La vie est mal configurée

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mardi, décembre 9 2014

La spectaculaire arrestation de M. Michu, pirate informatique de réputation villageoise

Dans deux jours, on connaîtra le verdict rendu par le tribunal correctionnel de Paris dans une affaire d'activisme sur Internet : en 2011, des internautes se réclamant du collectif Anonymous avaient bloqué l'accès au site Web d'EDF en saturant celui-ci de requêtes (ce que l'on appelle « attaque par déni de service distribué ») ; le prévenu est accusé d'avoir facilité cette attaque en ouvrant un service Internet permettant l'accès au canal de discussion où celle-ci était coordonnée. Cette attaque visait à protester contre l'électronucléaire, suite à la catastrophe de Fukushima.

Commençons par des légèretés. Je vous invite à lire cet article du Figaro.fr, basé sur une dépêche AFP. Les faits qui y sont rapportés correspondent à ce que j'ai pu apprendre par d'autres sources, ce n'est pas la question. En revanche, j'attire votre attention sur le portrait qui est fait du prévenu :

« Le jeune homme, âgé de 32 ans […] large boucle à l'oreille gauche et les cheveux mi-longs […] ce déchétarien revendiqué, du nom des adeptes de la récupération des aliments comestibles jetés »

J'ignore s'ils auraient écrit une description telle que :

« Cet homme de 45 ans, cheveux courts poivre et sel, en costume gris et cravate bordeaux […] cet adhérent revendiqué du MODEM, du nom d'un groupuscule centriste »

Le port d'une boucle d'oreille, de cheveux mi-longs ou la récupération d'aliments n'a aucun rapport direct avec la question qui est posée dans ce procès : à partir de quand la complicité est elle constituée ? Cette question est d'autant plus importante, s'agissant d'échanges en ligne, que l'on peut fournir un lien vers un site ou un salon de discussion sans pour autant approuver toutes les activités ou discussions qui s'y tiendront.

Peut-être s'agit-il simplement de donner un portrait du prévenu afin de le rendre plus concret, plus humain. Peut-être s'agit-il aussi d'établir une certaine marginalité, une certaine irresponsabilité (un homme de 32 ans qui n'a toujours pas de « situation »). Lorsque j'intervenais publiquement sur Wikipédia ou d'autres sujets, on me présentait, suivant qu'on voulait me présenter comme crédible ou comme irresponsable, comme « chercheur au CNRS et enseignant à l'École polytechnique » ou comme « wikipédien »…

Passons maintenant au fond de l'affaire et à des choses plus dérangeantes. Le prévenu de cet affaire a semble-t-il été gardé en garde à vue 48 heures par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, actuellement DGSI), un service de police qui traite normalement de contrespionnage, de terrorisme, de criminalité internationale, de protection du secret défense ou industriel. L'intervention de ce service hautement spécialisé était justifié par le caractère d'« opérateur d'importance vitale » d'EDF.

Patrick Pailloux, l'ancien directeur de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, définissait ainsi son rôle quant à la protection des opérateurs d'importance vitale :

Les services de l'ANSSI ne vont pas plonger et assurer la résilience de tous les systèmes d'information, la messagerie ou le système de paye de telle ou telle entreprise. " Ce qui nous intéresse, c'est le command control d'une centrale nucléaire, l'aiguillage de la SNCF, les système vitaux d'un hôpital. Tout ce qui, en cas de sabotage, d'une infrastructure entraînerait une catastrophe ", décrit Patrick Pailloux.

On ne saurait être plus explicite : EDF est un opérateur d'importance vitale en ce qui concerne la production électrique, le contrôle-commande des centrales nucléaires et des barrages ; en revanche, son site Web et sa messagerie publique ne sont pas d'importance vitale. Or, c'est ce site Web public qui a été attaqué. (Je soupçonne d'ailleurs que les services informatiques vitaux opèrent sur des réseaux privés déconnectés d'Internet ; le contraire me semblerait irresponsable et d'une rare incompétence.)

À l'époque, on nous parlait d'une affaire internationale, justifiant une enquête menée par la DCRI agissant pour la juridiction interrégionale spécialisée de Paris. Au final, un bien maigre coup de filet : outre le prévenu jugé cet automne, on a également arrêté un homme et une femme, condamnés à une faible amende et à de la prison avec sursis sans inscription au casier judiciaire. Comme le résume un policier dont le syndicat professionnel avait été également pris pour cible :

« Je pensais à des hackeurs, des super informaticiens, des petits Einstein du Web. En fait, c'est Mme Michu fait de l'informatique »

Il me semble donc manifeste que l'on a appliqué des moyens prévus pour combattre des attaques ayant des conséquences potentielles graves (morts, blessures, coupures massives d'électricité…) à une action ayant eu, au pire, des conséquences commerciales limitées. Aurait-on fait intervenir la DCRI si, par exemple, Amazon ou RueDuCommerce avaient fait l'objet d'attaques ?

Il me semble que l'on touche là à un problème politique général et important. Des menaces sont identifiées : un jour les hackers chinois, un autre « l'ultra-gauche » susceptible de former un nouvel Action directe, un jour les Anonymous, aujourd'hui les djihadistes « autoradicalisés sur Internet ». Une presse complaisante propose des reportages effrayants. Face à ces menaces réelles ou supposées, nos instances politiques adoptent des lois, des règlements, des procédures, créent des services spécialisés, censément destinés à traiter ces menaces.

Deux dérives sont alors possibles. La première est l'extension de ce qui était initialement présenté comme une procédure d'exception prévue pour des cas particulièrement graves à d'autres cas. Ainsi, le prélèvement d'empreintes génétiques était en 2001 autorisé pour les infractions sexuelles, les atteintes à la vie, les tortures et violences, le terrorisme et d'autres crimes. En 2013, il est autorisé pour de nombreux délits. Les pouvoirs publics ont ainsi voulu l'appliquer pour la destruction de cultures d'organismes génétiquement modifiés par « fauchage »…

La seconde est la tentation permanente d'utiliser les services, les procédures et les matériels d'exception pour des cas qui ne les requièrent pas. C'est ainsi qu'aux États-Unis, diverses forces de police utilisent parfois des techniques de perquisition et d'arrestation dignes de film d'action, avec armes dégainées et gilets pare-balles, pour des problèmes qui devraient se régler avec des moyens bien plus modestes : par exemple, en Floride, pour vérifier qu'un salon de coiffure possédait bien les autorisations nécessaires.

