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Recherche scientifique

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vendredi, mai 26 2017

Les revues scientifiques bidons, suite

Le journaliste du Monde Pierre Barthélémy appelle la Science à « faire le ménage » des revues scientifiques bidons. Comme dans mon billet précédent, je déplore la confusion entre deux problèmes à mon avis distincts.

Le premier problème est le lancement, à des fins de rentabilité financière, de conférences et revues « scientifiques » qui invitent des orateurs ou publient des articles sans qu’il n’y ait d’évaluation scientifique (ou, ce qui revient au même, avec une évaluation sciemment ignorée).

Il convient ici de rappeler que ni la science ni l’édition scientifique ne sont des professions réglementées, comme le sont par exemple la médecine ou la pharmacie. N’importe qui peut se dire philosophe, sociologue, astrophysicien… et d’ailleurs les médias, dont le Monde, ne se privent pas de présenter comme des scientifiques des individus qui ne jouissent d’aucune reconnaissance de la part de la communauté scientifique. De même n’importe qui peut fonder une « revue scientifique », et la communauté scientifique n’a pas plus de moyen de faire fermer celle-ci qu’elle n’en a d’interdire aux télévisions et aux magazines de faire se parader des charlatans.

Les revues et conférences totalement bidons, sans vrai comité scientifique, sont en dehors de la communauté scientifique. Tout ce que celle-ci peut faire à leur égard, c’est de ne pas tenir compte de leurs articles et présentations dans l’évaluation des curriculum vitæ de chercheurs ou des demandes de financements. C’est déjà très largement le cas.

Un second problème, distinct dans ses processus comme dans ses conséquences, est l’existence de revues en apparence sérieuses — notamment, munies de comités d’universitaires appartenant à des organismes réputés et bénéficiant d’autres signes extérieurs de réputation (grade élevé, invitations…). C’est ce que visaient les canulars Sokal et Tremblay.

Une telle revue ne peut exister qu’avec des soutiens dans la communauté scientifique, voire l’existence de toute une école de pensée et d’équipes de recherche liées. Le problème n’est donc plus celui d’une publication, mais de toute une communauté. Si telle revue n’est pas sérieuse, alors il en est de même de son directeur éditorial… mais que dire alors de ceux qui l’ont promu à son poste universitaire ? Les ramifications et les implications humaines sont importantes.

Ces sujets sont d’autant plus délicats que la mise en lumière d’un manque de sérieux chez certains auteurs, dans une certaine école de pensée… peut être perçue comme une attaque globale sur une discipline entière, voire un groupe de disciplines. On se rappellera par exemple la polémique intense ayant suivi la sortie d’Impostures Intellectuelles, perçu comme une attaque de physiciens étrangers contre les sciences humaines et sociales françaises. Une telle critique est inaudible pour ceux qui devraient l’écouter.

Que faire ? Je ne le sais pas. Et vous ?

lundi, mai 22 2017

Sur la portée expérimentale des canulars dans les publications scientifiques

On connaît la pratique de l’article canular dans les revues scientifiques. Le scénario est toujours un peu le même :

  1. Un article dénué de sens mais qui respecte superficiellement les canons d’un domaine scientifique (présentation, vocabulaire, bibliographie, formules mathématiques le cas échéant…) est soumis à une revue ou conférence.

  2. L’article est accepté, ce qui laisse supposer qu’il n’a pas été soumis à la relecture d’experts (ou que leurs avis ont été totalement ignorés).

  3. Les auteurs de l’article informent le public ; parfois les médias reprennent l’information. Des conclusions sont éventuellement tirées, à plus ou moins bon escient, sur la scientificité du domaine scientifique concerné ou sur le sérieux d’un mode d’édition.

Je ne prétends pas ici fournir un historique du genre, et me limiterai donc à quelques faits marquants.

Le canular le plus célèbre de ce genre est sans doute celui du mathématicien et physicien Alan Sokal en 1996, débouchant sur « l'affaire Sokal ». En 2005, des chercheurs en informatique du Massachusetts Institute of Technology font accepter à une conférence un article généré automatiquement, aléatoirement et totalement dénué de sens. Leur logiciel SCIgen est modifié et adapté et d’autres font accepter des articles similaires. En 2013, un journaliste de la revue Science piège un bon nombre de revues avec un article de biologie bidonné. En 2015, des sociologues du Carnet Zilsel font accepter un article ridicule, signé d’un québécois fictif nommé Jean-Pierre Tremblay, à une revue de sociologie française.

Je pense que, malheureusement, une bonne partie des commentaires sur ces canulars mélangent des choses qui ne le devraient pas.

SCIgen visait des conférences qui étaient largement connues des scientifiques du domaine comme étant bidon (ce qu’on appelle parfois conférences prédatrices). En résumé, des gens organisaient des conférences dans des lieux touristiquement intéressants (par exemple : Orlando, Floride), mais acceptaient comme intervenants n’importe qui à condition que celui-ci règle les frais d’inscription, alors qu’une conférence scientifique respectable les sélectionne (soit par invitation, soit par appel à soumission d’un résumé voire d’un article complet). Ce canular a eu le mérite de confirmer publiquement des soupçons très largement partagés. En revanche, il ne dit rien sur le sérieux des champs scientifiques concernés, vu que ces conférences sont très largement rejetées par les acteurs de ces champs.

Sokal visait une revue (Social Text) éditée par les presses d’une grande université américaine et avec un comité éditorial apparemment respectable. Le canular Tremblay visait une revue, Sociétés, fondée et longtemps dirigée par Michel Maffesoli, sociologue français parvenu jusqu’au plus haut grade de la hiérarchie universitaire. Il y a là une certaine légitimité pour une discussion sur le sérieux d’une revue, d’une école de pensée, bien qu’évidemment il soit périlleux de conclure sur une unique expérience (une expérience statistiquement significative supposerait probablement un effort considérable, tandis que les canulars Sokal et Tremblay relevaient d’une sorte de hobby).

