La vie est mal configurée

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lundi, mai 16 2016

De l'usage des mots offensants

On a récemment polémiqué sur le choix, pour un concert subventionné, d'un rappeur ayant par le passé employé le terme kouffar. Je ne suis pas arabisant, je me borne à noter que ce mot désigne les non-musulmans, qu'on le traduit souvent par « mécréant » et qu'ils est, semble-t-il, souvent péjoratif. Penchons-nous donc sur le terme de « mécréant », en français, et sur ses implications et connotations.

Une jeune femme de confessions musulmanes qui s'exprimait en français sur ce sujet ne comprenait pas en quoi le terme de « mécréant » pouvait poser problème : en effet, qu'est-ce que cela peut faire à des gens qui ne croient pas en dieu, ou du moins au dieu d'une certaine religion, si les tenants de cette religion les qualifient de « mécréants » ? J'aimerais tenter ici un semblant d'explication.

Le terme « mécréant » veut dire « qui croit mal », autrement dit, qui a des croyances différentes de celles du locuteurs, considérées comme les seules vraies et bonnes. De fait, il me semble que c'est un article de foi dans plusieurs grandes religions, notamment l'Islam, que ladite religion est la seule vraie, que son dieu est le seul vrai dieu et ses prophètes les seuls vrais prophètes. Ce mot se distingue donc d'« incroyant », « athée », « agnostique » ou « non-musulman », factuels et qui n'impliquent pas un jugement de valeur sur la vérité de telle ou telle croyance.

Considérons temporairement un autre contexte, celui des jugements de valeur sur le goût. Lorsque nous entendons quelqu'un qui s'exprime en prétendant avoir le bon goût, tandis que des masses d'autres gens auraient de mauvais goûts, nous auront tendance à le qualifier de prétentieux — surtout si nous avons une des formes de mauvais goût qu'il dénonce.

On peut de même considérer qu'il s'agit d'une forme de prétention que d'annoncer publiquement, fût-ce implicitement, que ses croyances religieuses sont les seules vraies. C'est différent, assurément, de le penser (ou de le dire entre personnes d'une même foi) et de le revendiquer publiquement, par exemple par un choix délibéré de vocabulaire.

Bref, pour moi, le problème n'est pas tant de croire que l'on a raison et que les autres ont tort, sur un point relevant de la foi et non d'un raisonnement étayé, mais de revendiquer publiquement cette vérité comme étant la seule valable.

Bien entendu, il existe de multiples formes de prétention. J'ai déjà évoqué celle des jugements de valeur artistique, et il existe de nombreuses formes de distinction donnantlieu à des jugements publics d'infériorité. Toutefois, les jugements d'infériorité portant sur la religion (ou l'appartenance ethnique) sont particulièrement dangereux : on n'a pas ordonné de massacres sur la base de la non-appréciation de l'opéra, tandis qu'on en a ordonné sur la base de la « mauvaise croyance ».

Les mots ont un sens. Ils ont aussi des connotations. Lorsque l'on s'exprime publiquement, on ne peut pas à la fois choisir délibérément un mot péjoratif, alors qu'existent bien d'autres termes plus neutres, et ensuite déplorer d'être mal compris.

(On pourra rapprocher ce type d'argumentation de la motte-and-bailey defence.)


mercredi, avril 20 2016

Have a cigar

Come in here, dear boy, have a cigar. You're gonna go far, you're gonna fly high, You're never gonna die, you're gonna make it if you try; they're gonna love you.

Well, I've always had a deep respect, and I mean that most sincerely. Your research is just fantastic, that really got me thinking Oh by the way, what's “solving” ?

And did we tell you the name of the game, boy? We call it Riding the Gravy Train.

We're just knocked out. We heard about the sell out. You gotta get a project out, You owe it to the people. We're so happy we can hardly count.

Everybody else is just green, have you seen the funds? It's a helluva start, it could be made into a monster If we all pull together as a team.

And did we tell you the name of the game, boy? We call it Riding the Gravy Train.

Publications scientifiques, on vaut mieux que ça !

Cette tribune, dont j'étais le coordinateur, a été publiée sur le site du journal Libération le 28 mars 2016.

