Machine ? Mais elle est aux Mines et donc pas assimilée à une maîtresse de conférence au sens des élections CNU... Bidule ? Mais elle est professeure ! Machine ? Mais elle n'est pas encore titulaire ! »

C'est pour ces raisons que j'aurais personnellement préféré un assouplissement des autres critères de composition, afin d'éviter des contraintes sur-tendues.

J'avoue ne pas cacher mon agacement, sur ce sujet, face aux réflexions faciles de collègues d'autres disciplines où il y a abondance de femmes, par exemple la sociologie (à peu près 45 % de femmes chez les enseignants-chercheurs de cette discipline). Sans doute qu'eux n'ont pas de problème pour former des jurys paritaires. En informatique, nous en sommes à ce qu'il n'y ait plus d'étudiantes ou presque dans certains cours ! En fait, nous sommes sans doute dans une position inversée par rapport à la leur : eux ont un auditoire largement féminin et un corps professoral plutôt masculin, tandis qu'en informatique le corps professoral est souvent plus féminin que l'auditoire.

Quelques remarques en conclusion

Personnellement, je pense que cette mesure ne va pas changer grand chose au recrutement des femmes comme enseignantes-chercheuses en informatique. Il me semble que cela ne s'attaque pas à deux problèmes importants : 1) la possibilité de concilier carrière et vie de famille (que ce soit pour les hommes ou pour les femmes) 2) l'amont.

Ce qui serait plus significatif, mais plus difficile à mettre en place car ne relevant pas d'une simple décision réglementaire, ce serait un nouveau regard sur les carrières, notamment la fin du fétichisme des post-doctorats et surtout des « mobilités » et la prise en compte des maternités et paternités dans l'évaluation des chercheurs. En effet, dans l'état actuel des choses et pour caricaturer, l'évaluation des carrières favorise les hommes mariés à une institutrice, ou autre métier à horaires réguliers et vacances larges et sans déplacements professionnels, et où il est facile d'obtenir une mutation (je connais aussi le cas symétrique : femme chercheuse, mari instituteur ou autre métier qui permet de gérer les enfants).

Je rappelle également que le congé paternité n'est que de... 11 jours, et que les règles de fonctionnement de certains financements de recherche peuvent aboutir à des situations financières et administratives pénibles en cas de congés maternité (par exemple, les contrats ERC tenaient compte de l'éventuelle maternité de la porteuse de contrat mais pas de ses subordonnées).

Il est très, très compliqué d'être un ménage d'universitaires avec enfants sans sacrifier une des deux carrières. En France, contrairement à d'autres pays (USA, Allemagne, Suisse), il est quasi-impossible de proposer des accommodements de « double carrière » aux recrutés.

Un collègue propose l'implantation de crèches sur les lieux de travail. Je crois que l'objection est que cela veut dire que c'est toujours le même parent qui amène l'enfant, sauf à travailler au même endroit, ce qui apporte d'autres contraintes.

Quant à l'amont... aucune action au niveau master, doctorat et au delà ne fera augmenter la proportion de femmes dans certaines disciplines si celle-ci reste bloquée à 15 % selon des choix remontant au baccalauréat et avant et découlant largement de conditionnements sociaux. On pourra agiter tant que l'on veut les bourses l'Oréal pour jeunes chercheuses, tant qu'on aura aussi peu de jeunes femmes en maths ou en informatique, on n'en aura pas plus dans les recrutements. On se dirige vers des concours à jurys paritaires mais zéro candidates.

mercredi, mars 4 2015

Cédric Villani ministre !

Des rumeurs insistantes veulent que Madame la secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur et à la Recherche quitte son poste.

Tom Roud et moi-même suggérons de nommer Cédric Villani comme Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.

Il a l'air d'avoir des idées générales sur cette question, il a une réputation scientifique qui lui vaut le respect, il a géré un institut dans une situation assez compliquée, il connaît des universitaires de toutes disciplines.

  1. MarsuMinistre

dimanche, mars 1 2015

Le discours scientifique vs le discours non scientifique (selon moi)

Je discutais récemment avec un doctorant et un agrégatif d'histoire des moyens de distinguer ouvrages historiques et ouvrages pseudo-historiques. Je vais tenter de résumer ce que, pour ma part, je considère comme scientifique ou non dans un propos.

Lire la suite...

samedi, février 28 2015

Le taux d'auditionnés aux concours chercheurs CNRS 2015

Il y a quinze ans, tout candidat aux concours chercheurs du CNRS vérifiant quelques conditions minimales (titulaire d'un doctorat) était auditionné. Cette situation n'était guère satisfaisante : les commissions d'audition faisaient de l'abattage et on convoquait à leurs frais à une audition à Paris des candidats dont le dossier était tellement insuffisant qu'ils n'avaient de toute façon aucune chance d'avoir le concours.

Les sections du Comité national de la recherche scientifique, formant jury d'admissibilité des concours chercheurs (la phase la plus importante), ont maintenant le choix de n'auditionner qu'une partie des candidats admis à concourir (ceux vérifiant les conditions minimales). Il m'a paru intéressant de comparer les usages entre disciplines.

Je me suis limité dans cette table aux concours de chargé de recherche de deuxième classe, pour les postes non « fléchés » (il existe pour chaque section un concours ouvert à tout candidat dont les recherches s'inscrivent dans les thématiques scientifiques de la section, et d'éventuels concours « fléchés » sur des thématiques ou laboratoires particuliers).


PostesCandidatsAud.Aud./ Cand. %Cand./ PostesAud./ Postes
02/03418254294513
03/034903134227
04/0348440472110
05/0341013938259
06/0461205344208
07/03410043432510
08/03410948442712
09/033732534248
10/0359450531810
11/035533158106
12/0356758861311
13/0348344532011
14/035754965159
15/036623861106
16/044783747199
17/03417371414317
18/0346942601710
19/0336536552112
20/034803037207
21/034843541218
22/0351073633217
23/033352468118
24/033892831299
25/0335331581710
26/035853440176
27/033522344177
28/0338040502613
29/0351024140208
30/035893842177
31/03511272642214
32/03617379452813
33/03619386443214
34/034782126195
35/034204171835142
36/045221107484421
37/036832833134
38/03515381523016
39/0351584931319
40/036226108473718
41/0382153616264
51/02211232285616
52/04210734315317
54/034812935207

Je publierai prochainement les scripts et données.

mardi, décembre 23 2014

Expertise contestable, expertise incontestée

De nos jours, l'expertise des « sachants » est contestée. Les chercheurs en biomédecine et pharmacologie sont soupçonnés de servir les intérêts de l'industrie pharmaceutique et non ceux des patients. Les géophysiciens qui ne rejettent pas complètement la fracturation hydraulique et l'exploitation des huiles et gaz de schiste sont soupçonnés d'être à la botte des pétroliers. Les biologistes qui n'affirment pas les dangers des organismes génétiquement modifiés sont soupçonnés de conflits d'intérêts et de travaux pour Monsanto et cie. Quant au nucléaire, tout chercheur ayant travaillé de près ou de loin avec le CEA ou un industriel de ce domaine est soupçonné de biais.

Sous un autre angle idéologique, les climatologues sont soupçonnés d'inventer des scénarios catastrophe à des fins mystérieuses, peut-être dans le but de favoriser la mise en place d'une économie dirigée. Les sociologues sont soupçonnés de parti pris idéologiques les conduisant à des représentations erronées de la société qu'ils prétendent étudier.

À une échelle plus personnelle, nombreux sont ceux qui rejettent au moins implicitement la science la plus largement admise. L'homéopathie n'a pas fait la preuve d'une efficacité supérieure à celle d'un placebo et ses principes vont à l'encontre des lois établies de la physique et de la chimie. On vend divers traitements et objets également douteux, par exemple les fameux colliers d'ambre censés calmer les douleurs dentaires des nourrissons. Les médias font des sujets sur les « électrosensibles ».