Certaines expériences menées visaient des revues Open Access dont le modèle économique repose exclusivement sur les frais de publication. Ces revues ont donc avantage, pour dégager du profit, à publier le plus d’articles, et certaines ne contrôlent pas ce qu’elles publient. Là encore, rien qui ne soit déjà fortement soupçonné : il existe de multiples signes qui incitent à la méfiance…

Plus que les expériences en elles-mêmes, ce qui paraît discutable ce sont les conséquences que certains prétendent en tirer. Qu’il soit possible d’obtenir de parler dans une conférence d’informatique non reconnue par les informaticiens ne permet pas de déduire grand-chose de l’informatique. Qu’il soit possible de publier des âneries dans certaines revues Open Access ne permet de conclure que l’ensemble des revues Open Access manquent de sérieux ; tout au plus qu’il faut être vigilant et attentif au comité éditorial et à son fonctionnement. Qu’il soit possible de publier des textes dénués de sens dans des revues de sociologie ou d’études de genre ne permet pas de conclure que la sociologie ou les études de genre sont des pseudo-sciences ; tout au plus d’avoir des soupçons sur certaines « chapelles » et sur les mécanismes qui ont permis leur installation. Peut-être l’occasion d’études de sociologie des sciences sociales ?



mercredi, mai 17 2017

Deux conseils de rédaction aux doctorants

Divers sites donnent des conseils de rédaction aux doctorants. Pour ma part, j’estime qu’il y a une grande diversité de méthodes de travail valables, qui plus est dans une grande diversité de disciplines, et qu’il est donc périlleux de proposer des conseils généraux. Je me limiterais donc à deux conseils.

Prendre des notes

On oublie tout : idées, références, citations, schémas d’expériences, conditions de mesure, mode d’emploi de logiciels. Donc il faut tout noter pour pouvoir tout retrouver. Je sais que ça a l’air évident mais on se fait toujours avoir.

Utiliser un correcteur orthographique voire grammatical

Tout le monde finit par faire des fautes d’orthographe ou de grammaire, certains plus que d’autres. J’entends parfois des gens expliquer qu’il s’agit de négligences coupables, qu’il suffit de s’appliquer, que cela aurait dû être acquis à l’école primaire, qu’on peut suivre des cours de rattrapage — cela n’est pas mon propos. Je constate cependant qu’un texte émaillé de fautes fait mauvais effet.

Je pense que c’est un peu tard pour aborder ce genre de problèmes et que pendant les trois ans d’un doctorat on n’a pas le temps de les pallier. J’estime qu’en revanche ne pas utiliser les correcteurs orthographiques, voire grammaticaux, livrés dans tous les traitements et éditeurs de textes, relève de la négligence.

(Si votre logiciel ne fournit pas de correcteur grammatical, vous pouvez essayer LanguageTool.)

mardi, mai 16 2017

Mystère et boule de gomme

Je voudrais aujourd’hui illustrer un peu le fonctionnement de la recherche au quotidien.

Notre équipe travaille entre autres sur l’algorithmique des polyèdres convexes. Si vous ne savez pas ce qu’est un polyèdre convexe, peu importe : il suffit de savoir que ce sont des objets mathématiques sur lesquels nous voulons calculer, et que donc nous devons proposer des méthodes de calcul, autrement dit des algorithmes, efficaces, c’est-à-dire calculant le résultat attendu en n’utilisant qu’une quantité réduite de temps et de mémoire.

Un collègue pense avoir l’idée d’une méthode pour vérifier (je ne rentre pas dans les détails) que deux représentations décrivent en fait le même polyèdre. Nous connaissons des méthodes pour cela, mais elles peuvent être inefficaces.

Après recherche dans une FAQ et la bibliographie, il s’avère que dans la première moitié des années 1990 un éminent chercheur a posé la question de l’existence d’une telle méthode efficace. On peut raisonnablement se dire que s’il existait une méthode efficace et assez simple, il l’aurait trouvée.

Toutefois :

  1. Si on commence par partir perdant en se disant que tout ce à quoi l’on peut songer a dû être fait avant par des gens plus forts, on ne fait plus de recherche.

  2. Ce n’est pas parce qu’en 1994 on ne savait pas quelque chose qu’il en est de même en 2017.

  3. Il se peut que la méthode du collègue soit inefficace dans le pire cas, mais que ce pire cas ne se produit que dans des circonstances particulières.

  4. Il se peut que la partie complexe puisse être gérée par des procédures connues souvent efficaces en pratique.

  5. Rien que comprendre dans quels cas l’idée du collègue pourrait être inefficace nous apprendrait des choses.

Affaire à creuser, donc.

(J’ai par ailleurs envoyé des courriels à l’éminent chercheur et à quelques autres auteurs d’articles anciens sur le sujet pour savoir s’ils ont entendu parler de résultats plus récents...)

mercredi, mai 10 2017

Sur la rédaction des articles scientifiques

En tant que chercheur, je rédige des articles scientifiques, et j’en lis beaucoup — y compris pour les évaluer, lorsque je suis membre d’un comité éditorial ou qu’un comité me sollicite comme expert extérieur. Je vais ici tenter de résumer les caractéristiques que j’apprécie dans les articles que je lis (et que je m’efforce de respecter pour mes propres articles, bien que je n’y arrive pas forcément) et celles qui me rebutent (et que je m’efforce d’éviter pour mes propres articles, et là encore je n’y arrive pas forcément).

Il s’agit bien entendu d’une vision assez subjective, non seulement relative à mes goûts personnels, mais aussi à mon champ de recherche, et je ne prétends donc nullement édicter des règles générales. Peut-être cependant certaines des remarques ci-dessous peuvent s’appliquer dans d’autres contextes.

Les définitions

Chaque terme, chaque notation, nouveau ou qui risque de prêter à confusion doit être introduit, fût-ce brièvement, avant son usage. Il vaut mieux pécher par excès de précisions que par manque.

Bien entendu, on ne va pas redéfinir l’ensemble des termes censément connus du lectorat de l’article : par exemple, je peux supposer que le lecteur sait ce qu’est un espace vectoriel de dimension finie. Il faut toutefois ici se méfier des concepts, notations, terminologies que l’on pense « bien connues » alors qu’elles ne le sont que dans un certain sous-domaine scientifique, une certaine école de pensée, un certain pays…

Je préfère que l’on évite, dans la mesure du possible, les notations équivoques ou personnelles, et, s’il y a pluralité d’interprétations raisonnables, préciser laquelle est en jeu. Par exemple, j’ai lu un article qui utilisait, sans l’introduire, la notation vu et v sont deux vecteurs de réels ; or < désigne souvent l’ordre strict associé à une relation d’ordre large notée ≤, qui ici était l’ordre produit coordonnée par coordonnée (bref, v si sur toute coordonnée i, ui ≤ vi et il existe une coordonnée j telle que uj < vj). Or, l’article entendait par v que sur toute coordonnée i, ui < vi. J’ai dû pour le comprendre lire le détail des preuves, alors que normalement on doit pouvoir comprendre l’énoncé des théorèmes sans consulter les preuves.