Le projet de loi pour une République numérique adopté par l'Assemblée nationale, sera prochainement examiné par le Sénat. Son article 17 introduit une nouveauté importante pour les chercheurs. Actuellement, pour publier leurs résultats, ils doivent concéder, sans contrepartie de rémunération, l'exclusivité de leur droits d'auteurs à des éditeurs privés, qui facturent ensuite l'accès à ces articles, souvent fort cher, aux organismes de recherche, aux universités et aux enseignants. Les éditeurs interdisent souvent aux chercheurs de diffuser leur propre production scientifique sur leur site Web ou celui de leur établissement : ainsi, le lecteur est obligé de passer par le site de l'éditeur, parfois à un tarif prohibitif.

Avec la nouvelle loi, pareilles clauses léonines seront réputées non écrites. Les auteurs auront alors la possibilité (mais pas l'obligation) de déposer, même après publication en revue, leurs articles dans une archive ouverte telle que HAL, recommandée et gérée par de grands organismes de recherche publique dont le CNRS.

Cette réforme paraît donc de bon sens. Elle suscite pourtant des oppositions, comme celles qui ont été exprimées ici même dans une tribune le 17 mars 2016.

Comme l'écrivent nos collègues dans leur tribune, la production d'une revue scientifique est une tâche exigeante, qui mobilise un large éventail de compétences aussi bien pour expertiser les articles que pour les mettre en forme. Or le mérite de cette tâche ne revient pas aux éditeurs privés. Si l'éditeur commercial est bien, en droit français, le garant légal d'une publication, et s'il assure la plupart du temps l'impression et la diffusion du document, dans l'écrasante majorité des cas les revues françaises sont dirigées, rédigées, expertisées, mises en forme, toilettées et typographiées par des agents publics (chercheurs, enseignants-chercheurs, personnels techniques) non rémunérés par les éditeurs. Quant aux éditeurs internationaux, quand ils ne laissent pas la mise en page à faire aux auteurs, ils la sous-traitent volontiers dans des pays à bas coûts.

Sans doute faut-il le préciser, HAL et les autres archives ouvertes ne se substituent pas à l'évaluation par les pairs et aux formats de diffusion qui en découlent. L'évaluation de la qualité scientifique d'une recherche est attestée quoi qu'il arrive par un comité scientifique formé principalement d'universitaires, et non par un éditeur. Le support — papier ou numérique — n'a pas d'importance. Les derniers travaux sur les ondes gravitationnelles ont ainsi été publiés en Open Access et personne n'a contesté leur qualité. Ce n'est donc pas ce mode de diffusion qui menace les petites maisons d'édition universitaires et leur qualité de publication ; la cause est plutôt à chercher du côté d'un oligopole d'éditeurs qui tire un profit maximum du fait que laboratoires scientifiques et chercheurs sont évalués en fonction des revues ou des maisons d'édition où ils publient leurs résultats.

C'est pourquoi nous ne comprenons guère l'argument déclarant que la diffusion sur des archives publiques gérées par des organismes comme le CNRS profite à des « grandes compagnies ultralibérales comme Google » coupables de « pillage ». Si les lettres et sciences humaines et sociales, et plus généralement l'ensemble de la recherche scientifique, sont menacées, ce n'est pas tant par Internet, Google ou Facebook, que par le faible espace qui leur est laissé par la bureaucratie, le manque de moyens, et les injonctions contradictoires des pouvoirs publics.

Nous appelons donc chacun à garder à l'esprit que c'est en encourageant la diffusion de la connaissance scientifique qu'on sert le mieux l'intérêt général.Un tel objectif ne se confond pasavec les intérêts particuliers de tel ou tel éditeur. Ne nous trompons pas de combat.