Mes lecteurs savent que je suis intrigué quand deux situations similaires produisent des phénomènes sociaux différents. Ici, je me demande pourquoi certaines expertises sont contestées, tandis que d'autres sont largement ignorées et leurs conséquences admises.

Prenons un exemple concret. Les normes de conception des avions de ligne, souvent conçues dans des groupes de réflexion industriels (EUROCAE, RTCA), sont édictées par des administrations peu connues du grand public (FAA, EASA), qui harmonisent leurs réglementations par des accords dont on ne discute jamais dans les médias et au travers d'un organisme onusion parfaitement inconnu du grand public (OACI). On ne conteste jamais, dans les médias, que les systèmes de pilotage informatisés des avions sont conçus pour avoir moins d'une panne grave pour un milliard d'heures de vol. On ne remet pas en cause la norme DO-178. On ne s'offusque pas que l'Airbus A350 XWB ait pu obtenir une qualification ETOPS 370 avant même sa mise en service et donc la démonstration de sa fiabilité en utilisation commerciale, c'est-à-dire qu'on l'autorise à voler à 6h10 minutes de vol du plus proche aéroport de déroutement alors qu'il s'agit d'un biréacteur.

Qu'est-ce qui explique que, dans un cas, il y a contestation, dans l'autre, ignorance et acceptation ?


Je vois bien une explication. Un crash aérien est un événement spectaculaire et incontestable, où un ensemble de victimes est clairement déterminé. On peut bien sûr s'interroger ensuite sur ses causes et avoir plusieurs théories, mais la disparition ou l'accident d'un avion n'est pas mise en doute. À l'inverse, on a pu contester le réchauffement climatique (pas assez de données à long terme) puis sa cause anthropique, et ce avant même de discuter des normes à mettre en place pour résoudre ce problème à moyen et long terme. Quant aux dégâts du tabac, de l'amiante ou de certains médicaments, il s'agit de problème de santé à long terme, « diffus » au sein de la population. Dans un cas, l'industrie a intérêt à ce que des accidents ne se produisent pas, car ceux-ci la mettraient en danger à court terme. Dans l'autre, elle peut espérer jouer la montre, susciter des doutes sur la réalité des problèmes qu'elle crée, etc.

mardi, novembre 18 2014

Un peu de cynisme ne messied pas quand on parle des retombées technologiques et sociétales de la science

Je reviens ici sur des sujets que j'ai déjà évoqué plusieurs fois : les fausses idées sur le lien entre recherche et industrie, et la nécessaire distance qu'il faut avoir face aux annonces de découvertes ou de perspectives scientifiques ou techniques.

Productivistes et néo-luddites : deux discours en miroir

Un certain discours productiviste associe recherche, création de start-ups, « innovation » et développement de nouveaux produits qui répondent à des « besoins sociétaux ». Ce discours est souvent celui des politiciens qui justifient l'investissement dans la recherche scientifique, souvent aussi celui des services de relations publiques et des journalistes qui présentent les avancées scientifiques, dont on n'oubliera pas de présenter les retombées potentielles. Parfois, ce discours s'accompagne de sous-entendus négatifs plus ou moins explicites : si une recherche ne débouche pas sur une start-up ou un brevet, c'est qu'elle est inutile.

Ce discours suscite chez certains une opposition. Les uns considèrent que la recherche fondamentale est mise en péril par la nécessité de s'inventer des débouchés à court terme (et je suis d'accord avec eux, bien qu'il y ait des aspects critiquables dans certaines défenses de la recherche fondamentale). Les autres vont plus loin : soit qu'ils critiquent certaines applications envisagées (dans les biotechnologies, l'interface homme-machine, etc.), soit qu'ils jugent que toute application, dans le système économique capitaliste et la démocratie représentative  qui sont les nôtres, les évolutions technologiques ne peuvent se faire qu'au détriment du peuple et de l'environnement.

Ce que je trouve particulièrement troublant chez ceux qui critiquent le lien entre la recherche et les applications économiques, c'est qu'ils prennent souvent pour argent comptant le discours des politiciens, des services de presse et des journalistes. Prétendant avoir une vision plus fine du monde, de l'économie, de la production que le reste du public (et que les scientifiques eux-mêmes, souvent accusés de « manque de réflexivité » et de « courte vue »), ils reprennent les beaux discours et les projets fumeux comme s'ils étaient la réalité.

Une usine à produire des brevets et des start-ups ?

Un exemple. Sur le campus de Grenoble on va construire un nouveau bâtiment pour héberger des laboratoires d'informatique et de mathématiques appliquées, dit « bâtiment PILSI ». L'annonce officielle fait la part belle aux retombées technologiques et au lien avec les entreprises. En réaction, un tract a été placardé, qui dénonce d'une part le partenariat public-privé (PPE) pour l'érection de ce bâtiment (ce qui n'est pas le sujet de ce billet), d'autre part les développements technologiques et la création de start-ups. Comme si, en quelque sorte, l'État, la Région etc. allaient rajouter 1000 chercheurs pour concevoir gratuitement des produits commercialisables par des entreprises privées.

La réalité est bien entendue plus prosaïque : on va déménager dans ces locaux des enseignants-chercheurs et chercheurs qui actuellement sont dans d'autres locaux, dont certains vétustes ou éloignés des bâtiments d'enseignement. Les gens poursuivront les recherches qu'ils font actuellement, dont seule une partie concerne les débouchés économiques immédiats.

Un résultat de recherche donne très rarement un produit à court terme

Je pense que derrière tout cela, il y a une sous-estimation grossière de la distance entre une découverte scientifique, un prototype de laboratoire, un démonstrateur et un produit vendable, chaque étape demandant un travail important. J'ai déjà expliqué ici pourquoi j'attribue en partie cette sous-estimation à l'influence de clichés de la culture populaire, le scientifique (qualifié de « professeur » même si l'on ne sait pas très bien qui l'emploie et où il professe) accomplissant seul ou presque toutes les étapes de la découverte à la conception d'un objet industriel. Que l'on me permette quelques exemples.

Le général du génie Leslie Groves, qui dirigeait le projet Manhattan, mentionne dans ses mémoires de ce projet comment certains des éminents scientifiques participant au projet sous-estimaient l'expertise nécessaire et la complexité de l'ingénierie de certaines grandes installations nécessaires au projet. En effet, on ne conçoit pas d'énormes usines comme K-25, S-50 et Y-12 comme des expériences de laboratoire… (Lors des mes études, j'ai moi-même constaté comment certains brillants condisciples sous-estimaient les difficultés d'ingénierie, voulant refaire à partir de principes physiques de base des dispositifs qui avaient demandé des années de mise au point à des ingénieurs. Hubris.)

Cette question du passage à l'échelle se retrouve dans divers domaines : ce n'est pas pareil de synthétiser un gramme, un kilogramme, et une tonne de matériau !

Après ce projet pharaonique et destiné à gagner une guerre mondiale, voyons plus modeste. Un collègue a fait l'objet d'un article dans la presse locale pour une application de positionnement en intérieur pour téléphone portable : cette application, destinée aux aveugles et malvoyants, reconnaît l'endroit où la photo a été prise à l'intérieur de locaux à l'aide d'une base de données (*). Une discussion avec le collègue m'a confirmé ce que je soupçonnais : il y a loin entre le prototype de recherche, testé par ses concepteurs uniquement à l'intérieur du bâtiment d'informatique de l'université (pas très grand) et un produit effectivement utilisable par les handicapés. En effet, une fois passé le temps de la recherche appliquée (ici : vérifier une hypothèse, que l'on puisse ou non arriver à se positionner à l'aide d'un tel dispositif et de certains algorithmes), vient le temps du développement : il faudrait un produit fiable, s'installant sur tous types de téléphones, avec une infrastructure de base de données, un système pour constituer celle-ci, une interface utilisateur pratique, des évaluations dans divers locaux par des personnes valides puis par des handicapés… Tout ceci demanderait bien sûr plus de travail que la résolution de la question de recherche !