Lorsqu’un nouveau terme est introduit, j’aime que cela soit fait explicitement, ou du moins que la tournure de phrase ou la typographie (par exemple, l’italique) me l’indiquent. Sans cela, je suppose, par défaut, que j’ai lu trop hâtivement les pages précédentes et je reviens en arrière à la recherche de la définition du terme ; ce qui, bien évidemment, n’est d’aucun intérêt si celle-ci est dans le paragraphe suivant !

Il est possible que l’on touche ici aux limites du document textuel traditionnel, séquentiel, destiné, au moins formellement, à être lu dans l’ordre du début à la fin. J’apprécie, toutefois, que lorsqu’un document fait usage d’une définition lointaine, il renvoie à celle-ci par un lien hypertexte — ceci est d’ailleurs facile sous LaTeX en utilisant hyperref.

Les résultats

J’apprécie que les principaux résultats d’un article soient mis en exergue, et, dans la mesure du possible, soient exprimés dans un langage limitant les prérequis de lecture (définitions, notations) afin de faciliter leur utilisation dans d’autres travaux.

Prenons un exemple concret (je m’excuse d’avance auprès de mes lecteurs qui ignoreraient ce résultat) : le Nullstellensatz peut s’exprimer en termes de variétés algébriques, d’idéaux, d’idéaux radicaux (ce qui suppose que le lecteur connaisse les définitions de ces termes ou du moins aille consulter), ou en termes plus concrets de sommes et de produits de polynômes à plusieurs variables.

Plus proche de moi, les résultats d’analyse statique par interprétation abstraite peuvent s’exprimer en termes d’invariants inductifs (concept que toute personne du domaine est censé connaître) ou avec des notations spécifiques à une certaine école scientifique (α, γ, ♯…).

Les références bibliographiques

Certaines références bibliographiques sont là pour donner au lecteur un cadre général, des possibilités d’approfondissement… il est alors adapté de citer une publication entière. En revanche, lorsqu’il s’agit d’appuyer un fait précis, j’aime que la citation soit elle aussi précise, donnant non seulement la publication concernée mais aussi le numéro de la définition, du théorème, ou de la page où se reporter. C’est d’autant plus important que la rédaction est elliptique : je me rappelle ainsi avoir lu des articles qui utilisaient un théorème sans citer l’énoncé de celui-ci et en donnant comme seule référence « (Lang, Algebra) » (un ouvrage de 914 pages).

Dans les bibliographies, j’apprécie les hyperliens vers des versions des articles ou autres documents dans des dépôts d’archives ouvertes (HAL, arXiv…). Les liens DOI sont en général moins utiles, car ils conduisent vers les sites payants des éditeurs. Mon expérience (là encore spécifique à un domaine, à certains laboratoires) en tant que correspondant documentation est qu’une grande partie des chercheurs, même si leur laboratoire est abonné, ne savent pas accéder aux articles sur ces sites, dont on peut parfois déplorer la complexité d’utilisation (devoir passer par des proxies, VPN, etc.). Pour des livres, on peut envisager un lien vers WorldCat.

En revanche, certaines indications traditionnelles des bibliographies ne me sont guère de secours. Ainsi, que m’apporte le fait de savoir qu’un livre édité par Springer, un grand groupe international, l’est officiellement à New-York, Heidelberg, ou Berlin ? Une telle indication se justifie pour des petits éditeurs régionaux, mais sinon ?

L’écriture allusive

Voici un travers dans lequel j’ai peur de tomber fréquemment. Lorsque l’on parle de son propre travail, on en vient parfois à parler pour soi-même, ou du moins pour un lecteur qui aurait fait le même chemin intellectuel. Cela donne parfois des travaux dont le lecteur, après avoir lui-même beaucoup réfléchi après avoir échoué à comprendre l’article, finit par dire « ah, c’est cela qu’ils voulaient dire ! ». Certaines remarques sont alors parfois d’un intérêt nul : incompréhensibles pour qui ne connaît pas le sujet, elles sont évidentes pour qui le connaît…

Une bonne méthode pour éviter ce travers me semble être de donner l’article à relire à quelqu’un de suffisamment proche du sujet pour représenter le lectorat potentiellement intéressé, mais suffisamment « naïf » pour ne pas trouver évident le cheminement.

Les résultats expérimentaux

Souvent, les courbes, diagrammes, tableaux de chiffres fournis en fin d’article pour justifier qu’une méthode fonctionne « en vrai » me semblent peu clairs. Parfois je ne comprends même pas ce qui est mesuré, à quoi correspondent tels ou tels symboles, ce qui est en abscisse et en ordonnée… (j’ai par exemple été longtemps rendu perplexe par les « cactus plots »). J’aime voir des légendes précises et explicites.

Choisir

Toute rédaction suppose un choix : telle remarque est-elle utile, bien à sa place ? Le message que nous désirons transmettre n’est-il pas brouillé ? Telle image, telle analogie qui nous a paru adroite ne l’est peut-être pas ; et même si elle l’est, elle n’est peut être pas adaptée à l’ordre d’exposition.

L’ordre d’exposition relève lui-même d’un choix quelque peu arbitraire. Sur le même article, un premier relecteur nous demanda comme une évidence d’intervertir deux sections, et, une fois que cela fut fait, un autre nous demanda de les intervertir à nouveau. Les deux ordres se justifient, mais il faut bien en choisir un.

Dans des textes écrits en collaboration, la difficulté est parfois justement de choisir, car chacun tient à sa remarque, son angle. Le résultat peut alors être confus. C’est à mon avis une des grandes difficultés de Wikipédia, notamment sur les articles traitant de sujets vastes.

En résumé

D’une façon générale, je pense qu’un article doit être écrit d’une façon qui facilite la compréhension du lecteur, quitte à exiger plus de travail des auteurs. (D’un point de vue éthique, cela peut se justifier en arguant que les lecteurs sont plus nombreux que les auteurs.) Il ne s’agit pas de considérer que le lecteur est stupide ou fainéant, mais de prendre acte qu’il n’a pas forcément les mêmes connaissances, les mêmes notations, la même façon de présenter que les auteurs, et que son temps disponible n’est pas infini.