Anne Baillot, langue et littérature germanique, experte en techniques numériques pour les sciences humaines, centre Marc Bloch & Inria, Managing Editor du Journal of the Text Encoding Initiative

Florian Barrière, maître de conférence à l'Université Grenoble Alpes, langue et littérature latines
Grégoire Besse, doctorant à l'université de Nantes, physique

Catherine T. Bolly, chercheuse à l'Université de Cologne, linguistique
Laurent Capron, ingénieur d'études au CNRS, philologie grecque et sémitique, information scientifique
Frédéric Clavert, maître-assistant à l'université de Lausanne, histoire
Camille Coti, maître de conférences à l'université Paris-XIII, informatique
François-Xavier Coudert, chargé de recherche au CNRS, chimie
Antonin Delpeuch, étudiant à l'École normale supérieure (Paris), informatique
Jean-Pierre Demailly, professeur des universités à l'université Grenoble Alpes, mathématiques, membre de l'Académie des sciences
Mai-Linh Doan, maître de conférences à l'université Grenoble Alpes, géophysique
Suzanne Dumouchel, chercheuse à l'Institut historique allemand de Paris, littérature française, SIC & Humanités Numériques
Pauline Duchêne, maîtresse de conférences à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense, langue et littérature latines

Benjamin Fagard, chargé de recherche au CNRS, linguistique, rédacteur en chef de la Revue Discours

Virginie Gautron, maître de conférences à l'université de Nantes, droit privé
Julie Giovacchini, ingénieure de recherche au CNRS, philologie, analyse de sources et information scientifique

Joël Gombin, doctorant, science politique
Sébastien Grignon, ingénieur de recherche au CNRS, histoire des religions, analyse de sources et information scientifique
Myriam Houssay-Holzschuch, professeure des universités à l'université Grenoble Alpes, géographie

Nathalie Jas, chargée de recherche à l'INRA, histoire et sociologie

Sylvie Kleiman-Lafon, maître de conférences à l'université Paris-8, littérature anglaise

Claire Lemercier, directrice de recherche au CNRS, histoire
Frédérique Lerbet-Sereni, professeure des universités à l'université de Pau et des pays de l'Adour, sciences de l'éducation, directrice de La Recherche en Éducation
Rémi Mathis, conservateur des bibliothèques, enseignant à l'École nationale des chartes et à l'École du Louvre

David Monniaux, directeur de recherche au CNRS, informatique

Caroline Muller, professeure agrégée à l'université de Reims Champagne Ardenne, histoire
Hervé Pajot, professeur des universités à l'université Grenoble Alpes, mathématiques, rédacteur en chef des Annales de l'Institut Fourier
Catherine Psilakis, professeure agrégée à l'université Lyon-I, lettres classiques

Francisco Roa Bastos, enseignant-chercheur vacataire, docteur en science politique
Émilien Ruiz, maître de conférences à l'université Lille-3, histoire
Charlotte Truchet, maître de conférences à l'université de Nantes, informatique

Romain Vanel, assistant ingénieur au CNRS, enseignant en sciences humaines à l'université Grenoble Alpes

le comité de rédaction de Tracés, revue de sciences humaines

mercredi, avril 6 2016

Le chêne au milieu de la cour

Un étudiant vint voir un directeur de recherche et lui dit « Maître, comment faire pour savoir quelles sont les bonnes directions de recherche ? ».

Le directeur de recherche lui répondit « Regarde le chêne au milieu de la cour du laboratoire. »

L'étudiant prit un air intrigué, sortit, chercha dans la cour et eut l'air perplexe.

Le lendemain, l'étudiant revint voir le directeur de recherche et lui dit « Maître, je suis retourné ce matin dans la cour et tout ce que j'ai vu, c'est une jeune pousse qui mettra des dizaines d'années avant de donner un chêne ! »

Le directeur de recherche regarda l'étudiant et l'étudiant fut Éclairé.

jeudi, février 25 2016

Alain, sur les mathématiciens et les biologistes

Lors de la préparation d'un exposé (*), j'ai voulu me rappeler les propos du philosophe Alain opposant pensée contemplative et technique. J'ai relevé quelques extraits de son livre Les Idées et les Âges (1927), à destination notamment de mes collègues biologistes et mathématiciens :