En tout état de cause, nous devons bien nous rappeler que les lois votées sous le coup de l'émotion et pour répondre à telle ou telle peur, tel ou tel fait divers, tel ou tel reportage, seront encore là dans dix ou quinze ans, quand les faits qui les avaient suggérées auront été largement oubliés.

A Christmas Drama

En France, des collectivités locales installent à leur siège (Hôtel de Ville, Conseil Général) des crèches de Noël. Certains s'y opposent, et ont d'ailleurs eu gain de cause auprès de la justice administrative. D'autres considèrent qu'il s'agit là non plus de laïcité, mais d'une sorte de laïcisme totalitaire visant rien de moins que couper la France de ses racines chrétiennes. Une polémique assez oiseuse s'ensuit — je dis oiseuse, car tout ceci me semble bien éloigné des grands problèmes de la France et du Monde. Toutefois, n'ayant pas de solution aux grands problèmes, je vais modestement tenter d'analyser ladite polémique.

La neutralité du service public

Le service public a une obligation de neutralité et d'impartialité. Un agent public, fût-il élu local, qui traite le cas d'un administré qui veut faire valoir un droit doit s'abstenir de tout parti-pris personnel, et doit faire valoir le droit et non ses convictions philosophiques ou religieuses personnelles. C'est pour ceci notamment que l'on interdit — selon des modalités et des degrés divers selon les fonctions exercées — aux agents publics d'exprimer ostentatoirement ces convictions dans l'exercice de leurs fonctions, parce que cette expression pourrait constituer une forme de pression à l'égard des administrés.

Pour se rendre compte de phénomènes qui pourraient nous paraître insignifiants dans notre entourage familier, il est parfois utile de se transposer ailleurs. Si je devais former une requête auprès d'une administration étrangère affichant des versets du Coran au dessus du guichet, j'aurais peut-être un moment d'intimidation, je me demanderais si mon dossier serait traité avec impartialité ou si je serais pénalisé pour ne pas être musulman. Une administration, une mairie, un conseil général, sont des lieux de pouvoir, où l'on peut donner ou non une autorisation, accorder ou non un permis, faciliter ou au contraire faire s'enliser des démarches.

On m'objectera certainement que ce genre de discriminations arrive peut-être ailleurs, mais que la France est un état de droit. Voire. Lors de l'examen de la loi sur le mariage homosexuel, des maires ont déclaré qu'ils interdiraient la célébration de tels mariages dans leur ville ; autrement dit, ils envisageaient de priver, au nom de leurs convictions religieuses et philosophiques personnelles, certains de leurs concitoyens d'un droit qui leur est reconnu par la loi. Il a fallu, semble-t-il, rappeler à certains qu'agir ainsi les exposerait à des poursuites…

Bien entendu, la présence d'une crèche dans le hall d'entrée d'une administration ou d'une assemblée élue n'est pas du même ordre que le refus par un fonctionnaire ou un élu de reconnaître les droits d'un administré. Par ailleurs, certains font valoir que la crèche est en France un symbole plus culturel que cultuel. Pourtant, sur ces deux points, on constate qu'il y a deux poids, deux mesures.

Pour prendre un exemple proche de moi, en France, on interdit aux doctorantes qui voudraient enseigner à l'université de porter un foulard dans leurs cheveux, au motif que celui-ci constituerait un signe ostentatoire d'appartenance à la religion musulmane (en revanche, on n'interdit par le port de pendentifs chrétiens). On peut cependant valablement arguer que ce foulard est un trait culturel et non religieux (certaines musulmanes n'en mettent pas, et des non-musulmanes, par exemple les religieuses catholiques, se couvrent les cheveux). Par ailleurs, un élu local a bien plus de pouvoir envers ses administrés qu'un chargé de travaux dirigés. Enfin, certains ont cru bon d'évoquer les possibilités d'« endoctrination » ; je serais curieux de savoir en quoi le fait que l'enseignante porte un foulard sur la tête lors de travaux pratiques de C++ lui permet d'endoctriner qui que ce soit.

On peut également se demander pourquoi certains catholiques insistent sur la présence de crèches dans les mairies et autres sièges de collectivités locales. Manqueraient-ils de locaux ? Il y a en France de très nombreuses églises, dont de très beaux édifices de centre-ville, souvent peu fréquentées, de sorte que l'installation d'une crèche pose rarement de problème de place. Quelle utilité de réclamer, en sus, une crèche devant une assemblée territoriale ?

La tribune de Gaultier Bès

C'est sur ces pensées que j'ai pris connaissance de la stupéfiante tribune publiée dans le Figaro par mon camarade Gaultier Bès.

Gaultier Bès voit dans le refus de certains des crèches dans les mairies et conseils généraux, et dans les décisions de justice rendues à cet effet, une « censure étatique », un « trou de mémoire orwellien », la manifestation d'idées « totalitaires ». Pareils propos me peinent, tout d'abord parce qu'ils me semblent dénoter un immense manque de respect envers ceux qui ont vécu, ou vivent encore, sous l'emprise d'un pouvoir totalitaire — par exemple celui de Daesh, qu'il cite en exemple.

Il m'est pénible de devoir rappeler à un normalien agrégé ce qu'est un état totalitaire qui exerce la censure. Le totalitarisme, c'est l'immixtion et l'ingérence dans la vie personnelle, dans les conversations, dans les interactions entre individus, dans les relations intimes, dans la volonté de tout contrôler et de préserver la Société de dangers mystérieux, de la décadence ou de l'impureté. Il y a eu des totalitarisme athées ; mais, longtemps, le christianisme a également été totalitaire. Avant la Révolution française, dans bon nombre de pays d'Europe, le simple fait de ne pas suffisamment affecter la dévotion chrétienne, ou, pire, de rédiger un ouvrage hérétique, pouvait amener au lynchage ou au bûcher. Plus tard, divers pays chrétiens ont réglementé la vie sexuelle de leurs concitoyens, quels organes pouvaient ou non légalement se toucher, selon ce que la morale chrétienne leur semblait autoriser ou pas. C'est cela, le totalitarisme.

Quant à la censure, faut-il rappeler que celle-ci consiste pour l'État à interdire certains propos ? On constatera aisément qu'en France le catholicisme est tellement censuré qu'il dispose d'un journal fortement subventionné (la Croix, par ailleurs fort intéressant), de canaux de radio et de télévision, de librairies, de maisons d'éditions, et de créneaux du dimanche matin sur les télévisions publiques. Tout ceci n'est pas sans rappeler ces politiciens ou commentateurs qui, sans cesse invités à donner leur opinion dans les médias, ont le front de prétendre qu'ils sont brimés et ignorés par le « système ».

