La vie est mal configurée

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dimanche, mai 24 2015

La maîtrise de l'outil numérique serait innée chez les jeunes

François-Xavier Bellamy, adjoint au maire de Versailles, agrégé de philosophie, a déclaré, au sujet de l'enseignement de l'informatique à l'école :

« Les enfants n’ont jamais eu besoin de l’école pour maîtriser l’outil numérique. Ils ont besoin du savoir qui construira leur discernement. »

Il existe au sujet de l'enseignement de l'informatique un grand flou, suivant ce que les gens mettent sous ce terme.

Pour certains, il s'agit d'enseigner des usages de certaines technologies : naguère bureautique (traitement de texte, tableur), puis « Internet » (navigation, envoi et réception de courriers électroniques, consignes moralisantes sur la copie illicite et sur la sécurité en ligne). De fait, de nombreux jeunes, notamment ceux qui disposent chez eux du matériel nécessaire, sont plus au fait de certaines manipulations de tablettes ou d'ordinateur Windows que certains enseignants ; c'est peut-être ce à quoi faisait allusion F.-X. Bellamy. Je ne suis pas aussi optimiste sur ce point que lui ; voir plus loin.

Pour d'autres, il s'agit d'enseigner des techniques permettant de réaliser des applications informatiques telles que des applications Web, des logiciels pour tablette, etc., dans le but de former des développeurs industriels. Certains voient donc dans un apprentissage précoce la clef de la compétitivité française. Personnellement, je suis très sceptique envers ce genre de propositions, pour de multiples raisons. Tout d'abord, j'estime que ce n'est pas le travail de l'école, généraliste, que d'enseigner tôt des technologies spécifiques dans le but d'occuper tel ou tel emploi : il sera toujours temps de les aborder plus tard. Ensuite, les langages et systèmes de développement intéressants industriellement sont rarement pédagogiques (je pense en particulier à Java).

Enfin, pour d'autres, il s'agit d'enseigner les bases conceptuelles avec lesquelles appréhender et comprendre le monde numérique qui les entoure ; bases dont il est d'ailleurs manifeste que tant d'adultes ne les ont pas, tant la pensée magique semble fréquente en matière d'informatique. Cet enseignement peut certes passer par de la programmation (personne de sérieux ne parle « d'enseigner le code » ou « d'enseigner le codage »), mais l'objectif n'est pas de former des programmeurs. Je voudrais insister là dessus.

J'ai enseigné de 1999 à 2009 la programmation, dans divers établissements (Université Paris-Dauphine, ENSTA, École polytechnique). Dans tous les cas, il s'agissait d'un enseignement obligatoire dans le cadre d'une formation pluridisciplinaire qui ne visait pas spécifiquement à former des développeurs.

Premier constat : contrairement à ce que F.-X. Bellamy semble croire, tout le monde n'arrive pas au baccalauréat , voire au baccalauréat+2, en maîtrisant les manipulations des outils informatiques. J'ai eu affaire à des étudiants qui ne savaient pas taper sur un clavier. Certes, ils arrivaient d'Afrique, et certes, c'était quand F.-X. Bellamy était encore au lycée ou en khâgne, aussi peut-on peut-être me reprocher d'évoquer une époque révolue. Je pense toutefois qu'il faut être prudent quand au niveau des compétences qui, n'étant pas enseignées à l'école, le sont éventuellement au sein des familles, ne serait-ce que parce que leur équipement varie considérablement : tous les adolescents n'ont pas un ordinateur dans leur chambre.

Deuxième constat : contrairement à ce que l'on peut croire, la principale difficulté dans l'apprentissage de la programmation n'est pas dans la « technique » (syntaxe plus ou moins heureuse du langage de programmation, environnement de développement etc.). Certes, celle-ci constitue une difficulté et peut rebuter, mais les principales difficultés sont ailleurs :

  1. L'incapacité à diviser un problème en sous-problèmes, de taille et de complexité maîtrisables, que l'on peut successivement résoudre et dont on peut tester séparément les solutions ; l'incapacité à fixer des étapes intermédiaires qui, certes, ne résolvent pas entièrement la question originale, mais constituent des jalons utiles.

  2. L'incapacité à rechercher la cause d'une dysfonctionnement (« bug ») : incapacité à décomposer le problème en éléments vérifiables individuellement, refus de lire les messages d'erreur, refus de lire la documentation, alors que devant un dysfonctionnement il faut au contraire posément analyser ce qui se passe et bien distinguer ce dont on est sûr de ce que l'on espère (très difficile).

  3. L'incapacité à se remettre en cause : il est très dur pour les étudiants d'admettre que la création de leur esprit puisse être incorrecte, de sorte qu'ils attribuent souvent les éventuels dysfonctionnements au système de développement (pourtant conçu par des professionnels et abondamment testé). La programmation est un exercice d'humilité.

On le voit, il s'agit plus de faiblesses cognitives que de problèmes spécifiquement informatiques. Il est possible que l'apprentissage de la programmation aide à les surmonter.

En d'autres termes, je vois la programmation comme un apprentissage d'une certaine forme de rigueur : il faut toujours être prêt à se remettre en cause et à admettre ses erreurs, il ne faut faire confiance à rien que l'on n'ait prouvé ou testé, il faut savoir analyser et décomposer un problème.

Lorsque l'on progresse dans le domaine, une autre difficulté est de savoir distinguer des problèmes apparemment proches mais en fait fort différents, ou de constater que des problèmes apparemment sans rapport sont en fait proches, voire identiques.

On le voit, on est loin de faire joujou avec une tablette, et plus proche du discernement cher à F.-X. Bellamy.


L'ordinateur aux commandes

L'informatique suscite parfois certaines inquiétudes, notamment en ce qu'elle substitue la décision des machines à celle des hommes.