Même si on ne fait pas ce travail pour le lecteur final, il faut aussi prendre acte qu’avant de toucher celui-ci, on doit passer le barrage de l’évaluation par les pairs, et que les évaluateurs, eux non plus, n’ont pas un temps infini et ne sont pas forcément de la même école scientifique.

Quelqu’un m’a un jour affirmé que je devrais publier en français plutôt qu’en anglais, vu que, si mes travaux étaient réellement intéressants, les gens apprendraient le français pour les lire. Je ne souscris pas à ce point de vue : pour être lu, il faut être lisible.

dimanche, mars 12 2017

Geneviève Fioraso regretterait-elle la création du millefeuille administratif ?

Vendredi dernier, Mme Geneviève Fioraso, députée de l'Isère et surtout ancienne ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, prononçant une petite introduction inaugurale avant l'exposé de Guillaume Poupard, a remarqué que les dirigeants politiques avaient suscité la création de trop de nouvelles structures et a souhaité que les universitaires soient plus sages.

Ces propos font écho à d'autres de la même Geneviève Fioraso, inaugurant le laboratoire d'excellence Persyval, où elle faisait remarquer qu'on avait créé beaucoup, peut-être trop de nouvelles structures (LABEX, IDEX, etc.).

Je ne peux m'empêcher de me demander pourquoi et comment des dirigeants politiques en viennent à expliquer qu'ils ont pris de mauvaises décisions comme s'il s'était agi d'une fatalité, de décisions extérieures à eux.

J'aurais aimé que Geneviève Fioraso explique — bien entendu pas lors de ces inaugurations, ce n'était pas le sujet — pourquoi elle a mené cette politique qu'elle semble regretter et qui a abouti à des mille-feuilles administratifs.

jeudi, février 2 2017

A very concrete appraisal of political reality with respect to scientific conferences

My esteemed colleague Moshe Vardi and myself had a little conversation over Twitter regarding the wisdom of planning scientific conferences in the United States, owing to the unpredictable decisions of the US government regarding visas and visitors under the Trump administration. Moshe, who apart from being a very distinguished scientist, is also editor-in-chief of Communications of the ACM, the flagship magazine of the Association for Computing Machinery, answered more fully on a blog posting.

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lundi, janvier 30 2017

Scientific meetings in the United States under Trump's presidency

I have sent the following letter (with minor alterations) to the head of ACM SIGPLAN (Association for Computer Machinery, special interest group on programming languages), and the steering committees of CAV (International conference on Computer-Aided Verification) and VMCAI (International conference on Verification, Model-Checking and Abstract Interpretation):

Recent developments in US politics seem to indicate that US visa policies in the forthcoming years are likely to be haphazard, with abrupt changes, people with valid visas being denied entry, researchers from certain citizenships or religions being denied entry, perhaps the Visa waiver program being scrapped.

In these circumstances, I wonder about the wisdom of holding scientific conferences in the United States.

Do you have an official position on such matters? If not,shouldn't this be discussed?

Michael Hicks, head of SIGPLAN, informed me that ACM supported the Computer Research Association's statement on President Trump's executive order. The ACM has issued its own statement. The CAV steering committee has informed me that CAV 2018 (as well as 2017) is to take place in Europe, thus 2019 and 2020 are to take place in North America but that logistical and political factors will be taken into account when choosing the location.

In the meantime, several colleagues have expressed concerns about possible gratuitous harassment of students etc. that are going to conferences in the United States.

I remind prospective students or postgraduate researchers that face or may face difficulties coming to the United States that our excellent research facilities in France can welcome you.

PS ACM SIGPLAN's executive committee has issued an official statement  ending with:

While we hope that the EO is rescinded (and will work toward this outcome), we are developing contingency plans for organizing future SIGPLAN events so as to maximize inclusiveness of the worldwide scientific community. We welcome your input.

jeudi, septembre 8 2016

Pour les futurs doctorants : attention aux propos lénifiants

Puisque les conseils aux doctorants de mon billet précédent ont suscité un certain intérêt, je poursuis ici par des mises en garde en ce qui concerne les choix de sujets de thèse et d'encadrants. Là encore, mon message est que les doctorants doivent bien analyser la portée de ce qu'on leur dit ; et là encore je vais partir de propos discutables que j'ai entendus ou que l'on m'a rapportés.

Un premier exemple. Jeune chercheur, j'ai entendu des étudiants m'expliquer qu'on les avait dissuadés d'aller en stage de master (ou était-ce encore DEA ?) avec un chercheur parce que celui-ci, n'étant pas titulaire de l'habilitation à diriger les recherches, ne pourrait de toute façon pas prendre d'étudiant en thèse ensuite. On leur avait également laissé entendre qu'il y aurait des postes de chercheur à prendre après la thèse dans une autre thématique.

Tout d'abord, s'il est effectivement exact qu'en général, on ne peut pas diriger de thèse sans habilitation à diriger les recherches, il est très courant dans ma discipline que les jeunes chercheurs sans habilitation puissent encadrer des thèses, que ce soit comme co-encadrants au côté d'un directeur de thèse (cette position de co-encadrant est officielle dans l'école doctorale dont je dépends), ou via une dispense. Bref, information au mieux inexacte, au pire trompeuse.

Ensuite, il est proprement choquant qu'on fasse miroiter des postes à de futurs doctorants.

Tout d'abord, lorsqu'on discute de postes de chercheurs ou d'enseignants chercheurs avec des étudiants en master, cela veut dire qu'on se pose 4, 5, 6, 7 ans avant le concours qui les recrutera. Or, il est impossible de savoir autant à l'avance quelle sera la politique nationale de recrutement. Celle-ci dépend en effet de l'orientation politique du gouvernement en place, de la conjoncture économique (recettes fiscales), et de nombreux autres facteurs. Que l'on songe, par exemple, que les récents attentats ont déterminé une réorientation de budgets vers la sécurité… Outre ces aspects globaux, il peut y avoir de bonnes comme de mauvaises nouvelles dans une discipline ; par exemple, vers 2002 il y a eu un nombre inhabituellement élevé de recrutements de chargés de recherche en informatique… qui l'aurait prévu en 1996 ?