Gaultier Bès nous rappelle que, parmi les principes de vie enseignés par Jésus-Christ, il y a le « désencombrement », par opposition à l'« accumulation » des biens et facilités terrestres. N'est-ce pas cependant une réaction de nanti que de réclamer l'usage des locaux des collectivités territoriales pour installer des scènes religieuses, alors que l'on dispose de tant de bâtiments dédiés à cela ? En cette saison de Noël, cela évoque Ebenezer Scrooge, riche, mais qui, au lieu de se contenter de ce qu'il a et qui lui permettrait de vivre confortablement, veut toujours plus.

J'irai plus loin. Le nanti, ou privilégié, non seulement jouit d'avantages par rapport à ses concitoyens, mais finit par ne plus les voir, ou alors à considérer que ceux-ci lui sont dus par le reste de la société. Exiger des crèches de Noël dans les mairies tout en refusant le port d'un foulard sur la tête d'une enseignante universitaire subalterne est une forme du privilège catholique.

Mais, me dira-t-on, le propos de Gaultier Bès n'est pas là, mais dans la dénonciation de la commercialisation de Noël, de ces père Noël bien gras qui servent à vendre des jouets et des je ne sais-quoi. Il va même jusqu'à dire que si on veut l'« interdire » (je mets des guillemets, on se rapportera à mes explications ci-dessus), c'est qu'elle gêne le commerce et qu'elle rappelle que l'enfant ni n'est un droit ni un dû, mais un don de Dieu qui n'a pas à être prévu ou planifié. À vrai dire, je vois peu de rapport entre la crèche de Noël et la planification familiale ; en effet, celle-ci s'adresse à la procréation naturelle, tandis que la grossesse de Marie relève, dans la tradition chrétienne, d'un phénomène surnaturel.

Malgré nos divergences, je tombe d'accord avec Gaultier Bès sur le caractère « encombré » de ces fêtes de fin d'année et des conventions sociales petites bourgeoises qui les entourent : ces repas aux mets lourds, ces cadeaux qu'il faut acheter ou recevoir par obligation, et qui nous encombrent tellement que certains les remettent en vente en ligne dès le lendemain. Cela aussi, c'est culturel…

Toutefois, je pense que cette polémique autour des crèches n'a pas grand-chose à voir avec la défense de la liberté d'expression ou avec la dénonciation du consumérisme. Il s'agit plutôt, tout simplement, d'inventer encore une menace pour ressouder le catholicisme conservateur, de même que la supposée « Guerre contre Noël » permet de galvaniser les chrétiens conservateurs outre-Atlantique. Le PACS devait amener la fin de la société française, le mariage homosexuel également, et puis on a parlé de la procréation médicalement assistée, puis de la gestation pour autrui, il faut bien trouver un sujet suivant de mobilisation… Tout cela relève de l'utilisation dans la Cité de principes commerciaux selon lesquels il faut toujours des nouveautés, toujours s'assurer une publicité. La nouvelle menace contre la France et ses racines, le nouvel iPhone, même stratégie de l'annonce.

mercredi, décembre 3 2014

La nature, on lui fait dire ce que l'on veut

Lors de discussions politiques ou sociales, et singulièrement celles autour du mariage des homosexuels, certains font appel à la notion de « nature » ou de « loi naturelle ». Leur propos n'est pas forcément très clair, mais il s'agit généralement d'établir qu'ils défendent une sorte de loi universelle des sociétés humaines contre l'introduction de constructions artificielles.

On peut faire différentes objections quant à pareille prétention. Tout d'abord, qu'y a-t-il de « naturel », dans le monde qui nous entoure ? Naturellement, l'homme se déplace en marchant à une vitesse d'environ 5 km/h (et encore, si le terrain est bon et pas en pente), tandis que des automobiles nous emmènent à 130 km/h et des avions à 980 km/h ; très clairement ces derniers nous donnent une échelle peu « naturelle » des temps et distances. Naturellement, l'homme décède de diverses maladies ; la survie d'un malade d'Ebola à l'aide de solutés de réhydratation (pour ne pas parler de techniques complexes telles que la chirurgie sur les fœtus) n'est pas naturelle.

Ensuite, ces prétentions à l'universalité ont un relent du fameux « de tout temps », qui fait hurler les enseignants d'histoire. De tout temps, en tout lieu, dans toutes les sociétés, y compris celles que nous ne connaissons pas ? On doit souvent comprendre « dans les sociétés occidentales au cours des 150 dernières années »… Et l'énonciateur du principe faussement universel devra rejeter comme « perversions » ou « exceptions » les exemples de sociétés qui ne sont pas organisées comme il le prétend.

Relevons enfin que l'argument de la « nature » supposée des catégories d'êtres humains a été naguère employé a des fins que nous considérons aujourd'hui comme abusives. La nature des noirs était censée être primitive, indolente, incapable de pensée complexe, et donc on estimait naturelle leur domination par les blancs. Quant aux femmes, on estimait que, par leur nature, elles devaient se consacrer aux tâches du foyer et ne pas intervenir dans les affaires de la Cité…

Pour toutes ces raisons, je me méfie considérablement quand des gens prétendent défendre la « nature » dans le cadre des relations sociales.

Le taux de perte

Une plaisanterie que les enseignants font parfois lors de travaux pratiques ou de voyages scolaires avec des élèves ou des étudiants ayant la maturité nécessaire pour la comprendre est d'expliquer qu'on a droit à un certain « taux de perte », ou encore qu'il s'agit pour eux de ne pas se perdre ou se blesser afin d'éviter à l'enseignant de « remplir de la paperasse ». Il s'agit, bien entendu, d'un clin d'œil au caractère profondément bureaucratique de notre société.

Certains s'étonnent ou s'insurgent de ce qu'une enquête administrative de la Gendarmerie nationale ait conclu à l'absence de faute de la part du gendarme ayant tué Rémi Fraisse.

Comme le dit le rapport, pareille enquête a pour but

« d'[évaluer] le respect des procédures d'engagement des unités au [maintien de l'ordre] ainsi que la conformité à la déontologie des comportements individuels et collectifs des gendarmes mobiles (GM) et départementaux (GD) ».