En 2007, je publiai une récension critique du livre de ma collègue Barbara Cassin, philosophe, où elle dénonçait la sélection automatisée des articles Web « intéressants » par les moteurs de recherche et notamment par Google, préférant une sélection par les « maîtres » au processus statistique de Google, qui ne fait que propager les goûts de la foule. On peut aussi mentionner les peurs suscitées par le projet de loi sur le renseignement et son usage d'« algorithmes » de détection de comportements suspects.

Récemment, la philosophe Cynthia Fleury affirmait dans La Croix

« On va donc liquider la pensée – qui est liée au jugement – en s’en remettant à une machine qui fait des probabilités. »

« Espérons que le médecin, demain, n’aura pas l’obligation de tenir compte des probabilités, quant à telle ou telle maladie, afin de déterminer une action thérapeutique. »

Cynthia Fleury ne le sait sans doute pas, mais cela fait belle lurette que des ordinateurs prennent des décisions de vie et de mort.

Dans un avion de ligne moderne (Airbus A320 et suivants, Boeing 777 et suivants...), la transmission des ordres des pilotes aux gouvernes ne passe plus par des liaisons hydromécaniques mais par des calculateurs électroniques (on parle de « commande de vol électrique » ou de fly-by-wire). Ceux-ci mettent en œuvre divers algorithmes qui vont bien au-delà de la transmission simple des ordres du pilote ; par exemple, la commande de vol peut pratiquer automatiquement une manœuvre anti-décrochement. Certains d'ailleurs opposent sur ce point les philosophies d'Airbus et de Boeing : chez Boeing, les pilotes ont la possibilité de mettre l'avion dans une configuration dangereuse (hors enveloppe de vol) en forçant sur les commandes au-delà d'un durcissement, tandis que chez Airbus, lorsque l'avion fonctionne en « loi normale », c'est impossible.

Lorsque nous évoquions l'utilisation de notre logiciel Astrée pour la vérification de certaines propriétés sur les systèmes de commande de vol, des personnes, inquiètes, nous disaient qu'elles espéraient bien que l'on puisse « repasser en manuel », en quelque sorte en débrayant le pilote automatique. Or, comme expliqué ci-dessus, il est impossible de débrayer totalement une commande de vol électrique… (on peut prévoir un système hydromécanique de secours sur certaines gouvernes, mais pas sur toutes).

Depuis 1993 (États-Unis) ou 2000 (Europe), les avions de ligne doivent mettre en œuvre un système d'alerte anti-collision (TCAS / ACAS). Ce système avertit les pilotes de la proximité d'autres appareils et, en cas de risque imminent de collision, leur fournit un « avis de résolution » (habituellement, l'un des avions doit monter et l'autre descendre). On peut bien sûr arguer qu'il ne s'agit que d'un avis et non d'un ordre aux pilotes… mais la réglementation de l'Organisation de l'aviation civile internationale (Airborne Collision Avoidance System (ACAS) Manual, 2006, §5.2.1.2) est claire

« Lorsqu'un avis de résolution [resolution advisory, RA] est produit, le pilote aux commandes doit réagir immédiatement en lisant les indications et effectuant la manœuvre indiquée, sauf si agir ainsi mettrait en danger la poursuite du vol. La réaction instinctive du pilote devrait toujours être de réagir sans attendre à un RA en suivant la direction et le degré indiqués. »

Cette réglementation, donnant notamment la priorité aux RA de l'ACAS par rapport aux indications des contrôleurs aériens, fait suite notamment à l'accident d'Überlingen, où les contrôleurs aériens et l'ACAS avaient donné des ordres incohérents. La solution est simple : à moins qu'il n'y ait une raison évidente et pressante, « on doit toujours suivre ce que dit l'ordinateur ».

Quant aux « probabilités » dénoncées par Mme Fleury, la nouvelle version de l'ACAS (ACAS X) est basée sur des calculs assez complexes de probabilités, le choix proposé par l'ordinateur résultant en quelque sorte d'une minimisation de la probabilité de collision.

Bien entendu, le cas des trajectoires d'avions est assez particulier. Leur physique est bien connue et donne un modèle mathématique relativement simple (relativement, par exemple, à la complexité biologique) ; par ailleurs, en cas de collision imminente, il faut une réaction rapide (pas le temps pour les pilotes de dialoguer avec les contrôleurs aériens ou à chercher à comprendre ce qui se passe). On ne saurait donc généraliser leur cas à d'autres domaines.

Pour autant, il me semble bien qu'en médecine, cela fait là aussi belle lurette que l'on est passé, du moins en théorie, de la pure intuition du médecin à la « médecine fondée sur les faits », basée sur des études statistiques et probabilistes. Autrement dit, là aussi, Mme Fleury semble s'alarmer d'une possible évolution qui est en fait déjà en vigueur.

Bien entendu, comme pour tout autre genre de modèle mathématique, il existe des usages corrects et des usages incorrects des probabilités et des statistiques. Chaque modèle est une image sélective de la réalité, et il n'est évidemment pas de mon propos, bien au contraire, d'encourager à leur usage aveugle et sans réflexion (hors de cas très particuliers comme l'aviation, où chaque seconde compte).

Venons-en maintenant à une question d'actualité. J'ai évoqué l'inquiétude de ceux qui voudraient que l'on puisse forcément « piloter en manuel ». Or, dans la dernière catastrophe aérienne en France, le vol 9525 de Germanwings, le drame est justement qu'on a laissé faire ce qu'il voulait au pilote : celui-ci a délibérément choisi une trajectoire de descente menant à une collision avec la montagne, et l'a maintenue malgré les alertes de l'avertisseur de proximité du sol (voir rapport préliminaire du BEA).