Par ailleurs, il est périlleux de prétendre prédire que telle thématique sera à la mode et qu'il y aura donc des postes. Les modes vont et viennent, parfois selon les lubies perspectives visionnaires de tel ou tel décideur. De plus, si un sujet est « à la mode » au point d'attirer de nombreux étudiants, cela veut dire qu'il y aura certes beaucoup de places, mais aussi beaucoup de candidats. Par exemple, actuellement, le « big data » est à la mode (sur une promotion de 500 polytechniciens, 320 suivent le cours de deuxième année dessus !), et on recrute en effet beaucoup sur ce sujet, mais quelle sera la situation quand tous les étudiants formés sur ce thème auront soutenu ? J'ai bien l'impression que pour profiter d'une mode, il faut être dans le sujet avant justement qu'il ne soit à la mode et que tout le monde arrive dessus...

Un second exemple. On voit des jeunes docteurs se lamenter en disant, en substance

« Je ne comprends pas, tout le monde me dit que mon sujet est fondamental et ma thèse très intéressante, on m'invite dans des séminaires, et on ne me recrute pas. C'est injuste. »

Première remarque. Il ne coûte rien de dire à quelqu'un que sa thèse est intéressante et de l'inviter dans des séminaires — surtout si dans la même ville, en l'absence de frais de mission. Par comparaison, les postes sont des ressources très rares et coûteuses (un chercheur débutant coûte de l'ordre de 50000€ par an au CNRS simplement en salaires et cotisations diverses). La question n'est donc pas de savoir si les gens trouvent une thèse ou un sujet important, mais plutôt de savoir s'ils le trouvent suffisamment important pour lui consacrer un poste.

Au sujet de l'intérêt du sujet de thèse, je voudrais également mettre en garde les étudiants contre l'« effet de loupe » que provoque parfois la recherche. De nombreux chercheurs ou étudiants-chercheurs attribuent à leur sujet d'étude un intérêt bien plus important que ce que lui accorde la communauté scientifique en général (et ne parlons pas de la population). Ceci peut amener à des incompréhensions.

Deuxième remarque. L'intérêt intrinsèque d'un sujet de recherche n'est pas tout, il y a aussi d'autres aspects, comme l'intégration à un département ou un laboratoire — par exemple, on n'a pas forcément envie de recruter quelqu'un qui serait isolé sur une thématique en marge.

Mon propos n'est évidemment pas de dégoûter les étudiants, mais de les aider à avoir un choix éclairé avant un engagement sur plusieurs années. Je rappelle que, structurellement, la grande majorité des docteurs ne peut avoir de poste dans la recherche « académique », et que donc de nombreuses personnes formées à la recherche sur des sujets passionnants devront faire autre chose ensuite…

Finissons par quelques conseils concrets. Renseignez-vous sur votre sujet, sur votre directeur de thèse envisagé, sans vous en remettre à des propos lénifiants. Un bon directeur de thèse doit être disponible pour ses étudiants (à un degré variable suivant les besoins d'encadrement des étudiants, qui varient considérablement de l'un à l'autre), de mode de fonctionnement compatible avec ceux-ci, et avoir la tête sur les épaules pour les questions administratives. Il est également utile qu'il ait un bon réseau de connaissances, par exemple pour pouvoir présenter ses étudiants à des employeurs de post-doctorat possibles. Tout ceci, bien entendu, en plus des aspects scientifiques proprement dits !

vendredi, septembre 2 2016

Quelques conseils non scientifiques aux doctorants

C'est la rentrée, et j'ai quelques conseils aux doctorants qui me trottent par la tête. Oh, pas des conseils de méthodologie, de choix de sujet ou autre aspect scientifique — les disciplines sont si diverses que cela n'aurait guère de sens. Je ne veux parler que des aspects administratifs et réglementaire du doctorat en France, et de ses débouchés.

D'une façon générale, dans l'enseignement supérieur et la recherche française, il y a la réglementation nationale (qui, du moins en théorie, s'impose à tous), d'éventuelles décisions locales, des coutumes propres à une discipline et de simples habitudes. Par exemple, il est habituel, dans l'université qui m'héberge, qu'un professeur ou assimilé de cette université figure dans chaque jury de thèse, mais cela n'est imposé ni par la réglementation nationale ni par la réglementation locale. En revanche, d'autres universités imposent cela.

Une difficulté pour le doctorant qui se pose des questions est que parfois la réponse qu'on lui apporte est propre à une discipline, une université, ou souffre d'exceptions, ou se rapporte à un état précédent de la réglementation. C'est compliqué, et qui plus est on peut fournir plusieurs réponses correctes suivant le point de vue dont on se place.

Prenons par exemple la question

« Faut-il obligatoirement l'agrégation [du secondaire] pour pouvoir devenir maître de conférences. »

Une réponse administrativement correcte est : « bien sûr que non! » :

  1. Ce n'est nulle part écrit dans le statut des maîtres de conférences et des professeurs des universités, qui définit leurs modalités de recrutement.

  2. L'agrégation est un concours de recrutement de l'enseignement secondaire et non un concours de recrutement du supérieur.

  3. L'agrégation n'existe pas dans diverses disciplines du supérieur, par exemple l'informatique, pourtant la discipline avec le plus grand nombre d'enseignants-chercheurs.

  4. L'agrégation suit la règle générale de la fonction publique : seuls les citoyens de l'Espace économique européen et de la Suisse peuvent concourir ; en revanche les emplois de maîtres de conférences et de professeurs des universités n'ont pas de condition de nationalité.

Toutefois, une réponse plus précise est que, dans certaines disciplines, notamment de lettres, sciences humaines et sociales , l'agrégation du secondaire, voire un bon classement à celle-ci, sert à démontrer une étendue de connaissances disciplinaires utiles pour un enseignant — l'idée étant qu'il est possible d'obtenir un doctorat en ayant des connaissances pointues sur un sous-domaine précis sans nécessairement avoir une vision plus large utile pour faire cours. Les jurys de recrutement tendent donc à tenir compte, même si cela ne sera évidemment écrit nulle part, puisque cela n'est pas une obligation réglementaire… et de même les jurys pourront fort bien recruter de non agrégés !