De 2002 à 2007 j'ai été un des concepteurs et développeurs d'un outil, Astrée, destiné à l'industrie avionique (et plus particulièrement à Airbus). Il a fallu pour cela résoudre des questions scientifiques, dont certaines n'avaient pas été étudiées faute de considération pour les applications. Il a fallu considérer des problèmes de passage à l'échelle algorithmique, car on ne traite pas des programmes de 10 lignes avec 3 variables comme des programmes de 500000 lignes avec 100000 variables. Ce logiciel a été ensuite confié à une société, Absint, pour commercialisation. Encore a-t-il fallu à cette société plusieurs années pour le rendre plus robuste, le doter d'une jolie interface utilisateur, bref, en faire un produit que l'on peut vendre en dégageant du bénéfice (et au passage verser des royalties au CNRS, à l'École normale supérieure, et in fine à votre humble serviteur).

J'ai peur de trop m'avancer par une généralité excessive, mais je pense que, dans presque tous les cas d'invention donnant lieu à innovation, le travail d'ingénierie, d'intégration dans un produit, de test, d'adaptation aux clients est supérieur (en personnes·mois) au travail de recherche appliqué ayant fourni les résultats appliqués, et ce d'autant plus si le produit est destiné à un usage grand public.

Un jeu de dupes ?

On peut comprendre que tout un système de « décideurs », d'agents de relations publiques, de médias etc. évoque sans cesse d'éventuelles retombées positives de la science afin de justifier ses coûts, d'où l'insistance sur la « compétitivité », l'emploi, le tissu industriel, et, parmi les applications, celles du domaine médical, qui a toujours du succès auprès du grand public. Une conséquence de ce discours est la volonté de « piloter » la recherche en direction des applications afin de répondre à des « défis sociétaux », pour reprendre le vocabulaire de l'Agence nationale de la recherche (voir à ce sujet comment certains discours sociologiques relativistes peuvent être exploités par les décideurs). Des « thèmes à la mode » sont dégagés : hier, la sécurité sur Internet et la bio-informatique, maintenant l'Internet des objets, le « cloud », le « big data », les « systèmes de systèmes » — souvent des concepts assez flous (buzzwords) mais dans lesquels il est bon de s'inscrire.

Big data is like teenage sex: everyone talks about it, nobody really knows how to do it, everyone thinks everyone else is doing it, so everyone claims they are doing it… (Dan Ariely)

Une bonne partie des chercheurs, tout en maugréant, essaye de placer leurs recherches dans les « cases » imposées. Le chercheur en sismologie insistera sur la protection des populations, le chercheur en analyse statique de programmes évoquera l'accident d'Ariane 5 (malheureusement un peu vieux), le chercheur en programmation logique prétendra faire de la bioinformatique. Parfois, l'effort est sincère, parfois, il s'agit juste de survivre. Comme me disait un collègue : on n'a pas le droit de mentir sur les résultats scientifiques, mais on a le droit de jouer du pipeau dans les demandes de financement !

Certains s'émeuvent de certaines directions scientifiques et technologiques, en prenant visiblement certaines annonces médiatisées de soi-disant visionnaires pour ce qui sera effectivement fait. Pour ma part, ayant maintenant une certaine expérience et sans doute un certain cynisme, je me demande toujours à quel point telle ou telle annonce est réaliste ou s'inscrit dans un certain hype.

Quand j'entends certains dénoncer le « transhumanisme », je ne peux m'empêcher de penser qu'en 1996, après la naissance de la brebis clonée Dolly, on annonçait comme imminent le clonage des humains (d'où de grands débats éthiques, par exemple sur le risque que l'on fasse pousser des jumeaux pour servir de stock d'organes). Le hype a pris : des recherches étaient financées… mais certains résultats tonitruants relevaient en fait de la fraude scientifique. En 2014, qui en parle encore ?

(*) Pour les curieux et si j'ai bien compris : extraction de points significatifs et de leurs descripteurs par SIFT, groupement des descripteurs en classes par apprentissage non supervisé, recherche « sac de mots ».

mardi, octobre 21 2014

Pourquoi, structurellement, il faut se préoccuper des débouchés des doctorants

Dans un billet précédent et dans ses commentaires, notamment celui de Mix La Malice, nous avons mis le doigt sur une réalité qui fait mal : structurellement, l'immense majorité des docteurs ne trouvera pas d'emploi dans l'enseignement supérieur et la recherche.

Nos raisonnements sont des calculs d'ordre de grandeur, « sur le dos d'une enveloppe », et ne prétendent pas à l'exactitude quantitative ; ils me semblent cependant qualitativement corrects.

Le calcul de Mix : il y a de l'ordre de 70000 chercheurs publics (en comptant les enseignants-chercheurs et les chercheurs des EPST comme le CNRS ; ne pinaillons pas sur ceux des EPIC) dont mettons la moitié ont l'habilitation à diriger les recherches (HDR). Comptons 20 ans d'encadrement par chercheur HDR, et trois ans minimum par thèse. Cela fait mettons 5-6 doctorants par chercheur au cours d'une carrière. Si l'on prend comme hypothèse qu'on remplace chaque départ à la retraite, cela fait de l'ordre de 80 % des doctorants qui ne pourront obtenir un emploi dans le supérieur (un peu moins en tenant compte du fait que tous les maîtres de conférence ou assimilés n'obtiennent pas l'HDR et pourtant leurs emplois doivent être renouvelés, mais on doit rester sur le même ordre de grandeur).

Le nombre de postes ouverts au recrutement est environ 2000 par an, pour de l'ordre de 10000 docteurs chaque année. Là encore, on retrouve ce ratio de 80 % qui ne pourront trouver d'emploi dans le supérieur.

Bien entendu, ces calculs sont extrêmement imprécis, basés sur des hypothèses simplificatrices, etc. ; il n'en reste pas moins que le raisonnement suivant tient parfaitement :

  1. Un professeur des universités ou assimilé, un chargé de recherche, sont fortement incités à encadrer des doctorants, via l'évaluation statutaire (« vous devriez vous investir plus dans l'encadrement de jeunes chercheurs »), via les promotions (peut-on devenir directeur de recherche sans avoir encadré de doctorant ?) et l'existence de la prime de recherche et d'encadrement doctoral (PEDR), pour laquelle l'encadrement de doctorants est quasiment une condition sine qua non.

  2. La durée des carrières de recherche étant bien supérieure à celle des thèses, un chercheur a en moyenne plusieurs doctorants au cours d'une carrière.

  3. À moins d'une forte expansion (exponentielle) de la taille du système d'enseignement secondaire et de recherche, situation qui ne saurait être que temporaire, la grande majorité des doctorants ne pourront donc pas devenir chercheurs dans le supérieur.

L'alternative serait un système semblable à celui de l'Ordre Sith : un maître ne prend qu'un seul disciple, qui finit par le remplacer quand le maître prend sa retraite passe l'arme à gauche.

J'entends parfois des gens se plaindre de problème conjoncturelles ou politiques : si le Gouvernement était autre, si la Ministre Secrétaire d'État pensait différemment, il n'y aurait pas de problème. Les estimations ci-dessus montre que, même si évidemment un changement de politique pourrait adoucir la situation, il n'en reste pas moins que, structurellement, même avec une politique ambitieuse de recherche, la majorité des docteurs ne pourra trouver d'emploi d'enseignant-chercheur ou chercheur.

Or, il me semble assez clair qu'une bonne partie du système d'enseignement supérieur et de recherche ignore ce fait et s'abstient de prévoir les débouchés réels de ses doctorants. On fait travailler des doctorants, parfois sans les payer (alors que ces doctorants sont pris en compte pour les dossiers PEDR…) en leur faisant miroiter la possibilité d'un emploi d'enseignant-chercheur.