« Ce que je veux faire remarquer, c'est que la Mathématique, contemplative en ses premiers essais, devient décidément technique par l'usage du Calcul, et d'autant plus que les problèmes sont plus compliqués ; je dis technique, même dans la découverte, comme on voit en Leibniz ou Euler, qui sont habiles à essayer, et réellement transforment une manière d'écrire comme d'autres arrivent à faire marcher un mécanisme rebelle. L'esprit mathématicien s'explique assez bien par des remarques de ce genre. On pourrait dire que le Mathématicien est plutôt un travailleur qu'un penseur. En tout technicien, de mathématique ou bien de chimie, on retrouvera toujours cette impatience qui exige l'action et ne sait point penser avant que l'objet réponde ; et comme conséquence naturelle ce vide de l'esprit résultant de ce que l'idée est toujours ramenée au procédé, ce qui efface la notion même du vrai et du faux. »

(Notons qu'Alain prend comme exemples caractéristiques Leibniz (1646-1716) et Euler (1707-1783) et non des mathématiciens de son temps comme David Hilbert, Jacques Hadamard ou Kurt Gödel...)

« L'enfant brise les choses et torture les animaux par cette fureur d'inventer sans penser ; à cet abus de la force, si profondément lié à l'activité de croissance, répond cette froide cruauté des vivisecteurs, qui sacrifient des centaines d'animaux quand il suffirait de contempler et de réfléchir avec retenue pour obtenir la vraie réponse. »

(On peut supposer que par « vivisecteurs » il entend les biologistes expérimentant sur des animaux vivants.)

Alain, notamment son texte sur la technique, est semble-t-il souvent étudié dans le cadre de l'enseignement obligatoire de la philosophie au lycée.

(*) Je cherchais quelque référence pour évoquer le fait qu'en matière de satisfiabilité propositionnelle, la pratique (la « technique ») permet de résoudre de nombreuses instances importantes, alors que la théorie (la « pensée ») n'a pas permis d'expliquer ce phénomène.

mardi, octobre 27 2015

Plombières-les-Bains

Dans mon livre, en marque-page, un prospectus pour un magnétiseur. Étrange, non ? Je l'ai trouvé à Plombières-les-Bains.

Plombières-les-Bains, jadis station cossue de la bourgeoisie du IIIe Empire, garde de l'époque dorée du thermalisme des vestiges grandioses hélas parfois en bien mauvais point. Il semble que les curistes, de nos jours, y cherchent le soulagement de douleurs — et quand la médecine et les eaux échouent, arrivent les magnétiseurs. Peut-être après-tout ne sont-ils pas moins efficace que les placebos que nous prenons pour divers maux.

J'ai gardé de cette ville une impression de désespoir. Désespoir de ceux qui souffrent et sont prêts à essayer n'importe quoi pour ne plus souffrir. Désespoir de la municipalité, qui avait programmé un festival musical à la programmation incongrue par rapport au public plutôt âgé de la ville — un ersatz de Jack White jouait du rock minimal dans l'indifférence générale.

La dégustation d'une glace « plombière » artisanale apporta l'indispensable touche sucrée dans cette amertume.

lundi, octobre 26 2015

Courrier au médiateur de France Télévision sur les propos d'Hélène Pilichowski

(PDF ici)

Monsieur le médiateur, Lors de l’émission C dans l’air du 25 septembre 2015, sur France 5, la chroniqueuse Hélène Pilichowski a affirmé :

« Moi qui suis grenobloise, il y a des centres de recherche énormes à Grenoble, avec des gens qui étaient nommés à vie. Comment voulez-vous qu’on cherche, et surtout qu’on trouve, pendant toute une vie. Quand ils arrivent à vingt-cinq ans, vingt-huit ans ils sont pleins d’ardeur, puis après ils vont sur les pistes de ski et dans les clubs de tennis. À Grenoble c’était comme ça, c’était tous les chercheurs qui étaient là. Bien évidemment, ils sont nommés à vie. C’est terrible, ça n’a pas de sens. »

En d’autres termes, selon cette éditorialiste, tous les chercheurs titulaires, ou du moins une bonne partie, passée la trentaine, ne cherchent plus, ne trouvent plus, et passent en fait leur temps de travail à leurs loisirs. Il s’agit là d’accusations graves, que nous ne pouvons pas laisser passer.