Au sujet de la mort de Rémi Fraisse, les rapporteurs relèvent que le gendarme qui l'a tué a respecté les conditions et précautions d'utilisation des grenades offensives, et conclut :

« En l'état des informations recueillies au cours de cette enquête, et au plan administratif développé ci-dessus, l'IGGN ne dispose pas d'éléments permettant de caractériser une faute professionnelle. »

La question de fond est donc de savoir si les conditions et précautions d'utilisation des armements par la police et la gendarmerie françaises sont adéquates, et, pour parler crûment, le « taux de perte » que l'on admet.

J'ai déjà expliqué ici en quoi l'argument qu'un événement comme l'accrochage d'une grenade dans le sac à dos d'un manifestant est très improbable méconnaît la nécessité d'analyser cette probabilité sommée sur toutes les manifestations sur une grande période de temps. Autrement dit, ce qui importe ce n'est pas la probabilité de tuer Rémi Fraisse en particulier, mais le nombre moyen de morts que l'on s'autorise sur une décennie.

vendredi, novembre 21 2014

Why you should not tell risqué jokes or wear risqué shirts

By now, pretty much everybody has heard about this gaffe by a scientist of the European Space Agency: during a television program for the general public, he was wearing a shirt showing scantily clad ladies, and made a joke about the probe being “sexy, but not easy”.

I heard or read somewhere that one should be very careful when using jokes in the classroom, because a student who does not get a joke, or, worse, who feels targeted by the joke, can feel excluded from the class. More generally, one should be careful when joking in front of strangers — and a television audience is just that: strangers.

It is very different to joke in front of close colleagues or close friends, people who have known you for years and know your real background, feelings and orientations. I for instance have a colleague who jokes about the habits of French and Israelis; I think this is acceptable given that he has both these citizenships and his humor is often self-deprecating. I would not repeat his jokes in front of an audience of strangers.

The reason is that strangers do not know you, and the only thing they might remember from your talk or class is the joke. They may not understand whether you mean what you said or wore literally or ironically. If the joke was really funny and everybody liked it, that may be a plus, but if it was a gaffe this is definitely a minus. The problem with the ESA scientist is that he conveyed to the general public (who seldom see real working scientists) the message that space science is a frat boys' club.

Needless to say, few females want to work in a frat boy environment and thus the message conveyed by that scientist is counterproductive for attracting females to science.

I seldom hear off-color jokes during my own professional meetings. When I hear some, I find them quite unprofessional. Here are the ones that I can recall:

During a conference banquet (you know, the boring speeches were the organizers compliment themselves and the audience for the success of the conference), a male Chinese scientist compared implementation in computer algebra to sex within marriage; something like one is not complete and good without the other.

During a meeting about university libraries, a female scientist said “we are virgins (giggle) virgins for this new information that you've told us, of course”. (It seems to me that, in French, using the word “virgin” in this way is not a very natural way to say “we've never heard about this before”, so it seems not unlikely that the intent was to make a sex joke.)

During a conference on sociological and humanities issues, a female participant drew an insistent comparison between the intermingling of scientific disciplines and sexual penetration.

Note that Richard M. Stallman was strongly criticized for an off-color joke on virginity not unlike the one above, and I suspect that a male scientist would risk getting in trouble with the comparison to coitus (perhaps there is more tolerance for females). In all cases, I found that such jokes brought nothing to the discussion.

I would like to stress that I'm not a prude, or at least I don't think of myself as one. I however like to draw a line between what can be said within a familiar context, and what is appropriate in front of an audience. Certainly, risqué jokes should be avoided in the latter case.

mardi, novembre 18 2014

Comment peut-on être lésé par quelque chose qu'on ne voit pas ?

On me signale un amusant raisonnement juridique dans cette transcription (anciennement classée secret défense, puis déclassifiée) du dialogue entre avocat et juge dans une affaire portée devant la United States Foreign Intelligence Surveillance Court.

Le juge demande à l'avocat de Yahoo, grand opérateur de l'Internet, en quoi cet opérateur a pâti d'activités de surveillance généralisée conduites par les services américains, sachant qu'elles donnent lieu à compensation (je suppose qu'à l'instar de la France, l'État fédéral doit payer les interventions techniques qu'il réclame des opérateurs, pour mettre en place des écoutes etc.). L'avocat répond que la compensation financière ne couvre pas tous les dommages, car les clients de l'opérateur s'attendent à ce que leurs communications soient privées.

C'est alors que le juge pose cette question assez surprenante :

Well, if this order is enforced and it's secret, how can you be hurt ? The people don't know that — that they're being monitored in some way. How can you be harmed by it ? I mean, what's the damage to the customer ?

En d'autres termes, le juge demande en quoi le consommateur est lésé par le fait d'être espionné à son insu.

D'un certain point de vue, cette question se tient. Ignorance is bliss : si l'on m'espionne mais que je ne suis aucunement au courant de cela et que cela n'affecte pas ma vie, d'une certaine façon, je ne souffre d'aucun dommage ; alors que si l'on me mettait au courant, je pourrais en éprouver de l'angoisse et subir un préjudice moral.

Nous pouvons suggérer quelques extensions de ce principe. Par exemple, si un patient isolé (sans famille ni amis) décède lors d'une opération chirurgicale sous anesthésie, en quoi est-ce un problème ? Il n'a pas vu la mort arriver, personne n'en a éprouvé du chagrin…

Ou encore : une personne qui subit une oppression est-elle lésée, tant qu'elle n'est pas au courant qu'elle subit celle-ci parce qu'on lui a appris qu'il s'agit d'une situation normale et juste ?

Ou, malheureusement fort réaliste : une personne qui subit lors de son anesthésie un examen médical intime non utile à son opération et motivé uniquement par l'instruction des étudiants est-elle lésée ?

Je laisse les personnes plus compétentes que moi en éthique commenter.

Un peu de cynisme ne messied pas quand on parle des retombées technologiques et sociétales de la science

Je reviens ici sur des sujets que j'ai déjà évoqué plusieurs fois : les fausses idées sur le lien entre recherche et industrie, et la nécessaire distance qu'il faut avoir face aux annonces de découvertes ou de perspectives scientifiques ou techniques.