Examinons la question froidement, en termes mathématiques. Quels sont les mécanismes tendant à limiter le déséquilibre entre docteurs et débouchés ?

Le premier est l'existence, dans le système d'enseignement supérieur, d'emplois d'enseignants ne pouvant encadrer de doctorats : PRAG, professeurs de classes préparatoires aux grandes écoles. Ces emplois sont des débouchés naturels pour les docteurs, qui en revanche n'augmentent pas la production « naturelle » de docteurs. On peut aussi mentionner, de ce point de vue, les emplois officiellement « enseignants-chercheurs » dans des établissements où l'on fait peu de recherche ou où, même s'il y a de la recherche, il est très difficile de recruter des doctorants.

Aux États-Unis, cette partition entre établissements de recherche et autres établissements et assez officialisée : il existe des universités de recherche de premier rang (le système University of California, p.ex.), des universités de second rang, et pour finir des colleges où il n'y a pas de programme doctoral. Les docteurs venant des premières catégories vont enseigner dans les catégories suivantes.

Le second mécanisme est la limitation des financements. Dans la plupart des établissements, dans la plupart des disciplines scientifiques « exactes », il est interdit de prendre un doctorant non financé, que ce soit par une allocation de recherche de l'école doctorale (sur critères compétitifs, habituellement) ou par un contrat de recherche du laboratoire. À ce propos (la situation a peut-être évolué depuis), il y a quelques années il était interdit de financer des thèses à l'aide de contrats de l'Agence nationale de la recherche (ANR) en lettres, sciences humaines et sociales, et biologie : on m'avait expliqué officieusement cette restriction par les forts problèmes de débouchés et de chômage dans ces disciplines, l'ANR ne voulant pas être accusée de financer la précarité.

On peut bien sûr refuser pareilles approches malthusiennes, au sens qu'elles supposent constante la ressource de débouchés et donc tendent à limiter l'accroissement de population. Si l'on veut cependant améliorer la condition des doctorants, il faut alors se pencher sérieusement sur leurs débouchés hors enseignement supérieur et recherche…

Dans certaines disciplines scientifiques « exactes », dont l'informatique, les débouchés hors recherche sont assez naturels dans l'industrie, et assez faciles à obtenir tant que l'on s'y prend suffisamment tôt (j'ai l'impression que les profils ATER-post-doc-à-répétition ne sont guère engageants pour les industriels) et que l'on accepte que son emploi soit de développement et non de recherche (les emplois de chercheurs industriels sont rares et demandés).

Il reste donc à réfléchir à ce que pourraient être les emplois des docteurs dans les autres disciplines. Certes, on parle de l'ouverture des grands corps de l'État aux docteurs et de l'insupportable corporatisme des énarques, mais même s'ils étaient largement ouverts cela ne représenterait qu'une très petite minorité des nouveaux docteurs. Quels seraient les emplois privés possibles ?

En conclusion, je voudrais rappeler ce point très important : même si nous étions en période faste pour la recherche, la grande majorité des doctorants devraient trouver un emploi ailleurs que dans la recherche. Il est donc vain (même si cela évite certaines remises en question) de réclamer « une autre politique de recherche » comme unique solution aux problèmes des doctorants, même s'il ne faut pas nier la responsabilité politique à ce sujet.

PS : Mathieu Perona vient de publier un article sur ce sujet. Le Couard Anonyme, quant à  lui, tente d'expliquer la différence de vision sur la nature de la thèse entre LSHS et sciences dites exactes.

lundi, octobre 20 2014

Les doctorants en entreprise : pourquoi une thèse en 7 ans vous dessert

J'ai récemment discuté avec plusieurs doctorants et jeunes docteurs de diverses disciplines, notamment en sciences humaines et sociales, au sujet du devenir des jeunes chercheurs et de la pénurie de postes. Voici quelques modestes réflexions sur le sujet.

Parmi les missions des universitaires, notamment des professeurs des universités et assimilés, il y a l'encadrement de doctorants (c'est d'ailleurs une condition nécessaire à l'attribution de certaines primes !). Un chercheur ou un laboratoire qui n'en encadreraient pas assez se verraient inviter à « s'investir plus dans l'encadrement de jeunes chercheurs ». Même s'il existe des universitaires, notamment des maîtres de conférences très investis dans l'enseignement, qui au cours de leur carrière n'encadrent jamais de doctorant, on en déduit qu'en moyenne un universitaire encadre plusieurs doctorants au cours de sa carrière (j'aimerais d'ailleurs disposer de statistiques précises à ce sujet, de préférence ventilées par discipline).

Si chaque docteur, ou presque, devait trouver un emploi comme enseignant-chercheur ou chercheur, la croissance du nombre de chercheurs serait exponentielle avec un temps de doublement de l'ordre de dix ans, ce qui bien évidemment dépasse grandement la croissance effective du nombre de chercheurs, qui grossièrement suit celle du nombre d'étudiants auxquels enseigner, qui suit lui-même grossièrement la croissance de la population. On en déduit que, structurellement, l'Université produit plus de docteurs qu'elle ne peut en embaucher (je suis bien conscient que j'enfonce ici des portes ouvertes, mais c'est pour bien fixer les idées).

Quels sont donc les débouchés des docteurs qui ne trouvent pas d'emploi dans l'enseignement supérieur et la recherche, parfois après un temps plus ou moins long passé dans des emplois précaires dans ce domaine (post-doctorats, ATER, etc.) ? Principalement l'enseignement secondaire et les entreprises privées. Se pose donc naturellement le problème du placement des docteurs dans les entreprises.

Je discutais récemment avec une jeune docteure en études germaniques, qui se plaignait du manque d'entrain des entreprises privées à embaucher des docteurs en lettres, sciences humaines et sociales (LSHS). Je disais qu'à mon sentiment, et sans prétendre sur ce sujet à une quelconque précision scientifique qui ne saurait être atteinte que par des études sociologiques que je n'ai ni le temps ni la compétence de mener, ce manque d'entrain pouvait s'expliquer par quelques facteurs :

  1. Les responsables des entreprises ne savent pas ce qu'est la recherche et les qualités qu'on y acquiert (problème partagé avec les docteurs ès sciences).

  2. Les docteurs sont perçus comme s'intéressant à des problèmes ésotériques et non à ce qui pourrait réellement profiter à l'entreprise (problème partagé avec les docteurs ès sciences).

  3. Les thèses en LSHS sont souvent menées en parallèle avec un emploi à temps plein, par exemple enseignant du secondaire. Elles sont donc perçues comme une sorte de hobby et non comme un travail sérieux.

  4. Les thèses en LSHS durent longtemps, au-delà de la durée réglementaire de trois ans : une doctorante me disait qu'elle se réinscrivait en 7e année. Ceci semble indiquer un mode, une culture de travail, où l'on est incapable de tenir un délai.

Mon interlocutrice a réagi violemment à ce dernier point : comment donc, une entreprise voudrait-elle embaucher quelqu'un qui bâcle son travail ?

Ce que l'un qualifie de « travail raisonnable étant données les contraintes de temps », l'autre qualifiera de « travail bâclé ». Il me semble que l'on touche ici à une différence importante de culture entre les sciences dites exactes et les LSHS.

J'entends parfois des collègues de LSHS justifier la longue durée des thèses dans leurs disciplines par la profondeur des sujets étudiés ; l'argument, plus ou moins implicite, est que le sujet d'une thèse de sciences exactes est assez « balisé » et qu'il suffira donc de mener quelques expériences et rédiger les résultats pour avoir sa thèse, tandis que dans leur discipline il faudra réellement creuser et se construire une érudition. Il est possible que, dans certaines disciplines de sciences exactes, effectivement, cela soit le cas ; mais ce que je constate autour de moi, c'est qu'on lance les doctorants sur des sujets qui, potentiellement, pourraient occuper les gens 5 ans, 10 ans… mais qu'au bout d'un certain temps on dit qu'on laissera tomber certaines pistes de recherche, certaines expériences et qu'on rédigera en l'état en indiquant les travaux non encore menés comme « travaux futurs possibles ».