Qui plus est, ce n'est pas parce qu'il existe une réglementation nationale qu'elle est appliquée de la même façon partout, notamment parce qu'elle peut laisser une certaine marge de manœuvre. Par exemple, l'actuelle réglementation du doctorat (en vigueur depuis le 1er septembre) impose que le jury de soutenance soit composé de façon à « permettre une représentation équilibrée des femmes et des hommes ». La réglementation ne définit cependant pas en quoi consiste cette « représentation équilibrée ». Dans l'école doctorale dont je dépends, on estime qu'un jury est acceptable s'il comprend au moins une femme, dans d'autres on parle d'imposer 40 %. Les deux choix se défendent, d'ailleurs :

  • je suis dans une discipline avec environ 23 % de femmes, mais ce taux varie suivant la sous-discipline de sorte qu'il est raisonnable d'imposer au moins une femme sur un jury d'environ 6 personnes ;

  • mais 40 % c'est le minimum imposé pour les jurys de concours de maîtres de conférence.

À ce sujet, étonnement d'un étudiant quand je lui expliquais ces règles : « mais, untel a soutenu il y a trois mois et pourtant il n'avait aucune femme ». Oui, il y a trois mois ; mais le nouvel arrêté est en vigueur depuis le 1er septembre ! Ne pas se fier à ce qui a pu être ou non fait dans un état précédent de la réglementation !

Il faut également savoir qu'en France, à côté de statuts couvrant un grand nombre de personnels, il existe souvent des statuts assez confidentiels — par exemple, en matière d'enseignants-chercheurs, il y a les plus nombreux (les maîtres de conférences et professeurs des universités, par ailleurs en poste dans diverses grandes écoles), et puis certaines grandes écoles ont leurs propres statuts de personnels différents, donc avec des modalités différentes de recrutement (par exemple, la qualification par le CNU n'est pas exigée).

Enfin, quelques avertissements.

Le premier est, je sais que c'est cliché, que les promesses n'engagent que ceux qui les croient. On voit ainsi des doctorants se mettre à enseigner alors que, réglementairement, ils ne sont pas censés en avoir le droit, pour des promesses qu'on régularisera leur situation, et ensuite rager de ne pas être payés. C'est d'autant plus vrai que ceux qui disent qu'une chose est possible ou sera régularisée ne sont pas ceux qui prennent les décisions in fine : un professeur aura beau dire, si le chef des ressources humaines a dit que non, ce sera non.

Le second est qu'il ne faut surtout pas confondre d'une part la « morale » ou le « juste », d'autre part la réglementation ou la décision administrative. Par exemple, il peut sembler choquant qu'une université ou un organisme de recherche interdise à un chercheur d'aller à une conférence scientifique en Turquie, alors qu'on pourrait attendre que les universitaires français démontrent leur soutien à leurs collègues turcs en cette ère de purges. Le point de vue des universités ou des organismes de recherche est plutôt qu'ils ne veulent pas risquer d'avoir un personnel en mission officielle arrêté, blessé voire tué dans un pays étranger instable. J'irais même jusqu'à dire que si une administration a le choix entre la commodité (absence de risques, facilité de gestion…) pour elle et l'intérêt scientifique, elle choisira toujours la première.

En conclusion : vérifiez bien comment est censé fonctionner ce que l'on vous raconte.

mercredi, avril 20 2016

Have a cigar

Come in here, dear boy, have a cigar. You're gonna go far, you're gonna fly high, You're never gonna die, you're gonna make it if you try; they're gonna love you.

Well, I've always had a deep respect, and I mean that most sincerely. Your research is just fantastic, that really got me thinking Oh by the way, what's “solving” ?

And did we tell you the name of the game, boy? We call it Riding the Gravy Train.

We're just knocked out. We heard about the sell out. You gotta get a project out, You owe it to the people. We're so happy we can hardly count.

Everybody else is just green, have you seen the funds? It's a helluva start, it could be made into a monster If we all pull together as a team.

And did we tell you the name of the game, boy? We call it Riding the Gravy Train.

Publications scientifiques, on vaut mieux que ça !

Cette tribune, dont j'étais le coordinateur, a été publiée sur le site du journal Libération le 28 mars 2016.

Le projet de loi pour une République numérique adopté par l'Assemblée nationale, sera prochainement examiné par le Sénat. Son article 17 introduit une nouveauté importante pour les chercheurs. Actuellement, pour publier leurs résultats, ils doivent concéder, sans contrepartie de rémunération, l'exclusivité de leur droits d'auteurs à des éditeurs privés, qui facturent ensuite l'accès à ces articles, souvent fort cher, aux organismes de recherche, aux universités et aux enseignants. Les éditeurs interdisent souvent aux chercheurs de diffuser leur propre production scientifique sur leur site Web ou celui de leur établissement : ainsi, le lecteur est obligé de passer par le site de l'éditeur, parfois à un tarif prohibitif.

Avec la nouvelle loi, pareilles clauses léonines seront réputées non écrites. Les auteurs auront alors la possibilité (mais pas l'obligation) de déposer, même après publication en revue, leurs articles dans une archive ouverte telle que HAL, recommandée et gérée par de grands organismes de recherche publique dont le CNRS.

Cette réforme paraît donc de bon sens. Elle suscite pourtant des oppositions, comme celles qui ont été exprimées ici même dans une tribune le 17 mars 2016.

Comme l'écrivent nos collègues dans leur tribune, la production d'une revue scientifique est une tâche exigeante, qui mobilise un large éventail de compétences aussi bien pour expertiser les articles que pour les mettre en forme. Or le mérite de cette tâche ne revient pas aux éditeurs privés. Si l'éditeur commercial est bien, en droit français, le garant légal d'une publication, et s'il assure la plupart du temps l'impression et la diffusion du document, dans l'écrasante majorité des cas les revues françaises sont dirigées, rédigées, expertisées, mises en forme, toilettées et typographiées par des agents publics (chercheurs, enseignants-chercheurs, personnels techniques) non rémunérés par les éditeurs. Quant aux éditeurs internationaux, quand ils ne laissent pas la mise en page à faire aux auteurs, ils la sous-traitent volontiers dans des pays à bas coûts.

Sans doute faut-il le préciser, HAL et les autres archives ouvertes ne se substituent pas à l'évaluation par les pairs et aux formats de diffusion qui en découlent. L'évaluation de la qualité scientifique d'une recherche est attestée quoi qu'il arrive par un comité scientifique formé principalement d'universitaires, et non par un éditeur. Le support — papier ou numérique — n'a pas d'importance. Les derniers travaux sur les ondes gravitationnelles ont ainsi été publiés en Open Access et personne n'a contesté leur qualité. Ce n'est donc pas ce mode de diffusion qui menace les petites maisons d'édition universitaires et leur qualité de publication ; la cause est plutôt à chercher du côté d'un oligopole d'éditeurs qui tire un profit maximum du fait que laboratoires scientifiques et chercheurs sont évalués en fonction des revues ou des maisons d'édition où ils publient leurs résultats.