On pourrait envisager que l'informatique de bord interdise ce genre de trajectoires… (ce qui n'est pas si facile, car il faut tout de même prévoir les possibilités d'atterrissage d'urgence comme celui de l'A320 sur l'Hudson, ou celle du vol TACA 110 sur une digue). On avait même parlé de tels dispositifs pour contrer d'éventuels pirates de l'air suicidaires, comme ceux des attentats de 2001 (mais on a préféré l'installation de portes tenant les méchants hors du cockpit, ce qui n'a évidemment pas fonctionné alors que le méchant était dans le cockpit).

Les questions se posent là en nombre de vies sauvées et non en spéculations sur l'avenir de la Pensée. Il s'agit de peser ce qui est faisable ou non, à quel niveau de sûreté, et à quel coût.

jeudi, mai 14 2015

La rédaction en place limitée

Maïeul Rouquette, doctorant en histoire du christianisme antique, s'est étonné que j'aide des doctorants, voire des post-doctorants, à rédiger des articles scientifiques : ceux-ci ne savent-ils pas rédiger depuis leurs études de licence ?

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mardi, avril 28 2015

Sur la réforme du doctorat

Un projet d'arrêté réformant le doctorat suscite la polémique. Son texte a « fui » sur le Web. Le sociologue Pierre Dubois, sur son blog Histoires d'Université, en a publié une critique sanglante. Un collectif de doctorants en sciences humaines et sociales d'Amiens le dénonce. Deux doctorants en géographie de la Sorbonne, Leïla Frouillou et Paul Citron, ont quant à eux publié dans le Monde une tribune centrée sur la limitation de la durée du doctorat à 3 ans, au titre provocateur « Vers un doctorat « vite fait mal fait » ? ».

Voyons ce qu'il en est, notamment par comparaison avec le texte en vigueur, datant de 2006 (on pourra également se rapporter aux textes de 1984, 1988, 1992, 2002).

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dimanche, avril 19 2015

Projet de loi sur le renseignement : aucun informaticien interrogé ?

Lors de l'examen du projet de loi sur le renseignement, on a beaucoup parlé d'algorithmes, souvent entre personnes qui ne savaient pas très bien de quoi il s'agissait. Pourtant, à ma connaissance du moins, les députés n'ont auditionné aucune personnalité scientifique ou technique capable de les éclairer sur les réseaux ou la fouille de données.

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vendredi, avril 17 2015

La science de Bernard Cazeneuve

Le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve a expliqué à l'Assemblée nationale (je reprends le compte-rendu officiel, même si celui-ci ne colle pas à l'intervention du ministre) :

Il est un autre point sur lequel je voudrais insister : on ne peut répéter à l’envi des choses fausses, ni considérer, madame Attard, que sous prétexte que c’est écrit dans le journal, c’est vrai. J’ai appris à l’école à ne pas croire ce qu’il y a dans les journaux ou dans les livres, à exercer mon esprit critique et user de ma libre conscience plutôt que de gober béatement et benoîtement ce que dit la presse. Je suis un esprit libre et indépendant et j’entends le demeurer. Les faits que vous rapportez figurent peut-être dans L’Obs, ou dans le Petit Bessin illustré ; mais par nature, et par essence, je n’y crois pas.

Il répondait apparemment à cette intervention de Mme Attard :

J’espère en tout cas, mes chers collègues, que vous avez pu lire pendant la pause l’excellent article d’Andréa Fradin dans L’Obs, qui explique à quel point les algorithmes seront inutiles.

Je ne peux qu'approuver Bernard Cazeneuve quant à son scepticisme à l'égard de la vérité de ce qui est publié dans la presse. De là à faire la leçon, modèle « rappels d'école », sur les moyens d'établir la vérité, à une docteure en archéologie, voilà un pas qu'il me semble assez malséant de voir franchi.

Si Bernard Cazeneuve ne tire pas ses informations sur la fouille de données de la presse, où les prend-il ? Sa formation, sa façon de s'exprimer lorsqu'il aborde des points techniques, ne laissent pas supposer une grande maîtrise personnelle du sujet : il doit donc se reposer sur d'autres.

Dans cette intervention, il nous éclaire :

Mes services de renseignement ont pu, par des échanges d’informations, savoir que des terroristes procédaient, sur le darknet, à des communications cryptées donnant des éléments précis sur leur intention de commettre des actes terroristes.

Ainsi, M. Cazeneuve s'informe auprès de ses services. Cela est bien naturel : c'est aux administrations d'informer le ministre de tutelle de réalités techniques qu'il n'a ni le temps ni les capacités d'appréhender lui-même. J'ai toutefois quelques remarques à ce sujet :

  1. Toute bureaucratie tend à revendiquer plus de moyens et moins de moyens de contrôle ou de voies de recours contre ses décisions. Il suffit de constater, par exemple, comment les administrations françaises ignorent la loi du 17 juillet 1978 sur l'accès aux données administratives ou tentent de gêner son application (manœuvres dilatoires, menaces…). Autrement dit, ce que demande une administration ne va pas forcément dans l'intérêt des citoyens, mais plutôt dans le sens de la commodité de son fonctionnement interne.

  2. Pour les mêmes raisons, il n'est pas rare que l'administration, disons, interprète la loi ou la réalité dans le sens qui l'arrange.

  3. Par « échange d'informations » il faut sans doute entendre « échange d'informations avec des services de renseignements étrangers ». Parmi les alliés de la France susceptibles de fournir des informations résultant de récolte d'informations sur Internet, on trouve principalement l'alliance UKUSA et notamment les États-Unis. Or, le gouvernement américain est susceptible de mentir quand cela arrange ses intérêts stratégiques, comme on l'a vu dans l'affaire des armes de destruction massive imaginaires de l'Irak.

  4. Il s'agit d'un argument d'autorité : « les services sont les experts du domaine, et ils m'ont dit que ». Or cet argument est invérifiable : les agents des services de renseignement sont soumis au devoir de réserve, de sorte que quelles que soient les avis que leur ministre de tutelle leur attribue, ils ne peuvent ni démentir ni apporter des corrections ou des bémols.