Autrement dit, il ne s'agirait pas tant que dans certaines disciplines les sujets sont intrinsèquement plus profonds, mais que dans d'autres on clôt « raisonnablement » les travaux lorsque le financement expire, la thèse n'étant pas perçue comme une grande œuvre mais comme un premier travail de recherche qui devra de toute façon être suivi d'autres. À l'inverse, j'entends parler en lettres de directeurs de thèse exigeant des travaux supplémentaires fort longs (traduction de textes supplémentaires, par exemple), au mépris du respect des délais et de la situation sociale et familiale du doctorant.

Il me semble que c'est ainsi que fonctionnent les entreprises : pour un projet donné, il y a des objectifs, une durée et un financement prévus, que l'on va s'efforcer de tenir. L'employé perfectionniste qui, sous prétexte de « ne pas rendre un travail bâclé », voudrait largement dépasser les délais parce que la solution fournie est insuffisamment parfaite, serait un danger. Au contraire, on recherchera des gens qui savent faire un compromis acceptable pour la survie de l'entreprise et la satisfaction des clients.

Résumons-nous. Pour de simples raisons démographiques, il est impossible que tous les docteurs obtiennent un emploi de chercheur ou enseignant-chercheur. Il faut donc prévoir des débouchés alternatifs dans les entreprises privées ; mais certaines habitudes de pensée et de travail prises dans certaines disciplines semblent aller à l'inverse de ce que les entreprises attendent !

PS Sur ce sujet, lire aussi le Couard Anonyme.

dimanche, octobre 19 2014

Einstein, Mortimer, Tournesol et nous

Lorsque l'on explique que l'on est « chercheur », il y a souvent un malin — ou plutôt, quelqu'un qui se croit tel — qui sort cette citation attribuée à Charles de Gaulle :

« Des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent, on en cherche. »

Peu importe que cette phrase n'ait, sous toute probabilité, jamais été prononcée par Charles de Gaulle, celui (ou celle) qui la prononce n'en est pas à cela près…

S'ensuit alors parfois une anecdote du genre « j'ai connu un type qui travaillait au CNRS, hé bien il ne fichait rien ». Que cette anecdote d'une connaissance d'un ami d'un cousin de l'interlocuteur au sujet d'une personne travaillant (à quel poste ? chercheur, technicien, secrétaire ? dans quel laboratoire ? quelle discipline ?) soit invérifiable et indistinguable d'une légende urbaine importe également peu : l'important est de pouvoir dire, sous couvert d'une gausserie, que les chercheurs scientifiques sont au mieux des rêveurs inutiles, au pire des fainéants. S'inscrivent également dans cette thématique les gausseries envers des recherches jugées inutiles, par exemple sur la cassure des spaghettis, ou sur les poissons qui changent de sexe.

Réflexions de beaufs sans importance au comptoir de Cafés du Commerce provinciaux ? Pas uniquement : de hauts responsables politiques ont eu des propos allant en ce sens. Il convient donc de se demander pourquoi des personnes a priori éduquées peuvent prononcer ce genre de propos sérieusement, voire en pensant être en quelque sorte subversives (c'est un trait regrettable de la France de 2014 que des gens puissent s'afficher comme en quelque sorte des libre penseurs dont on bâillonne l'expression alors qu'ils ressassent sur tout support des clichés éculés).

Pour ma part, je vois dans la culture populaire, conjuguée à l'ignorance de la réalité du fonctionnement de la recherche scientifique, la source de cette incompréhension. Dans la culture populaire (films, bandes dessinées…), le scientifique est soit une sorte de génie polyvalent qui conçoit seul ou presque des machineries complexes (qu'elles soient maléfiques ou bénéfiques, les professeurs Tournesol et Mortimer entrant dans ce dernier cas), soit un intellect supérieur et solitaire travaillant sur des problèmes ésotériques et dont l'excellence est démontrée par le prix Nobel (ou la médaille Fields, depuis que Cédric Villani a pris sur lui d'incarner les mathématiques dans les médias populaires). L'avancement de la Science procède par à-coups et « grandes découvertes » produites par des génies (Einstein).

Or, cette image ne correspond pas à la réalité. Un vrai scientifique travaille le plus souvent en équipe. Il est compétent sur un sujet ou un ensemble de sujets relativement précis, même si bien sûr il peut avoir une « culture générale scientifique » plus large. Le métier d'ingénieur est différent de celui d'un chercheur scientifique, même s'il y a un continuum entre les deux ; la conception d'un engin complexe nécessite une équipe d'ingénieurs en plus du chercheur, même génial, qui a découvert le principe de base de son fonctionnement. La recherche scientifique « intéressante » (quel que soit le sens que l'on attache à ce mot) ne se limite pas à l'infime minorité d'individus qui obtiennent le prix Nobel. Les « grandes découvertes » de rupture se produisent le plus souvent dans un contexte de questionnements, approches voisines, état de l'art qui ont permis l'avancée cruciale.

Le processus conduisant d'une découverte scientifique à une application innovante semble très mal connu. Dans l'imaginaire populaire, le scientifique qui fait une découverte « utile » peut potentiellement immédiatement la mettre en œuvre dans une « invention », qu'il va construire dans son atelier (le sous-marin de Tournesol) ou dont il concevra les plans (l'Espadon de Mortimer). La version managériale moderne de cette croyance est l'encouragement à fonder des start-ups. En réalité, une bonne partie des innovations débouchant sur des produits qui se vendent bien ne sont pas scientifiques, mais industrielles et marketing ; les travaux scientifiques agissent plutôt de façon diffuse, la conception d'un produit innovant n'étant possible que par l'état général des connaissance et la formation d'étudiants à cet état des connaissances.

Pour prendre un exemple concret, il n'y a aucune découverte scientifique spécifique et « de rupture » derrière le succès de l'iPhone d'Apple ; les découvertes scientifiques s'y rapportant (semiconducteurs, traitement du signal, informatique, etc.) s'appliquent également aux modèles d'autres constructeurs ; ce qui a fait la différence ce sont l'image, l'attention aux détails, la conception… Je dirais même que c'est le cas le plus général et que les produits technologiques permis par une avancée scientifique précise sont une infime minorité. De même, le commerce électronique n'a pas décollé dans les années 1990-2000 suite à une invention précise, mais notamment grâce à des recherches sur la cryptographie à clef publique menées dans les années 1970, elles-mêmes basées sur des siècles et des siècles de recherches en arithmétique, domaine des mathématiques pourtant jadis réputé inutile car inapplicable aux tâches industrielles et militaires… de l'époque.

Un peu de culture scientifique permettrait pourtant de comprendre que si l'on veut, par exemple, construire des poutres en fibre de carbone qui cassent moins, il est important de comprendre les mécanismes de la cassure et que ces mécanismes peuvent être étudiés sur des objets moins coûteux, par exemple des spaghettis crus. De même, concevoir des algorithmes efficaces pour projeter des polyèdres en grande dimension peut paraître une recherche inutilement ésotérique, si on ignore que de tels polyèdres interviennent dans des problèmes de sûreté de fonctionnement de logiciels qui pilotent des avions, des trains, etc. Là encore, il s'agit de faire avancer l'état des connaissances plutôt que produire une découverte « magique ».

Ainsi,derrière les discours sur « l'innovation de rupture » et l'« excellence » il y a une sorte d'imagerie d'Épinal où le chercheur scientifique « qui trouve » soit est Einstein, soit construit lui-même une invention, les autres chercheurs étant au mieux des rêveurs inutiles, au pire des tire-au-flanc.

mardi, septembre 30 2014

Les données et le plafond de verre

Il circule en ce moment une infographie présentant la répartition hommes/femmes aux différents niveaux des carrières d'enseignement supérieur et de recherche. Elle montre que plus le niveau de poste est élevé, plus la proportion de femmes est faible. Le commentaire qui accompagne cet article conclut à l'existence d'un « plafond de verre » dans l'enseignement supérieur et la recherche.