Il est évident que Mme Pilichowski ignore tout du métier de chercheur et de sa pratique actuelle. Par exemple, peut-être ignore-t-elle que la majorité des chercheurs sont en fait des enseignants-chercheurs, qui, en sus de leur recherche, enseignent et surtout administrent l’université. Peut-être ignore-t-elle que le temps des chercheurs moins jeunes est largement occupé par la rédaction et l’évaluation de demandes de financements, la gestion de problèmes administratifs allant des ressources humaines aux marchés publics, ou encore l’évaluation des travaux des collègues.

S’il existe sans doute, comme dans tout métier, des tire-au-flanc, ceux-ci sont une infime minorité en regard de tous ceux qui font leur métier consciencieusement, dans des conditions que nombre de nos collègues étrangers jugeraient souvent indignes.

Au delà des déclarations de Mme Pilichowski, l’attitude des hôtes de l’émission nous paraît également critiquables. Il nous semble que leur devoir aurait été de recadrer des accusations aussi générales, prononcées à l’égard de catégories entières de personnels non représentés dans cette émission et donc sans mesure de se défendre. C’est là une curieuse conception du fair play et de la pluralité des opinions.

Nous demandons donc à Mme Pilichowski et à France 5 de s’excuser de ces propos auprès des chercheurs grenoblois.

Au delà du cas d’espèce, il nous semble, Monsieur le Médiateur, que cet incident illustre un phénomène inquiétant dans les grands médias : la présence permanente d’éditorialistes s’exprimant sur tout sujet, indépendamment de leur compétence et des erreurs proférées. Peut-être existe-t-il des chercheurs qui, avec l’âge, perdent de leur pertinence, mais dans ce cas il conviendrait de s’interroger sur celle d’éditorialistes dont les propos relèvent du Café du Commerce.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de nos sentiments les meilleurs.

dimanche, octobre 25 2015

Apitoiement sur son propre sort, négation de celui des autres

L'humain a, je trouve, une étrange tendance à considérer que son expérience personnelle est un cas général et que les problèmes des autres relèvent de l'anecdote ou de l'exagération. J'en ai eu un parfait exemple récemment, lors d'une discussion sur l'enseignement secondaire.

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jeudi, octobre 15 2015

Proposition de loi anti-proxénétisme, encore la censure administrative

La proposition de loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel », actuellement examinée par le Sénat, suscite des critiques. En effet, le texte adopté autoriserait l'autorité administrative à ordonner le blocage par les fournisseurs d'accès Internet de sites donnant accès à des prostituées (sites d'« escortes »).

Il ne s'agit pas pour la plupart des opposants à cette mesure, dont je suis, de défendre le droit à accéder à des sites proxénètes, mais de défendre le principe selon lequel une censure doit être ordonnée si besoin par un juge et non par une autorité administrative. On se demande bien en effet pourquoi certains parlementaires tiennent absolument à une censure administrative, par des autorités de police, et non à une procédure d'ordonnance par un juge judiciaire, garant des libertés publiques.

Le raisonnement des opposants est le suivant : les libertés publiques ne sont pas abattues d'un coup, mais sont progressivement érodées par des mesures dérogatoires visant à régler tel ou tel problème social. La dérogation prend peu à peu la place de la règle : en effet, une fois une dérogation en place, il est tentant d'étendre celle-ci à d'autres domaines. On l'a vu par le passé, avec les fichiers d'empreintes génétiques, concernant initialement les violeurs, maintenant étendus à de nombreux délinquants dont les faucheurs de cultures OGM. On le constate également à propos de la censure administrative : ceux qui la soutiennent à l'égard des sites d'escortes justifient pareille mesure en ce qu'il ne s'agirait que d'étendre une mesure existante adoptée (dans l'émotion) à l'égard des sites terroristes.

L'attitude des parlementaires impliqués me semble particulièrement significative de part leur refus d'examiner la possibilité d'une censure par l'autorité judiciaire et non policière.

Plus inquiétante encore est l'attitude de certains et certaines, se voulant « progressistes », qui soutiennent pareilles mesures. Pour eux, pour elles, visiblement, l'inconvénient de l'ajout d'une mesure de censure policière est négligeable par rapport au progrès social obtenu, et l'insistance pour une censure judiciaire n'est qu'un pinaillage inutile, au mieux d'esprits complotistes (qui croirait, enfin, que la Police puisse abuser de son pouvoir ?), au pire de sympathisants honteux du proxénétisme.