Regardons maintenant l'article d'Andrea Fradin, que M. Cazeneuve dédaigne en renvoyant Mme Attard à l'école. Celui-ci donne également dans l'argument d'autorité invérifiable (un docteur en intelligence artificielle qui a souhaité conserver l'anonymat), et la copie d'écran de code Python de calcul de log-likelihood a sans doute plus pour but d'impressionner que d'informer de parfaits béotiens. On trouve toutefois également des citations de mes collègues Gilles Dowek, Colin de la Higuera et Marc Schoenauer.

Or, Gilles Dowek est parfaitement identifiable : directeur de recherche à l'INRIA, il a été professeur à l'École polytechnique et directeur scientifique adjoint de l'INRIA, parmi d'autres fonctions. Il n'est spécialiste ni de fouille de données ni de réseaux, mais une personne qui a exercé de telles fonctions en a forcément beaucoup entendu parler, ne serait-ce que par nécessité d'évaluer les collègues, leurs projets de recherche, les recrutements. Par ailleurs, la parole d'un chercheur, même fonctionnaire, est de part la loi bien plus libre que celle des professionnels du renseignement.

Quant à Marc Schoenauer, il est également directeur de recherche à l'INRIA et spécialiste d'intelligence artificielle (apprentissage automatique etc.). Le professeur des universités Colin de la Higuera, quant à lui, était président de la Société informatique de France et ses recherches portent également sur l'intelligence artificielle.

Je trouve toujours troublant qu'en France, on paye des chercheurs et des enseignants-chercheurs pour être très compétents dans leur discipline et qu'ensuite on ignore superbement ce qu'ils ont à en dire.

Quant à la presse, les politciens qui la dédaignent lorsqu'elle les contredit sont souvent les premiers à la citer, ainsi que ses sondages, quand elle va dans leur sens.

PS : Quant à moi, s'il y a quelque chose dont je me méfie à part des discours mensongers et incompétents des politiciens et des approximations de la presse, c'est des discours promotionnels des industriels, notamment « technologiques », et de leurs solutions magiques.

Je suis suspect ainsi que mes collègues

Lors des discussions autour du projet de loi sur le renseignement, certains ont présenté comme suspect le fait pour un internaute de masquer son adresse IP, c'est-à-dire son adresse de connexion sur Internet. Si c'est le cas, alors je suis vraiment très suspect !

A priori, le « masquage de l'adresse » peut paraître une activité mystérieuse, inquiétante, et on ne voit pas très bien pourquoi quelqu'un pourrait vouloir « masquer » son adresse si ce n'est pour dissimuler des activités illicites ? En réalité, quotidiennement, quantité de gens « masquent » leur adresse de connexion Internet pour des raisons très recommandables, notamment professionnelles.

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jeudi, avril 16 2015

La machine à produire des listes de faux suspects

On nous annonce, comme remède au terrorisme, l'installation d'une détection algorithmique de comportements suspects d'internautes. Je suis sceptique. Permettez une anecdote professionnelle...

Je travaille, pour faire simple, sur la détection automatique de bugs dans les logiciels et/ou la preuve de leur absence. On pourrait croire qu'un système qui trouve automatiquement des bugs serait bienvenu dans les entreprises traitant de logiciels. Ce n'est pas forcément le cas !

À l'exception de cas particuliers (pilotage d'avion…), les logiciels sont souvent plein de bugs et les équipes de développeurs doivent gérer des listes de milliers de signalements de bugs par des utilisateurs. Le flux de bugs signalés est tel qu'il faut faire un tri, traiter ceux qui semblent les plus urgents ou importants et… « classer verticalement » ceux qu'on n'a pas le temps de traiter, voire les sortir de la liste au motif qu'on n'en entend plus parler.

Autrement dit, pour les équipes des industriels de l'informatique (*), un système automatique à trouver des bugs n'est pas pas forcément le bienvenu : il leur rajouterait des signalements dans la liste des problèmes à traiter, alors que ces signalements porteraient le plus souvent sur des problèmes potentiels mais qui ne se posent chez aucun client. Il n'y aurait juste pas le temps de les traiter.

Un système automatique qui fournit des listes de problèmes éventuels est de peu de secours pour des gens qui n'arrivent déjà pas à traiter les problèmes avérés.

Les affaires Merah, Coulibaly et Kouachi nous ont démontré que les services de police spécialisés manquent de moyens pour « suivre » des individus avec des antécédents sérieux. On se demande donc ce qu'ils pourraient bien faire de signalements automatiques, dont on peut raisonnablement soupçonner que la majeure partie seraient des faux positifs.

(*) Il me semble que le collègue qui racontait cela appartenait à la division recherche d'un grand industriel de l'informatique basé près de Seattle.

PS : Au vu de certains grands projets gouvernementaux dans le domaine informatique, par exemple de logiciels de paye, j'en viens à me demander si un but réel de ces « détections algorithmiques » n'est pas de fournir de juteux contrats à des fournisseurs de matériels et logiciels et des SSII.

mardi, avril 7 2015

Bloqué par Jean-Jacques Urvoas

Le 9 février 2015, le député Jean-Jacques Urvoas prononçait une conférence à l'Institut des Hautes Études de la Défense nationale, lors de laquelle il a affirmé :

Nous avons besoin d'analystes, nous avons besoin d'informaticiens, nous avons besoin de mathématiciens qui arrivent à manier la cryptologie, c'est-à-dire la capacité à pénétrer les réseaux Internet.

Pour mémoire, je suis informaticien et, modestement, mathématicien, et j'ai même publié des articles de recherche sur l'analyse des protocoles cryptographiques. Il me semble donc que je rentre dans les catégories dont Jean-Jacques Urvoas affirme que la défense de la France a besoin.