Productivistes et néo-luddites : deux discours en miroir

Un certain discours productiviste associe recherche, création de start-ups, « innovation » et développement de nouveaux produits qui répondent à des « besoins sociétaux ». Ce discours est souvent celui des politiciens qui justifient l'investissement dans la recherche scientifique, souvent aussi celui des services de relations publiques et des journalistes qui présentent les avancées scientifiques, dont on n'oubliera pas de présenter les retombées potentielles. Parfois, ce discours s'accompagne de sous-entendus négatifs plus ou moins explicites : si une recherche ne débouche pas sur une start-up ou un brevet, c'est qu'elle est inutile.

Ce discours suscite chez certains une opposition. Les uns considèrent que la recherche fondamentale est mise en péril par la nécessité de s'inventer des débouchés à court terme (et je suis d'accord avec eux, bien qu'il y ait des aspects critiquables dans certaines défenses de la recherche fondamentale). Les autres vont plus loin : soit qu'ils critiquent certaines applications envisagées (dans les biotechnologies, l'interface homme-machine, etc.), soit qu'ils jugent que toute application, dans le système économique capitaliste et la démocratie représentative  qui sont les nôtres, les évolutions technologiques ne peuvent se faire qu'au détriment du peuple et de l'environnement.

Ce que je trouve particulièrement troublant chez ceux qui critiquent le lien entre la recherche et les applications économiques, c'est qu'ils prennent souvent pour argent comptant le discours des politiciens, des services de presse et des journalistes. Prétendant avoir une vision plus fine du monde, de l'économie, de la production que le reste du public (et que les scientifiques eux-mêmes, souvent accusés de « manque de réflexivité » et de « courte vue »), ils reprennent les beaux discours et les projets fumeux comme s'ils étaient la réalité.

Une usine à produire des brevets et des start-ups ?

Un exemple. Sur le campus de Grenoble on va construire un nouveau bâtiment pour héberger des laboratoires d'informatique et de mathématiques appliquées, dit « bâtiment PILSI ». L'annonce officielle fait la part belle aux retombées technologiques et au lien avec les entreprises. En réaction, un tract a été placardé, qui dénonce d'une part le partenariat public-privé (PPE) pour l'érection de ce bâtiment (ce qui n'est pas le sujet de ce billet), d'autre part les développements technologiques et la création de start-ups. Comme si, en quelque sorte, l'État, la Région etc. allaient rajouter 1000 chercheurs pour concevoir gratuitement des produits commercialisables par des entreprises privées.

La réalité est bien entendue plus prosaïque : on va déménager dans ces locaux des enseignants-chercheurs et chercheurs qui actuellement sont dans d'autres locaux, dont certains vétustes ou éloignés des bâtiments d'enseignement. Les gens poursuivront les recherches qu'ils font actuellement, dont seule une partie concerne les débouchés économiques immédiats.

Un résultat de recherche donne très rarement un produit à court terme

Je pense que derrière tout cela, il y a une sous-estimation grossière de la distance entre une découverte scientifique, un prototype de laboratoire, un démonstrateur et un produit vendable, chaque étape demandant un travail important. J'ai déjà expliqué ici pourquoi j'attribue en partie cette sous-estimation à l'influence de clichés de la culture populaire, le scientifique (qualifié de « professeur » même si l'on ne sait pas très bien qui l'emploie et où il professe) accomplissant seul ou presque toutes les étapes de la découverte à la conception d'un objet industriel. Que l'on me permette quelques exemples.

Le général du génie Leslie Groves, qui dirigeait le projet Manhattan, mentionne dans ses mémoires de ce projet comment certains des éminents scientifiques participant au projet sous-estimaient l'expertise nécessaire et la complexité de l'ingénierie de certaines grandes installations nécessaires au projet. En effet, on ne conçoit pas d'énormes usines comme K-25, S-50 et Y-12 comme des expériences de laboratoire… (Lors des mes études, j'ai moi-même constaté comment certains brillants condisciples sous-estimaient les difficultés d'ingénierie, voulant refaire à partir de principes physiques de base des dispositifs qui avaient demandé des années de mise au point à des ingénieurs. Hubris.)

Cette question du passage à l'échelle se retrouve dans divers domaines : ce n'est pas pareil de synthétiser un gramme, un kilogramme, et une tonne de matériau !

Après ce projet pharaonique et destiné à gagner une guerre mondiale, voyons plus modeste. Un collègue a fait l'objet d'un article dans la presse locale pour une application de positionnement en intérieur pour téléphone portable : cette application, destinée aux aveugles et malvoyants, reconnaît l'endroit où la photo a été prise à l'intérieur de locaux à l'aide d'une base de données (*). Une discussion avec le collègue m'a confirmé ce que je soupçonnais : il y a loin entre le prototype de recherche, testé par ses concepteurs uniquement à l'intérieur du bâtiment d'informatique de l'université (pas très grand) et un produit effectivement utilisable par les handicapés. En effet, une fois passé le temps de la recherche appliquée (ici : vérifier une hypothèse, que l'on puisse ou non arriver à se positionner à l'aide d'un tel dispositif et de certains algorithmes), vient le temps du développement : il faudrait un produit fiable, s'installant sur tous types de téléphones, avec une infrastructure de base de données, un système pour constituer celle-ci, une interface utilisateur pratique, des évaluations dans divers locaux par des personnes valides puis par des handicapés… Tout ceci demanderait bien sûr plus de travail que la résolution de la question de recherche !

De 2002 à 2007 j'ai été un des concepteurs et développeurs d'un outil, Astrée, destiné à l'industrie avionique (et plus particulièrement à Airbus). Il a fallu pour cela résoudre des questions scientifiques, dont certaines n'avaient pas été étudiées faute de considération pour les applications. Il a fallu considérer des problèmes de passage à l'échelle algorithmique, car on ne traite pas des programmes de 10 lignes avec 3 variables comme des programmes de 500000 lignes avec 100000 variables. Ce logiciel a été ensuite confié à une société, Absint, pour commercialisation. Encore a-t-il fallu à cette société plusieurs années pour le rendre plus robuste, le doter d'une jolie interface utilisateur, bref, en faire un produit que l'on peut vendre en dégageant du bénéfice (et au passage verser des royalties au CNRS, à l'École normale supérieure, et in fine à votre humble serviteur).

J'ai peur de trop m'avancer par une généralité excessive, mais je pense que, dans presque tous les cas d'invention donnant lieu à innovation, le travail d'ingénierie, d'intégration dans un produit, de test, d'adaptation aux clients est supérieur (en personnes·mois) au travail de recherche appliqué ayant fourni les résultats appliqués, et ce d'autant plus si le produit est destiné à un usage grand public.

Un jeu de dupes ?