Mon propos n'est évidemment pas de nier l'existence d'un « plafond de verre » dans la recherche scientifique. Je pense par exemple que certains mécanismes d'évaluation pénalisent les femmes avec enfants. Mon propos est de faire remarquer que cette infographie ne démontre pas ce qu'on dit qu'elle démontre (autrement dit : je ne dis pas que la conclusion, à savoir l'existence du plafond de verre, est fausse, mais que le raisonnement qui part de ces données chiffrées pour arriver à cette existence, est bancal). Voyons pourquoi.

Suivant les progressions de carrières normales, les personnes aux niveaux les plus élevés (professeurs des universités et directeurs de recherche) sont plutôt âgées. C'est d'ailleurs en partie quasi forcé par des seuils administratifs : dans de nombreux cas, il faut un certain nombre d'années dans un grade pour pouvoir se présenter au grade supérieur. Par conséquence, parmi les directeurs de recherche et professeurs de classe exceptionnelle, il y en aura largement plus au bord de la retraite que de moins de 45 ans.

Cela veut dire que les gens susceptibles d'occuper les échelons les plus élevés sont nés dans les années 40, 50, 60, et ont donc été éduqués à une époque où l'on considérait largement que les femmes c'est fait pour se marier et qu'en tout cas la recherche scientifique est un métier d'hommes. Il est donc probable qu'il y ait eu une très forte majorité d'hommes dans les recrutements initiaux. La présence d'une forte majorité d'homme aux échelons supérieurs n'est donc guère significative pour le propos de la démonstration, pas plus que la plus forte proportion d'hommes aux échelons supérieurs qu'aux échelons inférieurs.

Ce qui en revanche serait très significatif et très intéressant, ce serait d'étudier diverses cohortes de chercheurs, recrutés à diverses époques (par exemple : tous les chargés de recherche de deuxième classe recrutés au CNRS en 2002), et d'étudier leur progression de carrière et notamment la différence entre celles des hommes et celles des femmes. Si cela se révélait trop difficile, on pourrait également considérer des cohortes d'année de naissance. Peut-être que, en raison des différences de vitesse de carrière, il faudrait diviser en disciplines ou en groupes de disciplines. C'est tellement vrai que c'est subtil de mener de telles études qu'on paye des gens pour cela (les sociologues). Et donc, s'il faut démontrer l'existence d'un tel plafond, on préférera une étude sociologique sérieuse à un petit graphe à qui l'on fait dire ce qu'il ne dit pas.

En attendant, on devrait un peu se méfier d'agrégats de chiffres qui mélangent celles et ceux qui ont étudié avec des cartes perforées avec celles et ceux qui ont étudié avec un iPhone.

mercredi, septembre 3 2014

Épistémologie de la satisfiabilité propositionnelle

Lors du Vienna Summer of Logic a eu lieu une discussion au sujet de la théorie et de la pratique du test de satisfiabilité propositionnelle (SAT-solving). Au delà de ses aspects purement technique, cette discussion soulevait d'intéressantes questions épistémologiques.

La satisfiabilité propositionnelle est un problème dont la résolution efficace est de première importance pour l'industrie électronique. En effet, les problèmes de vérification de la bonne conception des circuits intégrés numériques peuvent souvent être ramenés à un problème de satisfiabilité propositionnelle. Il y a donc une motivation forte à développer des approches efficaces en pratique.

Par ailleurs, la satisfiabilité propositionnelle est un problème difficile, au sens que les programmes informatiques qui le résolvent, même s'ils sont rapides dans de nombreux cas, ont toujours une catégorie de cas où ils sont intolérablement lents. Plus précisément, le temps de calcul des programmes, dans le pire cas, croît exponentiellement avec la taille du problème à résoudre : quand on accroît d'une unité la taille du problème, on double le temps de calcul.

Dès les années 1950, on a distingué deux sortes de problèmes informatiques : ceux pour lesquels on trouvait des méthodes (on dit : des algorithmes) raisonnablement rapides, et ceux qui, dans le pire cas, nécessitent une exploration exhaustive d'un espace de recherche de taille exponentielle et donc un temps de calcul exponentiel. Ainsi, pour trier une table de n nombres, on trouve sans peine un algorithme dont le temps de calcul est quadratique, c'est-à-dire qu'il quadruple quand n est doublé : il suffit de chercher le nombre le plus petit dans la table, le mettre en tête, et trier le reste du tableau. Avec un peu plus d'astuce, on peut trouver des méthodes de complexité quasi linéaire, qui se contentent de faire un peu plus que doubler le temps de calcul quand le nombre de données à trier double (de fait, de telles méthodes sont à l'œuvre dans tous les systèmes qui ont à trier des données). En revanche, pour le test de satisfiabilité propositionnelle, on se retrouvait toujours dans le pire cas à explorer un nombre exponentiel de combinaisons. Ces caractéristiques ne dépendent pas du matériel utilisé pour calculer, raison pour laquelle ce qui a été constaté dans les années 1950 reste d'actualité alors que la technologie du calcul a fait des progrès considérables.

Dans les années 1970, on a développé la théorie de la complexité algorithmique. Cette théorie distingue notamment les problèmes de complexité polynomiale (il existe une définition précise de ce terme, que je ne donnerai pas ici : disons simplement que les problèmes quasi-linéaires et quadratiques sont polynomiaux) des autres. Parmi ces autres, on distingue ceux qui reviennent à explorer un espace de taille exponentielle (ou du moins exponentielle de polynôme, mais ne compliquons pas) à la recherche d'une solution (là encore, une définition mathématique précise existe). Les premiers forment la classe P, les seconds la classe NP, la première étant incluse dans la seconde. La question de savoir s'il P et NP sont distinctes, ou en termes intuitifs (et un peu trompeurs, comme nous allons le voir) s'il existe des problèmes qu'on ne peut résoudre substantiellement mieux que par une exploration exhaustive d'un nombre exponentiel de combinaisons, est une des grandes questions des mathématiques du tournant du millénaire : bien que l'on conjecture que ces classes sont distinctes et notamment que le test de satisfiabilité booléenne soit un de ces problèmes, on n'en a pas la preuve.

Un aspect important de la théorie de la complexité est qu'elle considère les problèmes que l'on compte résoudre et non telle ou telle méthode de résolution. Autrement dit, si un problème est de haute complexité, c'est une caractéristique intrinsèque et non due à la faiblesse des algorithmes découverts jusqu'à présent. Alors qu'en médecine on peut espérer trouver un moyen de soigner une maladie jusque là incurable, une vérité mathématique reste vraie…

La théorie de la complexité souffre toutefois de faiblesses. Nous avons déjà évoqué le fait que certaines grandes conjectures de cette théorie (par exemple, P≠NP) restent non démontrées ; parlons maintenant du péril qu'il y a à relier une notion de complexité théorique avec une notion pratique, comme la difficulté effective de résolution d'un problème.

Il est courant que les chercheurs en informatique démontrent qu'un problème est « NP-complet » (un des problèmes « les plus difficiles » de la classe NP, avec une définition mathématique précise) ; ils en déduisent que, sous réserve de la conjecture P≠NP, il n'existe pas pour ce problème d'algorithme de complexité polynomial et concluent souvent à l'absence d'algorithme efficace. Or, pareille conclusion, identifiant faisabilité pratique et existence d'un algorithme polynomial, est franchement discutable. Un algorithme de complexité polynomiale de degré élevé (par exemple, où le temps de résolution du problème serait multiplié par un milliard à chaque fois que la taille du problème du problème d'entrée doublerait) serait inutilisable ; en revanche, un algorithme de complexité exponentielle dans le pire cas peut être utilisable si ce pire cas n'arrive pas en pratique (ceci s'entend : hors exemples artificiels conçus spécialement pour exhiber ce pire cas).