Suite à une mention de cette conférence sur Twitter, je postai hier cette remarque :

La cryptologie n'est pas la capacité à pénétrer les réseaux.

Cette remarque était à la fois parfaitement polie et factuelle. Pourtant, je m'aperçois aujourd'hui que M. le député Urvoas m'a « bloqué », c'est-à-dire que je ne peux suivre les messages qu'il poste (ou, plutôt, que je devrais faire une petite contorsion pour cela).

Je ne peux m'empêcher de voir dans cette réaction une curieuse conception du débat démocratique.

C'est la troisième fois en quelques années que je vois un député, fort indigné qu'un·e simple citoyen·ne lui fasse remarquer qu'il parle de ce qu'il ne connaît pas, faire preuve de morgue... et pourtant je discute rarement avec ce type de personnages. (Un jour, je raconterai ici comment Jacques Myard a voulu m'expliquer la publication scientifique.)

PS : Dans le même ordre d'esprit, le député Jérôme Lambert a fait un magnifique numéro de 'splaining à une enseignante d'histoire-géographie-éducation civique, en lui expliquant qu'elle ne comprenait pas le droit et la justice en France. Bizarrement, quand c'est une maîtresse de conférences en droit qui a donné raison à l'enseignante, on ne l'a plus entendu.

Il faut dire que M. le député estime a en bien piètre estime ceux qui s'inquiètent du projet de loi sur le Renseignement :

« mais non...ça "gueule" pas...ils ont trouvé un centre d'intérêt dans leur vie morne. C'est tout, et c'est bien ainsi »

mercredi, avril 1 2015

ENJOY YOURSELVES !!!

Lorsque l'on arrive à la moitié de sa vie, on se pose certaines questions : fais-je bien ce que je veux ? ai-je bien vécu ? ma vie me ressemble-t-elle ? Pour ma part, je suis revenu de certaines illusions sur la recherche scientifique, laquelle me semble maintenant une bureaucratie à peine plus excitante que celle de la Comptabilité publique. Pink Floyd a bien résumé mes sentiments dans la chanson Time :

And then one day you find ten years have got behind you.
No one told you when to run, you missed the starting gun.
So you run and you run to catch up with the sun but it's sinking
Racing around to come up behind you again.
The sun is the same in a relative way but you're older,
Shorter of breath and one day closer to death.

Quand j'y réfléchis, je me suis laissé jusque là porter par la vague, comme un « bon élève » ; pour tout dire, je manque maintenant de tout enthousiasme. Il est temps d'agir, et pour cela de saisir les opportunités qui se présentent.

J'ai donc décidé de me mettre en disponibilité du CNRS pour occuper temporairement le poste de second guitariste dans le groupe Brit Floyd, le guitariste en titre s'étant brûlé la main en allumant un barbecue. N'étant pas à un paradoxe près, j'ai toujours rêvé de chanter We don't need no education, ou de gueuler

And if you're taking your girlfriend
Out tonight 
You'd better park the car
Well out of sight.
Cause if they catch you in the back seat
Trying to pick her locks,
They're gonna send you back to mother
In a cardboard box.
You better run.

Allez, bonne bourre à tous ceux qui soumettent des projets ANR. Moi, je répète.

PS : Je suis preneur de toute solution pour éviter d'avoir la voix cassée au moindre rhume.

mardi, mars 31 2015

Sur l'extension de la censure administrative aux sites proxénètes

Le Sénat a adopté un amendement (présenté d'une part par Michelle Meunier, sénatrice socialiste, d'autre part par des sénatrices et sénateurs de centre-droit) autorisant l'autorité administrative à ordonner le retrait de contenus présents sur Internet

« [lorsque les nécessités de la lutte] contre le proxénétisme et la traite des êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle [l'exigent] ».

En l'absence de retrait sous 24 h, l'autorité administrative peut ordonner le filtrage de ces contenus aux fournisseurs d'accès Internet.

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Un constat sur la séparation des pouvoirs en France

Les parlementaires refusent de devoir justifier de l'usage de leur indemnité représentative de frais de mandat, car devoir rendre des factures à des fonctionnaires serait incompatible avec la séparation des pouvoirs, mais n'hésitent pas à voter des motifs de censure administrative (fût-ce sur Internet, toujours moins bien considéré que le papier) afin de contourner le passage devant l'autorité judiciaire.

Pas grand monde ne bronche, à part des associations comme LQDN. Il est vrai que c'est pour la bonne cause !

lundi, mars 30 2015

Sur les quotas de femmes dans les comités de sélection de l'enseignement supérieur

À compter de cette année, les comités de sélection pour le recrutement des maîtres·ses de conférence et professeur·e·s des universités devront comporter au moins 40 % de membres de chaque sexe. Je me suis accroché avec deux personnes sur Twitter à ce propos, les messages en 140 caractères n'aidant sans doute pas. Je voudrais donc expliquer ici pourquoi :

  1. J'approuve cette mesure (mais pas certains aspects de sa mise en œuvre)

  2. Je déplore qu'on ait du en arriver là.

  3. Certaines collègues femmes se montrent agacées.

  4. Je considère que sa mise en œuvre devrait être améliorée.

  5. J'ai diverses interrogations.

Sexe vs genre

Je ne désire pas rentrer ici dans la distinction sexe vs genre, tout simplement parce que nous parlons ici de catégories juridiques et non de concepts sociologiques ou philosophiques. Autrement dit, je considère qu'est un homme ce que la loi considère comme un homme, et une femme ce que la loi considère comme une femme.

Je note cependant qu'il n'est pas impossible qu'un jour il y ait des contestations en cas de présence de personne transgenre dans un jury. Je suppose que ce qui comptera alors est leur état-civil et non leur perception de leur genre.