C'est pourquoi nous ne comprenons guère l'argument déclarant que la diffusion sur des archives publiques gérées par des organismes comme le CNRS profite à des « grandes compagnies ultralibérales comme Google » coupables de « pillage ». Si les lettres et sciences humaines et sociales, et plus généralement l'ensemble de la recherche scientifique, sont menacées, ce n'est pas tant par Internet, Google ou Facebook, que par le faible espace qui leur est laissé par la bureaucratie, le manque de moyens, et les injonctions contradictoires des pouvoirs publics.

Nous appelons donc chacun à garder à l'esprit que c'est en encourageant la diffusion de la connaissance scientifique qu'on sert le mieux l'intérêt général.Un tel objectif ne se confond pasavec les intérêts particuliers de tel ou tel éditeur. Ne nous trompons pas de combat.



Anne Baillot, langue et littérature germanique, experte en techniques numériques pour les sciences humaines, centre Marc Bloch & Inria, Managing Editor du Journal of the Text Encoding Initiative

Florian Barrière, maître de conférence à l'Université Grenoble Alpes, langue et littérature latines
Grégoire Besse, doctorant à l'université de Nantes, physique

Catherine T. Bolly, chercheuse à l'Université de Cologne, linguistique
Laurent Capron, ingénieur d'études au CNRS, philologie grecque et sémitique, information scientifique
Frédéric Clavert, maître-assistant à l'université de Lausanne, histoire
Camille Coti, maître de conférences à l'université Paris-XIII, informatique
François-Xavier Coudert, chargé de recherche au CNRS, chimie
Antonin Delpeuch, étudiant à l'École normale supérieure (Paris), informatique
Jean-Pierre Demailly, professeur des universités à l'université Grenoble Alpes, mathématiques, membre de l'Académie des sciences
Mai-Linh Doan, maître de conférences à l'université Grenoble Alpes, géophysique
Suzanne Dumouchel, chercheuse à l'Institut historique allemand de Paris, littérature française, SIC & Humanités Numériques
Pauline Duchêne, maîtresse de conférences à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense, langue et littérature latines

Benjamin Fagard, chargé de recherche au CNRS, linguistique, rédacteur en chef de la Revue Discours

Virginie Gautron, maître de conférences à l'université de Nantes, droit privé
Julie Giovacchini, ingénieure de recherche au CNRS, philologie, analyse de sources et information scientifique

Joël Gombin, doctorant, science politique
Sébastien Grignon, ingénieur de recherche au CNRS, histoire des religions, analyse de sources et information scientifique
Myriam Houssay-Holzschuch, professeure des universités à l'université Grenoble Alpes, géographie

Nathalie Jas, chargée de recherche à l'INRA, histoire et sociologie

Sylvie Kleiman-Lafon, maître de conférences à l'université Paris-8, littérature anglaise

Claire Lemercier, directrice de recherche au CNRS, histoire
Frédérique Lerbet-Sereni, professeure des universités à l'université de Pau et des pays de l'Adour, sciences de l'éducation, directrice de La Recherche en Éducation
Rémi Mathis, conservateur des bibliothèques, enseignant à l'École nationale des chartes et à l'École du Louvre

David Monniaux, directeur de recherche au CNRS, informatique

Caroline Muller, professeure agrégée à l'université de Reims Champagne Ardenne, histoire
Hervé Pajot, professeur des universités à l'université Grenoble Alpes, mathématiques, rédacteur en chef des Annales de l'Institut Fourier
Catherine Psilakis, professeure agrégée à l'université Lyon-I, lettres classiques

Francisco Roa Bastos, enseignant-chercheur vacataire, docteur en science politique
Émilien Ruiz, maître de conférences à l'université Lille-3, histoire
Charlotte Truchet, maître de conférences à l'université de Nantes, informatique

Romain Vanel, assistant ingénieur au CNRS, enseignant en sciences humaines à l'université Grenoble Alpes

le comité de rédaction de Tracés, revue de sciences humaines

mercredi, avril 6 2016

Le chêne au milieu de la cour

Un étudiant vint voir un directeur de recherche et lui dit « Maître, comment faire pour savoir quelles sont les bonnes directions de recherche ? ».

Le directeur de recherche lui répondit « Regarde le chêne au milieu de la cour du laboratoire. »

L'étudiant prit un air intrigué, sortit, chercha dans la cour et eut l'air perplexe.

Le lendemain, l'étudiant revint voir le directeur de recherche et lui dit « Maître, je suis retourné ce matin dans la cour et tout ce que j'ai vu, c'est une jeune pousse qui mettra des dizaines d'années avant de donner un chêne ! »

Le directeur de recherche regarda l'étudiant et l'étudiant fut Éclairé.

jeudi, février 25 2016

Alain, sur les mathématiciens et les biologistes

Lors de la préparation d'un exposé (*), j'ai voulu me rappeler les propos du philosophe Alain opposant pensée contemplative et technique. J'ai relevé quelques extraits de son livre Les Idées et les Âges (1927), à destination notamment de mes collègues biologistes et mathématiciens :

« Ce que je veux faire remarquer, c'est que la Mathématique, contemplative en ses premiers essais, devient décidément technique par l'usage du Calcul, et d'autant plus que les problèmes sont plus compliqués ; je dis technique, même dans la découverte, comme on voit en Leibniz ou Euler, qui sont habiles à essayer, et réellement transforment une manière d'écrire comme d'autres arrivent à faire marcher un mécanisme rebelle. L'esprit mathématicien s'explique assez bien par des remarques de ce genre. On pourrait dire que le Mathématicien est plutôt un travailleur qu'un penseur. En tout technicien, de mathématique ou bien de chimie, on retrouvera toujours cette impatience qui exige l'action et ne sait point penser avant que l'objet réponde ; et comme conséquence naturelle ce vide de l'esprit résultant de ce que l'idée est toujours ramenée au procédé, ce qui efface la notion même du vrai et du faux. »

(Notons qu'Alain prend comme exemples caractéristiques Leibniz (1646-1716) et Euler (1707-1783) et non des mathématiciens de son temps comme David Hilbert, Jacques Hadamard ou Kurt Gödel...)