Je pense qu'il y a là une courte vue. En effet, plus on étendra les cas admissibles de censure policière, plus on encouragera l'adoption de nouveaux cas, visant à lutter contre d'autres formes de délinquance… par exemple les troubles à l'ordre public et les dégradations commis par des « progressistes » — ou pourquoi pas la solidarité envers les migrants, considérée comme une collaboration avec la traite par les passeurs. On verra alors certains des mêmes qui actuellement soutiennent la censure policière hurler contre l'arbitraire, les violations des libertés fondamentales et l'utilisation de mesures disproportionnées.

Plus généralement, je suis troublé par l'air d'autoritarisme que dégagent certains et certaines « progressistes » (ceci n'est bien entendu qu'une impression personnelle qui ne prétend pas à une verité statistiquement valide) : leurs causes sont importantes, celles des autres ne le sont pas, la fin justifie les moyens, les restrictions aux libertés qu'ils défendent ne posent aucun problème, ceux qui ne sont pas d'accord sont des réactionnaires, des crétins ou des pleurnichards. Le dialogue est difficile, voire impossible.

mercredi, octobre 7 2015

Petit bilan d'enseignement

J'ai commencé à enseigner l'informatique en 1999 ; il me semble assez légitime et nécessaire d'en faire un petit bilan.

Pendant dix ans, j'ai quasi exclusivement encadré des travaux dirigés et surtout pratiques de programmation et d'algorithmique, notamment de programmation pour débutants. On peut caricaturer cela par « rechercher où l'étudiant a oublié de mettre un point-virgule » ou, pour les cours plus avancés, déboguer le code des étudiants. J'ai trouvé cela intéressant non pas pour les aspects scientifiques ou techniques (assez répétitifs) mais pour l'observation des étudiants.

Je suis loin d'être le seul enseignant à déplorer que les étudiants ne lisent pas les messages d'erreur et n'indentent pas leurs programmes, quoi que disent les enseignants, qui pourtant ont l'expérience pour eux. Je serais curieux de savoir s'il y a une théorie psychologique qui expliquerait cela.

La principale difficulté du débogage pour les étudiants est la difficulté qu'il y a pour eux à s'imaginer que ce qu'ils ont écrit ne fait pas ce qu'ils voudraient. On entend parfois des étudiants invoquer un possible bug du compilateur, alors qu'évidemment pareil problème est bien plus improbable qu'une erreur de débutant. Bref, le débutant n'admet pas qu'il puisse se tromper. J'ignore également les théories psychologiques sur ce sujet, qui doit dépasser largement du cadre de l'informatique.

Le débutant (ou d'ailleurs le non débutant) a également du mal à ne pas confondre le nom, ou la fonction, qu'il donne à un objet, et son action effective. Par exemple. il va rechercher un bug dans une procédure A qui appelle une procédure minimum sans rechercher si le problème vient de la procédure minimum, en étant persuadé que parce qu'elle s'appelle minimum elle calcule effectivement le minimum. Là encore, il doit y avoir une théorie sur la confusion entre ce qu'un objet est censé faire et ce qu'il fait effectivement — confusion qui doit d'ailleurs régner dans d'autres champs.

Un correspondant me rappelle un phénomène que j'ai également constaté : l'étudiant a fait un programme presque correct, et au lieu de chercher à le corriger méthodiquement, procède à des changements hasardeux voire aléatoires qui le détruisent progressivement. Là encore, j'aimerais une explication psychologique. (Il est possible que cela soit lié à l'idée qu'« il faut bien faire quelque chose », même si l'on ne comprend pas ce que l'on fait.)

Je n'ai, hélas pour mon expérience personnelle, jamais enseigné les réseaux, les bases de données ou le système, les autres enseignements de masse typiques. J'ai enseigné des modules de spécialité proches de mes activités de recherche, mais je n'ai guère d'observation à en faire si ce n'est l'apathie d'une bonne partie des étudiants lorsqu'il s'agit d'un module obligatoire, que sans doute ils jugent éloigné de leurs besoins, peut-être d'ailleurs à raison.