Pourquoi j'approuve cette mesure

Le sexisme existe, qu'il soit explicite (« les filles c'est fait pour se marier, par pour faire des études ») ou plus feutré. S'ajoutent certaines réactions, du genre « si on la recrute elle risque d'être en congé maternité dans un an et nous serons bien embêtés » ou encore « si vous vouliez faire carrière dans la recherche, il ne fallait pas faire d'enfants », parfois d'ailleurs du fait de chercheuses âgées sans enfants. Un quota de femmes un tant soit peu important me semble pouvoir pallier ce genre de réflexions.

Même sans sexisme du jury, une candidate peut se sentir intimidée par un jury 100 % masculin. Une proportion non négligeable de femmes ont souffert de réflexions déplacées, harcèlement ou autres attaques sexistes, de sorte que,, devant des hommes mêmes les mieux disposés et inoffensifs, elles peuvent être déstabilisées. (Mais alors, ne faudrait-il pas faire de même par rapport aux origines ethniques ? Jusqu'où aller ?)

Enfin, j'acquiesce à l'argument selon lequel les jurys et autres comités sont non seulement des lieux de décision, mais aussi des lieux où l'on se fait connaître. Or, il y a une tendance naturelle à l'homophilie, c'est-à-dire à recruter les gens qui nous ressemblent d'une façon ou d'une autre. Diversifier les profils est donc utile. (Mais là encore, jusqu'où aller ? Faut-il imposer des quotas de non-normaliens dans les jurys de recrutement en mathématiques ?)

Je déplore qu'on ait dû en arriver là, comme à chaque fois que l'on impose une mesure bureaucratique et « numérique », alors que la communauté scientifique aurait dû agir d'elle-même. Comme une interlocutrice l'a bien résumé, c'est un « patch », un pis-aller insatisfaisant.

Le fantasme des lieux de pouvoir

Parmi les autres personnes qui approuvent l'instauration de ces quotas, on en trouve avec une rhétorique parlant de la place des femmes dans les « lieux de pouvoir ». Je ne peux m'empêcher de penser qu'en l'espèce, s'agissant des comités de sélection de l'enseignement supérieur, cette terminologie relève pour partie du fantasme.

Rappelons les faits. Contrairement à feues les commissions de spécialistes, aux sections du Conseil national des Universités (CNU) ou du Comité national de la Recherche scientifique (CoNRS), un comité de sélection est nommé pour un poste donné et n'est pas reconductible. On a vu mieux pour installer un « pouvoir »...

Ce n'est pas non plus comme si les candidats recrutés devaient une reconnaissance éternelle aux membres des comités. J'ai rencontré un jeune maître de conférence à la cantine de l'École polytechnique, il ne se rappelait pas que j'avais été dans son jury. ;-)

Pour tout dire, je n'en ai personnellement rien à faire que M. Machin ou Mme Duschmoll soit recruté·e à Lille ou à Toulouse, alors l'impression d'exercer du pouvoir...

On nous dit également qu'il y aurait du plaisir à participer à ce « pouvoir ». Récapitulons mon dernier comité : j'avais une réunion le matin à Grenoble, j'ai pris l'avion, j'ai appris au dîner que la présidente du comité était empêchée, je me suis couché à minuit après avoir vérifié dans les textes ce qu'il convenait de faire alors, j'ai passé la journée du lendemain en comité avec une petite pause pour un médiocre plateau-repas, et je me suis levé le lendemain matin, jour férié, à 4h45 pour rentrer chez moi. On a vu mieux dans le glamour et l'agréable.

Autant dire que si la réglementation impose la présence de femmes dans les comités et commissions diverses, ce n'est pas moi que cela gêne, ce sont les collègues femmes qui vont devoir assumer ces responsabilités. Moi, j'aurai des printemps tranquilles.

L'agacement des collègues femmes

J'ai entendu plusieurs collègues se plaindre d'être « essentialisées » comme femmes. Ainsi, une collègue de mathématique pure se plaint qu'on lui demande, parce que femme, de conseiller les carrières d'étudiantes en mathématiques appliquées, domaine qu'elle ignore largement. (On relèvera que l'opposition essentialisée hommes/femmes n'est pas forcément la plus pertinente : il est périlleux de confondre une théoricienne des nombres avec une experte en résolution numérique d'équations aux dérivées partielles.)

Une collègue d'informatique se plaint de l'« effet quota » : quand on la sollicite pour un comité de sélection, est-ce pour ses capacités ou pour remplir la proportion imposée de femmes, et est agacée de recevoir toutes les propositions pour « jeunes chercheuses », y compris celles qui ne s'adressent pas aux personnels dans sa position.

Une autre collègue, professeure, me dit devoir refuser les sollicitations pour des comités sous peine d'occuper indûment son printemps... et ce n'est pas la seule.

Une collègue a reçu une annonce d'une université allemande insistant lourdement sur l'opportunité qu'il y a à ce qu'il y ait des candidates. Elle me dit avoir l'habitude de « faire quota ».

Une autre collègue a élégamment résumé :

« Ah oui tu es dans plusieurs comités de sélection toi maintenant

    — oui, mon vagin intéresse du monde... »

J'ai fait part de ces ressentis sur Twitter. Une féministe, d'ailleurs ni chercheuse ni enseignante-chercheuse, les a mis en doute, comme si je les avais inventés ou que j'avais « projeté » mes propres sentiments. Un féministe, lui non plus ni chercheur ni enseignant-chercheur, m'a fait remarquer qu'il y avait eu des femmes qui étaient opposées au droit de vote pour les femmes et que, heureusement, on était passé outre. Je trouve qu'il y a là un certain paternalisme militant (militant-splaining ?) à nier le ressenti des principales intéressées...

D'un autre côté, dans l'enseignement supérieur et recherche, on fait toujours plus ou moins quota de quelque chose. Je me rappelle que l'on m'avait ainsi expliqué « il fallait un non-parisien » pour justifier que l'on m'ait appelé dans je ne sais plus quel jury ou comité... On peut faire aussi quota de jeune, quota d'une thématique, alors pourquoi pas quota de femme ?