Autrement dit, nous avons une théorie parfaitement correcte, mais dont il est délicat de dériver des indications sur ce qu'il convient ou non de faire. Ainsi, on résout quotidiennement dans l'industrie, notamment dans la conception et vérification de circuits intégrés, des problèmes NP-complets (SAT, « voyageur de commerce »...), parce qu'on a des méthodes qui fonctionnent en pratique sur les cas qui nous intéressent ; il aurait été dommage de s'en tenir à remarquer que le problème est NP-complet et abandonner tout espoir. Un autre exemple : la sécurité informatique : on peut argumenter qu'un système de chiffrement est sûr parce que le casser implique de résoudre un problème NP-complet, mais cet argument est-il valable alors que ce qui est important en sécurité n'est pas que le système soit difficile à casser dans le pire cas pour l'adversaire, c'est-à-dire dans le meilleur cas pour nous, mais plutôt qu'il soit difficile à casser dans les cas favorables pour l'adversaire ?

Puisqu'il est périlleux de ne se référer qu'au cas le pire, on a voulu étudier le « cas typique » et pour cela considérer le « cas moyen », au sens des probabilités. Ceci présuppose une distribution de probabilité, autrement dit d'une répartition des cas de figure que l'on étudie et de leur probabilités respectives ; on espère que les cas les pires sont très peu probables. Malheureusement, sur le problème SAT, les distributions de probabilité les plus « simples » et fortement étudiées ne sont absolument pas représentatives des cas industriels réels ! Un autre exemple : l'algorithme classique du « tri rapide » a une fort bonne complexité moyenne, sauf que son cas le pire est atteint dans un cas « rare » au sens des probabilités, mais assez courant en pratique : quand une partie de données sont déjà triées !

Peut-être faut-il (temporairement ?) abandonner l'espoir de résultats théoriques forts et s'en tenir à une évaluation empirique, où l'on essaye les différentes approches sur des « cas représentatifs » ? Hélas, se pose alors la question de ce qui est ou non représentatif, et des conséquences du choix d'une bibliothèque de « cas représentatifs » sur le domaine de recherche.

Qu'est-ce qu'un « cas représentatif » ? On distingue habituellement :

  1. Des exemples artificiels générés pour illustrer telle ou telle difficulté faisant souffrir telle ou telle catégorie d'algorithmes. (Par exemple, sur SAT, on génère des « problèmes de pigeons ».)

  2. Des exemples rédigés à la main pour illustrer telle ou telle difficulté faisant souffrir telle ou telle catégorie d'algorithmes et, souvent, pour illustrer la supériorité de telle ou telle approche (il circule ainsi dans la littérature scientifique, parfois à mon grand étonnement,des exemples « David », « Monniaux » ou « Halbwachs », extraits d'articles ou de questions posées en ligne par moi-même ou le directeur de mon laboratoire).

  3. Des exemples industriels.

Première difficulté : les catégories 1 et 2 ne sont pas forcément représentatives de vrais problèmes se posant industriellement. Il y a donc le risque de dépenser du temps et de l'énergie en recherches visant à améliorer les performances sur des cas artificiels et sans véritable intérêt.

Deuxième difficulté : les exemples industriels ne représentent pas forcément tout ce que l'on pourrait vouloir résoudre. Pour convertir un problème industriel concret en un problème prêt à être résolu par un outil SAT ou un outil d'optimisation, il faut un certain effort ; typiquement il faut développer un logiciel de conversion, voire une interface utilisateur, peut-être développer une base de données. Pour prendre un exemple de la vie courante, dans un GPS de voiture, l'algorithme de calcul de plus court chemin n'est qu'une toute petite partie du dispositif, qui nécessite une énorme base de donnée, un dispositif de visualisation, un dispositif pour rentrer la demande de l'utilisateur… Il faut donc investir avant même de s'attacher à la résolution proprement dite des « problèmes industriels » ; or un industriel sera réticent à cet investissement s'il n'est pas sûr que les méthodes de résolution derrière pourront suivre. Ceci biaise la base des exemples industriels dans le sens de ce que l'on sait déjà résoudre, ou du moins dans le sens d'exemples ressemblant à ceux que l'on sait déjà résoudre (par exemple, que l'on peut obtenir en convertissant des exemples plus gros que ceux que l'on sait gérer actuellement).

Enfin, l'évaluation des outils par des compétitions sur les bases d'exemples standardisés, si elle favorise une certaine émulation, peut inciter au conformisme, à des améliorations incrémentales qui occupent les chercheurs et font publier des articles, mais ne changent rien de bien profond.

En résumé, nous avons

  • une théorie très ardue, mais qui déjà a du mal à conclure à l'intérieur d'elle-même, et dont il est parfois délicat de tirer des conséquences pratiques

  • une évaluation expérimentale délicate et biaisée.

Je me demande ce qu'il en est dans les autres domaines de recherche. Le premier exemple qui me vient à l'esprit est l'économie : on y trouve d'admirables modèles théoriques (par exemple, les équilibres de Nash) sur lesquels on peut rédiger quantité d'articles, mais pour lesquels se pose le problème de la représentativité par rapport aux situations réelles — problème d'autant plus grave si l'on prétend tirer du modèle des recommandations politiques.

mercredi, juillet 30 2014

Comment la recherche française est plombée dans les classements internationaux

Mon estimé collègue Moshe Vardi a publié cette liste des organismes dont les chercheurs publié des articles en 2013 dans les revues et conférences de l'ACM.

Il s'avère que les laboratoires d'informatique de l'Université de Grenoble y figurent sous divers noms : je compte au moins

  1. INP Grenoble (7)
  2. INP Grenoble - ENSIMAG (1)
  3. Université Grenoble Alpes (1)
  4. Université Joseph Fourier (18)
  5. VERIMAG (3)
  6. TIMA Laboratoire (1)
  7. GIPSA-lab (3)

auquel il faut sans doute ajouter une partie des articles attribués au CNRS et à l'INRIA.

L'étranger qui chercherait l'Université de Grenoble (réflexe normal pour un étranger) ne trouverait qu'un article et en conclurait que c'est un college d'enseignement sans recherche.

dimanche, juillet 27 2014

Répondre à la demande sociétale

On entend régulièrement parler de « pilotage de la recherche scientifique ». Suivant les interlocuteurs et leur bienveillance envers le monde scientifique, il peut s'agir de « donner un coup de pouce » aux recherches visant à répondre à une demande de la société (bref, des applications pratiques), soit de contrôler chercheurs et professeurs, ces éternels « savants Cosinus » irresponsables. Par ailleurs, l'existence d'une certaine liberté de recherche, d'une certaine anarchie, déplaît à ceux qui aiment les structures hiérarchisées (le sommet décide, et la décision est mise en œuvre par les échelons inférieurs). L'affaire est entendue : il faut dire aux chercheurs sur quoi chercher ; après tout, ils sont payés par la collectivité et, dans une démocratie, celle-ci a son mot à dire sur le devenir de ses impôts.

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dimanche, juillet 13 2014

Crabes

Ces dernières années, plusieurs de mes collègues sont décédés du cancer. Étonnant, non ?

PS Et un autre ne peut pas présenter son propre article parce qu'il suit une chimiothérapie.

vendredi, juillet 11 2014

Djender issues

Avec l'âge, il arrive que les gens finissent par croire que l'on est de bon conseil. C'est ainsi qu'un doctorant (pas un des miens) est venu me voir en me demandant si, au sujet d'une chercheuse qui écrit un rapport sur une thèse, on parle de « rapporteur » ou de « rapporteure ».

J'ai suggéré « rapporteuse », qui a l'inconvénient (mais comme « rapporteur », d'ailleur) d'une connotation péjorative d'école primaire, puis ai botté en touche en proposant de demander à l'intéressée, sachant que certaines collègues veulent être appelées « maître de conférence » et d'autres « maîtresse de conférence ».