L'enseignement que j'ai eu le plus de plaisir à assurer a sans doute été les « petites classes » du cours de logique, calculabilité et complexité. Tout d'abord, j'ai dû apprendre des mathématiques dont je ne me rappelais plus ou que je n'avais jamais apprises. J'ai appris début juillet que j'allais enseigner dans ce cours fin août, j'ai donc lu divers ouvrages sur la logique, les théorèmes d'incomplétude de Gödel, et la théorie de la complexité.

Disons-le franchement, ce cours était « culturel » et non destiné à donner des compétences industriellement applicables. Le seul point qui me semble avoir une utilité pratique est que reconnaître des problèmes indécidables (resp. de haute complexité) permet d'éviter de rechercher pour eux des algorithmes de décision (resp. des algorithmes de décision de faible complexité) : ce n'est donc pas un savoir-faire d'implication directe, plutôt une compréhension des enjeux. Quant à la logique mathématique, aux théorèmes de complétude, de compacité et d'incomplétude, je ne lui connais pas d'application pratique à part si l'on travaille sur des outils informatiques très spécifiques.

À l'exception de la partie complexité, un tel cours aurait d'ailleurs pu avoir lieu dans un département de mathématiques pures voire de philosophie.

Pour les étudiants, ce cours me semble intéressant en ce qu'il expose des limitations mathématiques fortes à ce qu'il est possible de faire. C'est je pense la première fois qu'ils ont affaire à des limites qui ne sont ni sociales, ni physiques (« on ne peut aller au-delà de la vitesse de la lumière »), ni dues à l'ignorance (« on n'en sait rien dans l'état de la science »). Par ailleurs, il permet de demystifier certains concepts galvaudés, notamment les théorèmes d'indécidabilité de Gödel. Enfin, il permet de toucher les limites de la science, puisqu'on touche directement la fameuse conjecture P≠NP.

Je suis content que nous soyons arrivés à attirer un quart d'une promotion sur un enseignement optionnel aussi décalé par rapport aux modes et à l'utilitarisme.

Page blanche

Il faut se rappeler que même Microsoft Word et la Recherche ont commencé par des pages blanches.

Professionnalisme

Bon là, on va rester professionnels. Ce n'est pas grave que nous nous soyons fait jeter un article magnifique. L'important c'est de faire de la science et de remplir le rapport HCERES. L'article, on peut le resoumettre ailleurs. RAAH JE VAIS ÉTRANGLER LE REVIEWER NUMÉRO 3.

Originalité ?

Début du paquet de copies : « ah » « tiens donc » « je n'aurais pas pensé qu'on puisse comprendre les choses comme cela »

120 copies après : « Je ne crois plus à l'originalité, même dans l'erreur. »

Bis repetita

« Lisez le message d'erreur.

- Mais bla et re-bla

- Lisez le message d'erreur.

- Mais ? Mais si bla...

- Je vous assure, lisez le message d'erreur. »

« Mais c'est mal fichu !

- Qu'y puis-je ! »

mardi, octobre 6 2015

Big data

big data

Big Data

BIG DATA

BIGGER DATA

HUGE DATA

AWESOME DATA

Donald Trump Data

lundi, octobre 5 2015

La philosophie et la compétence citoyenne

Le DAEU (diplôme d'accès aux études universitaires, qui permet l'accès à l'université sans le baccalauréat) comporte diverses options. L'option « philosophie » a été supprimée dans certains centres d'examen. Une pétition dénonce cette suppression.

Je trouve moi-même curieux et inquiétant que l'on supprime au DAEU A (littéraire) une discipline présente au baccalauréat littéraire. C'est toutefois du texte de la pétition que j'aimerais discuter ici. On trouve notamment les phrases :

La philosophie est l'une des disciplines qui assurent, au BAC français, sa spécificité en reconnaissant une valeur essentielle à ce qui permet un jugement éclairé. (...) Comme si nos futurs managers devaient se contenter d'être des exécutants au service d'une idéologie qui tait son nom. Parce qu'il y a, là derrière, manifestement un choix de société. Parce qu'on ne sait que trop la voie dans laquelle se sont engagées les sociétés qui ont méprisé l'exercice philosophique. (...) Parce que, enfin, la philosophie dans notre système éducatif est aussi un des symboles de notre République et que c'est s'en prendre aussi à la République que s'en prendre à celle-là.