Les problèmes concrets posés

Certaines réflexions simplistes sur les jurys de concours semblent supposer qu'en quelque sorte les chercheurs et enseignants-chercheurs d'une même discipline sont interchangeables. Hélas non...
La composition des comités de sélection des maîtres·ses de conférence des universités est très strictement réglementée nationalement. De mémoire :

  1. Nombre minimal et maximal de membres.

  2. 50 % de maîtres·ses de conférence des universités titulaires et assimilé·e·s au sens des élections au Conseil national des Universités (« rangs B »), 50 % de professeur·e·s des universités et assimilé·e·s titulaires au sens des élections au Conseil national des Universités (« rangs A »).

  3. Minimum de 50 % de membres extérieurs à l'établissement.

  4. Et maintenant minimum de 40 % de chaque sexe.

Bien entendu, le non respect de ces consignes peut résulter en l'annulation du concours, événement gravissime. (Il me semble que les points 1, 2, 4 s'apprécient à la composition du jury, seul le point 3 s'appréciant de la formation délibérant effectivement : autrement dit, si un membre extérieur est absent pour une quelconque raison et qu'on tombe sous 50 % d'extérieurs, on doit éjecter un membre local, mais heureusement cela ne s'applique pas aux autres critères, sans quoi une réaction en chaîne pourrait invalider un jury à partir d'une seule absence.)

Ajoutons des contraintes non réglementaires mais bien réelles :

  • Représentation des thématiques des équipes de recherche concernées.

  • Représentation des besoins d'enseignement.

Certains établissements appliquaient des quotas de femmes avant même qu'ils en soient obligatoires. Cela donnait :

  • Des collègues femmes sur-sollicitées au printemps, notamment les « rangs A ».

  • Des demandes désespérées, du style « Tu connais une maîtresse de conférence de compilation, mais pas lyonnaise ? Machine ? Mais elle est aux Mines et donc pas assimilée à une maîtresse de conférence au sens des élections CNU... Bidule ? Mais elle est professeure ! Machine ? Mais elle n'est pas encore titulaire ! »

C'est pour ces raisons que j'aurais personnellement préféré un assouplissement des autres critères de composition, afin d'éviter des contraintes sur-tendues.

J'avoue ne pas cacher mon agacement, sur ce sujet, face aux réflexions faciles de collègues d'autres disciplines où il y a abondance de femmes, par exemple la sociologie (à peu près 45 % de femmes chez les enseignants-chercheurs de cette discipline). Sans doute qu'eux n'ont pas de problème pour former des jurys paritaires. En informatique, nous en sommes à ce qu'il n'y ait plus d'étudiantes ou presque dans certains cours ! En fait, nous sommes sans doute dans une position inversée par rapport à la leur : eux ont un auditoire largement féminin et un corps professoral plutôt masculin, tandis qu'en informatique le corps professoral est souvent plus féminin que l'auditoire.

Quelques remarques en conclusion

Personnellement, je pense que cette mesure ne va pas changer grand chose au recrutement des femmes comme enseignantes-chercheuses en informatique. Il me semble que cela ne s'attaque pas à deux problèmes importants : 1) la possibilité de concilier carrière et vie de famille (que ce soit pour les hommes ou pour les femmes) 2) l'amont.

Ce qui serait plus significatif, mais plus difficile à mettre en place car ne relevant pas d'une simple décision réglementaire, ce serait un nouveau regard sur les carrières, notamment la fin du fétichisme des post-doctorats et surtout des « mobilités » et la prise en compte des maternités et paternités dans l'évaluation des chercheurs. En effet, dans l'état actuel des choses et pour caricaturer, l'évaluation des carrières favorise les hommes mariés à une institutrice, ou autre métier à horaires réguliers et vacances larges et sans déplacements professionnels, et où il est facile d'obtenir une mutation (je connais aussi le cas symétrique : femme chercheuse, mari instituteur ou autre métier qui permet de gérer les enfants).

Je rappelle également que le congé paternité n'est que de... 11 jours, et que les règles de fonctionnement de certains financements de recherche peuvent aboutir à des situations financières et administratives pénibles en cas de congés maternité (par exemple, les contrats ERC tenaient compte de l'éventuelle maternité de la porteuse de contrat mais pas de ses subordonnées).

Il est très, très compliqué d'être un ménage d'universitaires avec enfants sans sacrifier une des deux carrières. En France, contrairement à d'autres pays (USA, Allemagne, Suisse), il est quasi-impossible de proposer des accommodements de « double carrière » aux recrutés.

Un collègue propose l'implantation de crèches sur les lieux de travail. Je crois que l'objection est que cela veut dire que c'est toujours le même parent qui amène l'enfant, sauf à travailler au même endroit, ce qui apporte d'autres contraintes.

Quant à l'amont... aucune action au niveau master, doctorat et au delà ne fera augmenter la proportion de femmes dans certaines disciplines si celle-ci reste bloquée à 15 % selon des choix remontant au baccalauréat et avant et découlant largement de conditionnements sociaux. On pourra agiter tant que l'on veut les bourses l'Oréal pour jeunes chercheuses, tant qu'on aura aussi peu de jeunes femmes en maths ou en informatique, on n'en aura pas plus dans les recrutements. On se dirige vers des concours à jurys paritaires mais zéro candidates.

dimanche, mars 29 2015

Quelques anecdotes sur la parole non bienveillante

Janine, intelligente comme souvent dans sa petite BD « comment dire », nous propose des conditions de la parole éthique : dire seulement ce qui est vrai, nécessaire, et bienveillant. Ne sachant pas dessiner, je vous propose ici, chez lecteurs, de nous interroger collectivement sur ce qui pousse parfois des individus a priori non stupides à des remarques oiseuses.