On peut comprendre que tout un système de « décideurs », d'agents de relations publiques, de médias etc. évoque sans cesse d'éventuelles retombées positives de la science afin de justifier ses coûts, d'où l'insistance sur la « compétitivité », l'emploi, le tissu industriel, et, parmi les applications, celles du domaine médical, qui a toujours du succès auprès du grand public. Une conséquence de ce discours est la volonté de « piloter » la recherche en direction des applications afin de répondre à des « défis sociétaux », pour reprendre le vocabulaire de l'Agence nationale de la recherche (voir à ce sujet comment certains discours sociologiques relativistes peuvent être exploités par les décideurs). Des « thèmes à la mode » sont dégagés : hier, la sécurité sur Internet et la bio-informatique, maintenant l'Internet des objets, le « cloud », le « big data », les « systèmes de systèmes » — souvent des concepts assez flous (buzzwords) mais dans lesquels il est bon de s'inscrire.

Big data is like teenage sex: everyone talks about it, nobody really knows how to do it, everyone thinks everyone else is doing it, so everyone claims they are doing it… (Dan Ariely)

Une bonne partie des chercheurs, tout en maugréant, essaye de placer leurs recherches dans les « cases » imposées. Le chercheur en sismologie insistera sur la protection des populations, le chercheur en analyse statique de programmes évoquera l'accident d'Ariane 5 (malheureusement un peu vieux), le chercheur en programmation logique prétendra faire de la bioinformatique. Parfois, l'effort est sincère, parfois, il s'agit juste de survivre. Comme me disait un collègue : on n'a pas le droit de mentir sur les résultats scientifiques, mais on a le droit de jouer du pipeau dans les demandes de financement !

Certains s'émeuvent de certaines directions scientifiques et technologiques, en prenant visiblement certaines annonces médiatisées de soi-disant visionnaires pour ce qui sera effectivement fait. Pour ma part, ayant maintenant une certaine expérience et sans doute un certain cynisme, je me demande toujours à quel point telle ou telle annonce est réaliste ou s'inscrit dans un certain hype.

Quand j'entends certains dénoncer le « transhumanisme », je ne peux m'empêcher de penser qu'en 1996, après la naissance de la brebis clonée Dolly, on annonçait comme imminent le clonage des humains (d'où de grands débats éthiques, par exemple sur le risque que l'on fasse pousser des jumeaux pour servir de stock d'organes). Le hype a pris : des recherches étaient financées… mais certains résultats tonitruants relevaient en fait de la fraude scientifique. En 2014, qui en parle encore ?

(*) Pour les curieux et si j'ai bien compris : extraction de points significatifs et de leurs descripteurs par SIFT, groupement des descripteurs en classes par apprentissage non supervisé, recherche « sac de mots ».

jeudi, novembre 13 2014

Ten years after, ou : les licences libres et le spatial européen

Je ne reviendrai pas sur l'impressionnant succès technologique que constitue la mise en orbite de la sonde Rosetta autour de la comète 67P/Tchourioumov-Guérassimenko, et la descente et l'arrimage sur celle-ci du module Philae, et je n'anticiperai pas sur les découvertes scientifiques qui seront faites et sur lesquelles je suis fort incompétent.

J'aimerais en revanche évoquer un point important concernant la diffusion des images produites par cette sonde, du moins par sa caméra NAVCAM. En effet, l'Agence spatiale europénne (ESA) diffuse ces images sous une licence libre (CC-BY-SA) !

Ceci peut paraître parfaitement anecdotique, mais ceci me fait plaisir et j'aimerais expliquer pourquoi. Il y a 10 ans, j'étais assez investi dans l'association Wikimédia France, qui promeut Wikipédia et les projets associés, et plus généralement promeut la « culture libre ». Il y a eu beaucoup de bêtises écrites à ce sujet ; rappelons qu'il ne s'agit pas là de détruire le droit d'auteur ou de réclamer une illusoire gratuité de tout, mais d'établir qu'il y a plus avantage à laisser diffuser et réutiliser librement certains documents qu'à soumettre ces usages à la bureaucratie et à des paiements.

À l'époque, il était flagrant que l'imagerie librement disponible sur le Web sur le spatial et l'aéronautique était très majoritairement américaine, de la NASA et du Département de la Défense, les documents produits par les administrations fédérales américaines étant dans le domaine public de part la loi — mais pas celles de l'ESA. Ceci se traduisait par une iconographie très majoritairement américaine dans les médias et les ouvrages internationaux : il est bien plus facile de récupérer une image libre de droits que de chercher à obtenir une autorisation ou organiser un paiement international…

Le même problème se posait avec les organismes français tels que le Centre national d'études spatiales (CNES), les musées… avec la confusion typique à la française : ce n'est pas que les gens soient de mauvaise volonté, mais personne ne sait qui au juste qui pourrait décider d'une autre politique de diffusion.

Donc, nous étions allés, Delphine Ménard et moi, au siège de l'Agence spatiale européenne… où l'on nous avait expliqué que tout ceci était très compliqué, parce que l'agence dépend d'une multitude d'états, que les droits sur les photos pourraient bien appartenir aux organismes ayant mis en place les instruments dans les sondes, voire dans certains cas personnellement au scientifique ayant conçu l'instrument… et puis dans certains cas il n'était pas clair qu'il y ait des droits d'auteur, faute d'originalité (caméras automatiques, dont l'emplacement est largement déterminé par des caractéristiques techniques).

Tout ceci était un peu décourageant… et les adhérents de l'association trouvaient nos actions un peu vaines, vu que les choses ne semblaient pas bouger.

Il a seulement fallu 10 ans pour que les choses avancent un peu. C'est le temps que la sonde a mis pour aller jusqu'à la comète.

Un grand pas pour une petite sonde, un petit pas pour l'Administration.

mardi, novembre 4 2014

Capital nous parle de nominations au CNAM

Je m'excuse d'avance auprès de mes lecteurs : je vais encore me plaindre des contresens et approximations de journalistes, qui plus est sur un domaine qui me concerne professionnellement puisqu'il s'agit du recrutement des professeurs de l'enseignement supérieur. Voyons l'article de Capital sur l'annulation de la nomination de Jean-Louis Missika au CNAM.

Commençons par le titre « Le Conseil d’État annule la nomination d’un prof de fac par François Hollande ». Le problème, justement, est qu'il ne s'agit pas de la nomination d'un « prof de fac » (d'un professeur dans une université, donc, statutairement, d'un professeur des universités), mais de la celle d'un professeur d'un statut particulier dont les procédures de recrutement permettent plus d'intervention politique. Contresens dès le titre, donc…

Continuons.