Je serais curieux de savoir quels pays imposent ou non une épreuve obligatoire de philosophie pour le diplôme de fin d'études du lycée (ou de ce qui tient lieu de lycée), l'état dans lequel sont ces sociétés, lesquelles sont des démocraties libérales ou pas, etc. Cela permettrait en quelque sorte une évaluation empirique de ces affirmations. Bien entendu, il serait difficile de juger de si les citoyens de ces pays sont des « exécutants au service d'une idéologie qui tait son nom », mais on peut sans doute considérer des évaluations de la liberté de la presse, des autres libertés publiques et de la corruption.

Je constate également que ce texte semble revendiquer le développement d'une sorte de « compétence citoyenne » à l'aide d'un enseignement disciplinaire. C'est intéressant, cela me rappelle cette vieille revendication de la formation de l'esprit logique par le latin.

Le vent qui me souffle entre les oreilles

1998: David présente en exposé dans le cours de Giuseppe Longo la preuve de la normalisation forte du Système F par le témoins de réducibilité (je n'ai pas poussé l'abnégation jusqu'à faire celle du Calcul des Constructions).

2009: David prépare un cours de langages de programmation et se rend compte qu'il a tout oublié de ladite preuve de normalisation forte. David révise.

2015: David entend parler d'un truc chelou sur Fω et essaye, sans succès, de se rappeler pourquoi F est fortement normalisant.

Il faut se rendre à l'évidence, David ferait mieux d'essayer d'arrêter de comprendre grand chose à la théorie des types. Ou du moins de tenter de s'en rappeler plus que fugacement.

Tout le monde connaît bien Alan Turing

Imaginons que je fasse un exposé devant des automaticiens (tous chercheurs ou enseignants-chercheurs, avec peut-être quelques doctorants).

Je veux mentionner le théorème de l'arrêt de Turing.

Devinette : que dois-je faire ?

  1. Je suppose que tout le monde connaît. Après tout, cela se voit en licence, ce n'est pas difficile à prouver, et tout le monde, y compris la secrétaire, a entendu parler d'Alan Turing avec la sortie de The Imitation Game.
  2. Je rappelle le résultat en termes simples.

PS La réponse est évidemment 2. L'immense majorité de l'assistance ne savait pas ce dont il s'agissait. En effet, on peut suivre un cursus complet de mathématiques sans avoir vu de logique ou calculabilité. Énième exemple de ce qui est « la base » pour l'un est une connaissance ésotérique et spécialisée pour l'autre.

Mais qu'est-ce qu'elle dit ?

Citation authentique :

« Sa mère les diamants ça chauffe. Je passe aux pigeons. » « Lol. J'ai poussé les pigeons. » « Alors ils te vont mes pigeons ? » « Tout va bien pour les pigeons partiels. » « Je suis dégoûtée des pigeons. »

Devinette : Qui a dit cela ? Dans quel contexte ?

Solution :

Le pigeonhole principle (= en français je crois le principe des tiroirs) désigne en SAT une famille de formules insatisfiables dont les preuves par résolution sont de taille exponentielle donc tout solveur DPLL ou CDCL aura un comportement exponentiel sur elles.

Les diamond formulas sont une famille de formules pour lesquelles toute preuve DPLL(T) (squelette propositionnel + lemmes de théorie sur les propositions atomiques de la formule d'origine) est de taille exponentielle, donc tous les solveurs DPLL(T) ont un comportement exponentiel.

David Hilbert me regarde courir d'une personne à l'autre

(à Palaiseau) O.: Intéressant. Hum, hum. Tu devrais aller poser ton problème à P. Ah oui, aussi à J. à Oxford.

(à Lyon) P.: Intéressant. Hum, hum. Tu devrais aller poser ton problème à O. Ah oui, aussi à J. à Oxford.

(à Kaiserslautern) X.: Intéressant. Tu devrais aller poser ton problème à W. à Oxford - W. c'est le coauteur de J. ? - Oui.

Conclusion : il faut vraiment voir J.

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