Commençons par quelques anecdotes. Je devais faire une série de trois exposés sur trois jours alors que j'avais une « extinction de voix » et que mon médecin m'avait recommandé de limiter la prise de parole dans la mesure du possible. J'avais donc demandé aux organisateurs de prévoir, dans la mesure du possible, un micro afin d'éviter de devenir aphone.

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La porte anti-méchants

Il semble que l'Airbus A320 écrasé dans les Alpes l'ait été par l'action consciente de l'officier pilote de ligne, pilote aux commandes. Pour ceux qui, comme moi, ont travaillé de près ou de loin sur des questions de sûreté de fonctionnement des avions de ligne, l'ironie est patente : tous ces questionnements, toutes ces précautions, tout cela réduits à néant par une banale pause-pipi… et par une porte « anti-terrorisme » trop efficace.

Justement, réfléchissons à ces portes blindées. Celles-ci ont été rendues obligatoires pour pallier un attentat sur le modèle de ceux du 11 septembre 2001 : les individus hostiles (le mal) sont dans la cabine passagers, tandis que les pilotes (le bien) sont dans le cockpit, et on construit une muraille de protection pour éviter que les premiers n'attaquent les seconds. Ce faisant, on a ignoré le fait que le mal peut aussi se situer dans le cockpit.

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mardi, mars 10 2015

Incohérence budgétaire

La droite, en France et ailleurs, a une antienne : la gauche est dépensière, tax and spend comme disent les américains — elle taxe beaucoup pour dépenser pas toujours à bon escient, au lieu de laisser les citoyens dépenser leur argent durement gagné sur ce qui leur importe réellement. Selon elle, l'État devrait se recentrer sur ses missions principales, notamment régaliennes.

À Grenoble, la majorité écologistes – Front de Gauche menée par Éric Piolle a souhaité mettre fin à diverses subventions, dont :

  1. Celle d'un million d'euros à l'association gérant le Palais des Sports, où étaient notamment organisée une manifestation sportive, les « six jours de Grenoble », depuis réduits à trois jours.

  2. Celle de 438000 euros à l'orchestre baroque les Musiciens du Louvre.

La réaction de Matthieu Chamussy, tête de l'opposition municipale UMP ? Pétitionner en faveur du maintien de subventions.

Il faudrait tout de même savoir. L'entretien d'un orchestre baroque de réputation internationale ne fait pas partie des missions centrales d'une municipalité (voirie, écoles, crèches, éventuelle police municipale).

Au vu de pareille incohérence, on peut se demander quelles sont les « dépenses inutiles » dans lesquelles certains prétendent vouloir tailler s'ils revenaient au pouvoir…

dimanche, mars 8 2015

Foulard et brièveté

On me signale cette pétition contre l'extension de la loi interdisant le port de signes religieux ostentatoires (terme hypocrite pour « le foulard ou la coiffe que certaines musulmanes portent sur les cheveux ») à l'enseignement supérieur.

Le texte fait plusieurs pages et brasse beaucoup de sujets, dont le rapport de certains avec la cause évoquée n'est pas évident — mais bien sûr « tout est politique » et « tout est lié »... Très SHS comme style d'écriture, en tout cas.

Moi j'aurais dit :

« La présence de jeunes femmes portant un foulard sur les cheveux (et non un voile intégral comme certains médias ont montré) ne trouble pas les enseignements ; du moins pas plus que la présence d'enseignantes et d'étudiantes dont les croix en pendentif, certes plus discrètes, sont cependant bien visibles. Exclure les femmes qui portent un foulard de l'université, c'est les empêcher d'accéder à la connaissance ­— et éventuellement à un emploi valorisé et valorisant. Nous nous opposons donc à cette mesure, dont on ne voit pas le problème qu'elle devrait résoudre tandis qu'on voit très bien les problèmes qu'elle pourrait causer. »

vendredi, mars 6 2015

Les boucles terminent toujours

En cette époque troublée où les certitudes vacillent et les théories du complot se répandent, nous cherchons des points de repère. C'est pourquoi je ne sais s'il faut se réjouir ou s'indigner du paragraphe 6.8.5:6 de la norme C 2011 :

An iteration statement whose controlling expression is not a constant expression, that performs no input/output operations, does not access volatile objects, and performs no synchronization or atomic operations in its body, controlling expression, or (in the case of a for statement) its expression-3, may be assumed by the implementation to terminate.

Je comprends. Mais dois-je approuver ?

(Merci à Xavier Leroy et Pascal Cuoq.)

mercredi, mars 4 2015

Le Canard Obsédé

Le Canard enchaîné du mercredi 4 mars 2015 évoque comment divers médias ont annoncé à tort la mort de Martin Bouygues dont une chaîne, TF1, appartenant au groupe Bouygues et dont on pourrait penser que les journalistes sauraient où vérifier la mort de leur patron...

Au milieu de l'article, cette pique :

« Les pauvres complotistes du Net, eux, n'ont pas eu le temps de réclamer une preuve de vie. »

Récapitulons. Des journalistes professionnels d'une grande agence de presse, de chaînes de télévision, etc., ont annoncé à tort la mort d'un homme d'affaires sans visiblement la moindre vérification sérieuse, sans que l'on puisse en aucune façon invoquer la responsabilité du « Net », de Wikipédia et des « réseaux sociaux », et le Canard trouve encore le moyen de se moquer des « complotistes du Net » ?

À ce point, c'est une obsession.

Cédric Villani ministre !

Des rumeurs insistantes veulent que Madame la secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur et à la Recherche quitte son poste.

Tom Roud et moi-même suggérons de nommer Cédric Villani comme Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.

Il a l'air d'avoir des idées générales sur cette question, il a une réputation scientifique qui lui vaut le respect, il a géré un institut dans une situation assez compliquée, il connaît des universitaires de toutes disciplines.

  1. MarsuMinistre

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