Les vrais maîtres Jedi ne répondent pas aux questions : ils les dévient.

(Au moins est-ce une question plus originale que celles que me valent ma grande expérience administrative : « comment envoyer en conférence fin septembre une doctorante recrutée au 1er octobre », « comment faire rapporter une thèse par une maître(sse) de conférence non habilitée à diriger les recherches », « comment faire rapporter une habilitation à diriger les recherches par un industriel non habilité à diriger les recherches », « comment acheter du matériel informatique hors marché public », etc.)

jeudi, juillet 10 2014

Exciting submission

Je reçois d'un grand éditeur international de revues scientifiques :

As you have one or more journal accounts in the Elsevier Editorial System (EES) - our online submission and peer review platform - we are writing to let you know about recent enhancements to EES that make it more secure , easier to access , and provide exciting new options for researchers.

Mon esprit pervers n'a pas encore atteint le niveau où il se sentirait « excité » par une plate-forme de « soumission », qui plus est celle d'Elsevier, éditeur qui ne se prive pas d'abuser des chercheurs scientifiques.

À ce point, je fantasme sur un autodafé de revues Elsevier sur la grand place du campus de Grenoble, devant la bibliothèque de sciences ; heureusement la météo l'interdit.

(Plus sérieusement, ce message illustre comment la « communication » en langue anglaise, y compris universitaire, s'est mise aux standards américains : toute nouvelle proposition est « exciting », etc.)

La Corée du Sud, pays à risque

Je suis membre du comité éditorial d'une conférence ayant lieu en Corée, et vais me rendre sur place notamment pour animer une session.

Le CNRS me demande de remplir un dossier de mission pour pays à risque, avec mention des personnes à prévenir en cas de problème, qui sera examiné par un service dirigé par un ancien général de l'Armée de l'Air.

Cela me donne un petit frisson : et si Kim Jong-un, lassé de skier, décidait d'attaquer Séoul ? Risqué-je de finir carbonisé ou dans un camp de redressement pour ennemis du Juche ? On me croyait professeur Tournesol, serais-je professeur Mortimer ?

(Un jour peut-être je raconterai ici comment je me suis évadé d'une ville andine tenue par des grévistes armés de dynamite à l'aide d'un petit avion.)

mercredi, juillet 9 2014

Fifty shades of LaTeX

Je vais écrire un roman où les protagonistes se livreront à des activités sadomasochistes comportant la rédaction de thèses, présentations, articles etc. avec des effets, des couleurs...

Je l'appelerai Fifty shades of LaTeX.

mardi, juillet 8 2014

Sur la durée des thèses : la question des exigences

J'entends des collègues ou des doctorants de diverses disciplines expliquer que, certes, la durée réglementaire des thèses est de 3 ans, mais que dans leur discipline, houla, c'est impossible de faire un travail de qualité en si peu de temps.

Ce que je constate, en informatique, dans mon voisinage, c'est qu'en 3 ans (+ 6 mois de master recherche), on a au mieux (sauf cas exceptionnels) le temps de comprendre un peu ce que l'on fait (sans forcément comprendre d'autres approches pourtant proches), et d'avoir programmé un outil pas trop robuste et qui passe des exemples sélectionnés (très loin d'un outil industriel). Je pense que c'est un peu court et qu'il faudrait 4 ans.

Si on se mettait à exiger une compréhension des tenants et aboutissants, et un outil robuste, peut-être faudrait-il 8 ans pour faire une thèse. Mais alors, on ne trouverait personne pour faire un doctorat.

Je me demande donc si le problème des disciplines qui se considèrent comme « spéciales » en raison de la « profondeur du travail » qui y serait nécessaire n'est pas tout simplement qu'elles exigent trop. Je soupçonne que, dans n'importe quelle discipline ou presque, si on exige un travail profond et un mémoire long qui fait le tour de la question et des sujets connexes, on dépasse les 3 ans (sauf peut-être en mathématiques : j'ai l'impression que certaines thèses sont du type « j'ai démontré ce truc vachement dur, voici la démonstration en 80 pages, affaire classée »).

La vraie exception me paraît être les disciplines où il y a des impondérables matériels. On me cite souvent la difficulté de l'accès aux archives historiques ou aux documents en bibliothèque ; mais il me semble qu'en sciences expérimentales, il y a divers impondérables (le matériel qui casse, les animaux qui ont un problème...), et c'est encore bien pire en sciences de terrain (où on a tout : les problèmes de transport, le matériel détruit par inconscience, malveillance ou animaux, les ennuis administratifs, les prestataires en retard...).

Vanitas

Lors d'une réunion professionnelle où était évoquée l'obligation dans certains programmes de financements européens de mettre en ligne les productions scientifiques en open access (le lecteur peut lire librement sans payer de droit d'accès ou d'abonnement), des chercheurs de sciences humaines et sociales se sont émus au motif qu'eux publient des livres et que les éditeurs refuseront que les ouvrages qu'ils publient soient ainsi diffusés en ligne (le raisonnement étant que les gens téléchargeront le PDF en ligne et n'achèteront pas l'ouvrage papier ou l'éventuelle version électronique payante).

Il y a beaucoup à réfléchir et à dire sur cette objection ; par exemple, s'interroger sur le rôle des éditeurs en sciences humaines et sociales, qui semblent jouer le rôle de prestige que les grandes revues jouent en physique ou en biologie, ou les grandes conférences en informatique, le même ouvrage ayant une perception positive si publié chez un éditeur réputé, moindre si diffusé en ligne ou publié chez cet éditeur parisien bien connu et portant le nom d'un vent africain. Je suis invité en octobre prochain à un séminaire sur la communication scientifique dans diverses disciplines, peut-être aurai-je alors des vues plus claires à ce sujet. J'aimerai cependant revenir ici sur la réflexion d'un collègue à la pause café.

Ce collègue, expert dans un sujet « bankable » dans les médias (le salafisme, la jeunesse dans le monde arabe), se félicitait de pouvoir publier de « vrais » ouvrages au motif, notamment, que cela permet une large diffusion et que cela fait plaisir quand la grand-mère de l'auteur voit l'ouvrage en vente dans les gares. Je suppose également qu'il pensait aux possibilités d'interventions (sur France Culture ou ailleurs) ouvertes quand le réseau de l'éditeur organise le battage autour de l'ouvrage (« mamie, je passe à la TV ! »).

Je n'ai alors pas pu m'empêcher de penser au début du roman d'Umberto Eco, le Pendule de Foucault, qui se déroule autour d'une maison d'édition à compte d'auteur, dont on explique que l'utilité consiste à permettre à des quidams de se vanter auprès de leur famille, amis et collègues d'être des « auteurs ».

On peut cependant se demander si le rôle de la puissance publique est de satisfaire ce genre de petites vanités, au détriment de la diffusion des connaissances. En effet, je ne suis pas convaincu que la publication d'ouvrages « grand public » par les éditeurs traditionnels tend à favoriser cette diffusion de façon pérenne :

  1. Ces ouvrages, une fois épuisés, sont rarement réédités. 10, 15 ans après, il est difficile de se les procurer, sauf à avoir accès à une bibliothèque universitaire. (La situation est peut-être différente avec les éditions électroniques.)
  2. Les éditeurs traditionnels répugnent aux notes de bas de page et références, censées déplaire au grand public. Or, des faits cités vaguement sans références précises n'ont guère de valeur (par exemple, l'ouvrage grand public de Barbara Cassin sur Google, qui lui a valu diverses invitations dans les médias, est en partie une compilation d'anecdotes invérifiables et sans sources).

Je déteste, quelques années après avoir lu un ouvrage, vouloir préciser un fait trouvé dedans, avoir du mal à retrouver le livre, devoir relire in extenso le texte papier, et m'apercevoir que le fait est peu précis et sans source...

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