« Pour être nommé professeur d’Université, il faut être titulaire d’un doctorat d’État. »

Le doctorat d'État n'existe plus depuis 1984, il a été remplacé par l'habilitation à diriger les recherches (HDR).

« La quasi-totalité des professeurs travaillent donc pendant des années sur une recherche avant de rédiger une thèse et de la soutenir. [Jean-Louis Missika] s’est contenté, lui, d’une « thèse sur travaux ». Ce genre d’échappatoire est réservé aux personnes qui ont publié des travaux tout à fait remarquables et cependant pas universitaires. [...] Mais de quels travaux remarquables peut se prévaloir Jean-Louis Missika ? En tout cas, il est pour le moins curieux de voir quelqu’un diriger des travaux de recherche alors qu’il n’en a lui-même réalisé aucun… »

Par définition, un doctorat est accordé sur la base de la présentation de travaux de recherche, que ceux-ci soient présentés sous la forme d'une thèse classique (une monographie sur les recherches du candidat) ou par rassemblement de travaux. Ce qu'insinue Capital est grave : qu'un jury aurait accordé le grade de docteur à Jean-Louis Missika en l'absence de travaux de recherche.

Je relève par ailleurs dans le SUDOC la présence d'une thèse de doctorat en gestion soutenue en 1985 à l'Université de Paris-9 Dauphine au nom de Jean-Louis Missika, ayant pour titre

Les changements introduits par les technologies de l'information et de la communication dans les cadres d'analyse et les systèmes de représentation de l'activité économique de l'entreprise et du travail.

Je n'ai pas accès à ce document et ne prétends pas non plus avoir la compétence pour évaluer de sa qualité au regard de la discipline de soutenance… mais je me permets de douter que les journalistes de Capital l'aient lu et aient cette compétence. En tout état de cause, Jean-Louis Missika semble titulaire d'un doctorat (en revanche, il n'est pas clair s'il s'agit d'un ancien doctorat de troisième cycle, d'un doctorat nouveau régime ou d'un doctorat d'État, seul le dernier permettant, sans habilitation à diriger les recherches, le recrutement comme professeur des universités).

Continuons.

« Pour être enfin nommé officiellement et toucher son salaire de professeur d’université (5 000 euros par mois) »

La grille indiciaire des professeurs du CNAM n'est pas celle des professeurs des universités : sa classe normale équivaut à celle de la première classe des professeurs des universités (tout professeur des universités n'atteint pas forcément la première classe). La rémunération brute mensuelle de cette classe normale s'étage entre 3800€ et 5390€. J'ignore par quel mécanisme M. Missika pourrait être nommé directement à la fin de cette classe normale, voire à la classe exceptionnelle, ou de quelles primes et indemnités insoupçonnées il pourrait bénéficier pour atteindre les 5000€ annoncés. Le lecteur peu au fait des rémunérations réelles de la fonction publique pourrait d'ailleurs, à la lecture de cet article, surestimer grossièrement la paye des professeurs des universités, dont je rappelle que la grille des rémunération commence vers 3000€ brut.

Pour plus de détails sur les motifs de l'annulation du recrutement de Jean-Louis Missika, on pourra par exemple se rapporter à la décision du Conseil d'État ; je ne m'étonne plus que les médias qui la commentent ne prennent même pas la peine de mettre un lien vers elle !

En tout état de cause, et outre les contresens et approximations relevées ci-dessus, l'article de Capital manque un problème de fond.

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, il y avait également eu une polémique concernant une nomination comme professeur au CNAM : celle d'Alain Bauer, sur une chaire de criminologie. Celle-ci avait été dénoncée comme le « fait du prince ». Là, on dénonce le « fait du prince » pour la nomination d'un socialiste. Une question plus intéressante que les petites insinuations de Capital est donc la pertinence du maintien d'une procédure de recrutement dérogatoire aux règles normales de l'enseignement supérieur et laissant une certaine latitude au pouvoir politique (sans parler de l'accès direct automatique à l'équivalent de la première classe des professeurs des universités).

On a parfois justifié l'existence de ces chaires au CNAM par la nécessité, de part les buts de cet organisme, de pouvoir recruter des personnels de profils plus variés et plus « appliqués » que le recrutement « académique » qui est la règle pour les postes universitaires de droit commun. Je relève que ce but peut être atteint dans le droit commun par le recrutement de professeurs associés… et qu'il y a d'ailleurs déjà eu des critiques suite au recrutement de politiciens proches du pouvoir sur ce type de postes dans des universités parisiennes.

D'un autre côté, certains médias déplorent à l'envi la déconnexion entre le monde universitaire et sa « tour d'ivoire » et le monde de l'industrie et des affaires. Comment dans ces circonstances peut-on critiquer le recrutement d'un professeur venant de la « société civile » parce qu'il ne répond pas à toutes les exigences académiques habituelles ?

Lors des discussions sur les réformes des procédures universitaires, la question du « copinage », y compris politique, lors des recrutements d'enseignants-chercheurs apparaît parfois. L'existence de certaines procédures, notamment la qualification nationale avant de pouvoir candidater sur les postes de maître de conférences et de professeurs des universités, est justifiée par certains comme devant limiter les abus ; d'autres n'y voient qu'une perte de temps et d'énergie. Il semble que ceux qui réclament des procédures lourdes tendant à limiter le « copinage » sont plutôt dans les lettres, sciences humaines et sociales, tandis qu'en sciences exactes on a tendance à considérer qu'un laboratoire qui recruterait un médiocre par « copinage » se punirait vite lui-même par rapport aux évaluations et financements, qui se basent sur la renommée internationale des chercheurs. Autres domaines, autres mœurs, autres enjeux.

lundi, novembre 3 2014

Avis d'enquête publique

L'affaire du barrage de Sievens illustre le sentiment d'impuissance et de déconnexion de que les citoyens éprouvent parfois à l'annonce de décisions publiques. Que l'on me permette une petite observation.

Je vois parfois des « avis d'enquête publique » placardés dans la rue. Systématiquement, on m'y invite à consulter un dossier dans des administrations ouvertes aux heures de travail (pour un travailleur, cela nécessiterait donc de prendre une demi-journée de congé au moins), et où je ne disposerais pas forcément de documentation connexe. Je ne vois jamais de proposition de consulter une copie du dossier en ligne.