« L'enfant brise les choses et torture les animaux par cette fureur d'inventer sans penser ; à cet abus de la force, si profondément lié à l'activité de croissance, répond cette froide cruauté des vivisecteurs, qui sacrifient des centaines d'animaux quand il suffirait de contempler et de réfléchir avec retenue pour obtenir la vraie réponse. »

(On peut supposer que par « vivisecteurs » il entend les biologistes expérimentant sur des animaux vivants.)

Alain, notamment son texte sur la technique, est semble-t-il souvent étudié dans le cadre de l'enseignement obligatoire de la philosophie au lycée.

(*) Je cherchais quelque référence pour évoquer le fait qu'en matière de satisfiabilité propositionnelle, la pratique (la « technique ») permet de résoudre de nombreuses instances importantes, alors que la théorie (la « pensée ») n'a pas permis d'expliquer ce phénomène.

mercredi, octobre 7 2015

Professionnalisme

Bon là, on va rester professionnels. Ce n'est pas grave que nous nous soyons fait jeter un article magnifique. L'important c'est de faire de la science et de remplir le rapport HCERES. L'article, on peut le resoumettre ailleurs. RAAH JE VAIS ÉTRANGLER LE REVIEWER NUMÉRO 3.

mardi, octobre 6 2015

Big data

big data

Big Data

BIG DATA

BIGGER DATA

HUGE DATA

AWESOME DATA

Donald Trump Data

lundi, octobre 5 2015

Tout le monde connaît bien Alan Turing

Imaginons que je fasse un exposé devant des automaticiens (tous chercheurs ou enseignants-chercheurs, avec peut-être quelques doctorants).

Je veux mentionner le théorème de l'arrêt de Turing.

Devinette : que dois-je faire ?

  1. Je suppose que tout le monde connaît. Après tout, cela se voit en licence, ce n'est pas difficile à prouver, et tout le monde, y compris la secrétaire, a entendu parler d'Alan Turing avec la sortie de The Imitation Game.
  2. Je rappelle le résultat en termes simples.

PS La réponse est évidemment 2. L'immense majorité de l'assistance ne savait pas ce dont il s'agissait. En effet, on peut suivre un cursus complet de mathématiques sans avoir vu de logique ou calculabilité. Énième exemple de ce qui est « la base » pour l'un est une connaissance ésotérique et spécialisée pour l'autre.

Mais qu'est-ce qu'elle dit ?

Citation authentique :

« Sa mère les diamants ça chauffe. Je passe aux pigeons. » « Lol. J'ai poussé les pigeons. » « Alors ils te vont mes pigeons ? » « Tout va bien pour les pigeons partiels. » « Je suis dégoûtée des pigeons. »

Devinette : Qui a dit cela ? Dans quel contexte ?

Solution :

Le pigeonhole principle (= en français je crois le principe des tiroirs) désigne en SAT une famille de formules insatisfiables dont les preuves par résolution sont de taille exponentielle donc tout solveur DPLL ou CDCL aura un comportement exponentiel sur elles.

Les diamond formulas sont une famille de formules pour lesquelles toute preuve DPLL(T) (squelette propositionnel + lemmes de théorie sur les propositions atomiques de la formule d'origine) est de taille exponentielle, donc tous les solveurs DPLL(T) ont un comportement exponentiel.

David Hilbert me regarde courir d'une personne à l'autre

(à Palaiseau) O.: Intéressant. Hum, hum. Tu devrais aller poser ton problème à P. Ah oui, aussi à J. à Oxford.

(à Lyon) P.: Intéressant. Hum, hum. Tu devrais aller poser ton problème à O. Ah oui, aussi à J. à Oxford.

(à Kaiserslautern) X.: Intéressant. Tu devrais aller poser ton problème à W. à Oxford - W. c'est le coauteur de J. ? - Oui.

Conclusion : il faut vraiment voir J.

dimanche, octobre 4 2015

Fixette

Mes lecteurs le savent peut être : je fais une fixette sur les invariants inductifs polyédriques et notamment la décidabilité de leur existence. Je vais donc tenter d'expliquer ceci en termes assez simples.

Les programmes informatiques ont (dans certaines limites mais cela nous entraînerait loin) un comportement mathématiquement défini.

On peut donc envisager de prouver mathématiquement qu'un programme fait bien ce qu'il est censé faire. On a d'un côté le programme, de l'autre la définition mathématique de ce qu'il doit faire, et on prouve un théorème.

Malheureusement, on sait depuis Alan Turing (avant l'invention des ordinateurs) que la recherche de cette preuve est difficile. Plus précisément, on montre qu'il n'existe pas de méthode automatique qui permette de la trouver à coup sûr si le théorème est vrai. Il s'agit d'une impossibilité mathématique fondamentale et non d'une faiblesse de l'état de l'art scientifique.

On peut en revanche se poser la question de l'existence d'une preuve dans une certaine classe de preuves. Autrement dit, on va se restreindre aux preuves ayant une certaine forme. Bien entendu, un théorème peut admettre une preuve mais aucune de la forme considérée !

Pour certaines classes de preuves, il existe un algorithme (une méthode automatique) qui dira si une preuve existe ou non dedans.

Pour d'autres classes de preuve, on montre qu'il n'existe pas d'algorithme.

Pour d'autres encore, par exemple les polyèdres convexes et pour une certaine classe de programmes (transitions d'arithmétique linéaire réelle), on ne sait pas à ma connaissance et c'est là ma fixette. J'ai essayé de montrer sans succès qu'il n'y a pas d'algorithme (j'y arrive mais avec des hypothèses changées, j'ai besoin d'au moins une transition non linéaire).

Une telle démonstration d'absence de véritable algorithme permettrait de justifier près de 40 ans de recherches sur des méthodes heuristiques, qui, même si une preuve existe dans la classe considérée, ne sont pas assurées de la trouver.

Et même pour les classes de preuves où il y a un algorithme de recherche, se pose la question de son coût. Parce que quand le coût d'un algorithme double à chaque fois qu'on augmente la taille du problème d'entrée de 1, très vite il devient prohibitif.

PS : Dans une optique delenda est Carthago, je me demande si je ne vais pas caser ce problème ouvert à la fin de chaque exposé que je fais et qui a vaguement un rapport. Un jour, quelqu'un de plus sérieux que moi s'y mettra bien !

PS² : En pratique, ça donne chez moi : médite, gratte gratte sur papier, médite, « oh flûte ».

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