Certains organisent des « réunions d'information »… à une heure où les parents doivent s'occuper de leurs enfants. Là encore, s'il s'agit d'informer, et non d'interagir, ne peut-on pas mettre en ligne les documents décrivant les évolutions envisagées ?

Dans tous les cas, on a l'impression d'un processus destiné aux retraités !

Du caca de pigeon à la grenade ou : un peu de probabilités

J'ai jadis fréquenté un collège situé dans une zone riche en pigeons. Un jour, j'ai eu la désagréable expérience de recevoir sur mon épaule la défécation d'un de ces volatiles alors que j'étais dans la cour de cet établissement. Réfléchissons à ceci en termes de probabilités. (Randall Munroe a déjà évoqué ce sujet ici.)

On pourrait croire que la probabilité de se prendre un caca de pigeon quand on est dans la cour d'un collège est faible. En effet, il faut qu'il y ait un pigeon qui passe pile au dessus de vous, et que celui-ci ait l'envie de déféquer pile au bon moment. Même dans un quartier riche en pigeons, on peut se dire que la probabilité de recevoir un tel dépôt est faible, sauf à se placer sous un perchoir.

Réfléchissons plus avant. Il ne s'agit pas d'évaluer la probabilité d'une telle chute dans une minute passée dans la cour, comme s'il s'agissait d'un événement momentané, mais dans l'ensemble des minutes passées dans la cour lors de plusieurs années de scolarité. C'est différent : même si, à chaque passage dans la cour, la probabilité est faible, la répétition des centaines de fois fait qu'elle ne l'est plus tant que cela…

Le problème est encore différent si, au lieu de tenir compte d'un seul élève, on considère la probabilité qu'en une année, dans ce collège, au moins un élève se prenne un caca de pigeon. Il faut alors multiplier la probabilité précédemment obtenue pour un an de fréquentation pour tenir compte des plusieurs centaines d'élèves…

Prenons un exemple moins trivial : les normes de l'aviation civile (AC 25.1309) imposent une conception des systèmes avioniques visant à avoir moins d'une panne catastrophique par milliard d'heure de vol. Cela peut paraître astronomiquement faible, mais il faut songer qu'il y a de l'ordre de 5 millions de vols par an aux États-Unis. Si l'on prend en compte l'ensemble des vols dans le monde, chacun durant plusieurs heures, il vient (calcul sans prétention d'exactitude) que cette norme garantit juste qu'il n'y ait pas plus d'un crash dû à un problème d'avionique par décennie (ordre de grandeur). Cela n'est plus un événement de probabilité négligeable...

On voit ainsi que l'agrégation sur de longues périodes de temps et pour un grand nombre de participants d'événements rares peut finir par les rendre finalement pas si rares. C'est dans cette optique que je prends les réflexions de certains qui expliquaient que Rémi Fraisse avait forcément dû transporter des explosifs dans son sac à dos, puisqu'il aurait fallu un concours improbable de circonstances pour qu'une grenade lui tombe dessus pile au bon endroit pour se coincer entre son sac et lui.

Il semble certes qu'il faille un improbable concours de circonstances pour qu'un projectile suive pareille trajectoire. En revanche, si l'on tire beaucoup de projectiles, au cours des années et au fil des manifestations, est-ce que la probabilité par décennie que l'une se coince et explose au mauvais endroit est si négligeable que cela ?

Autrement dit, lorsque l'on raisonne en termes de probabilités, il ne faut pas confondre celle d'un événement sur une personne et dans un temps donnés avec celle que se produise cet événement au sein de toute une population sur une longue période de temps.

(Il y a un peu le même problème avec les gens qui ont remarqué un phénomène étrange, par exemple un comportement inhabituel chez un animal domestique, avant un tremblement de terre, et qui ensuite insistent que c'est un signe mais que la « science officielle » n'en tient pas compte... et puis vous savez ce que c'est les chercheurs qui cherchent on en trouve, etc. Le problème est ici que dans une ville de taille non négligeable, chaque jour, il doit bien y avoir plusieurs animaux qui ont un comportement étrange, même si pour chaque chien pris isolé ce comportement est très inhabituel.)

La vraie poubelle d'Internet

C'est bien connu, il ne faut pas lire les commentaires des journaux ou des blogs de journalistes, et celui de Jean-Dominique Merchet ne fait pas exception. Là, j'aimerais toutefois faire remarquer un florilège…

« Arrêtons de parler… de cette affaire. Ce sont les meneurs de la Gauche écolo qu il faut punir , pas les forces de l'ordre. »

Cécile Duflot ?

« Officier de gendarmerie, sociologue (auto-proclamé ?) »

Une recherche rapide dans le catalogue en ligne des thèses françaises montre un doctorat en sciences politiques soutenu en 2004. Il est vrai qu'il ne s'agit alors pas de sociologie.

« C'est d'ailleurs en tant que chercheur au CNRS (excusez du peu) qu'il a écrit des articles lui valant des sanctions disciplinaires militaires »

Pas de Matelly actuellement dans l'annuaire du CNRS. De toute façon, on ne peut être chercheur au CNRS et officier en même temps, selon le principe qu'on ne peut avoir deux emplois publics à temps plein. M. Matelly est chercheur associé dans une unité du CNRS, c'est-à-dire une personnalité extérieure invitée à participer aux travaux. Pardonnez mes pinaillages professionnels...

« Je ne savais pas que le CNRS faisait des recherches sur les grenades offensives... De Gaulle : " des chercheurs qui cherchent on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche".  »

Il semble que Charles de Gaulle n'ait jamais prononcé cette phrase. De toute façon, Charles de Gaulle devait être content des chercheurs français, qui lui avaient préparé la bombe atomique nécessaire à sa politique de grandeur. Quelle contribution à la science ou à la technologie a fait cet internaute ?

(Et oui, sinon, évidemment que le CNRS étudie les explosifs, par exemple dans cette équipe. Il me semblerait également parfaitement normal qu'il étudie les doctrines d'emploi des armements.)

« Quand notre Allende national sera coincé a l'Élysée avec quels moyens le dégagerons nous...avec les 2 ou 3 chars du GBGM de Satory qui ne seront pas tombes en panne? »

Oui, vous avez bien lu, le commentateur envisage la possibilité d'un coup d'état (militaire sur le modèle de celui qui a porté Pinochet au pouvoir au Chili avec la mort du président Allende ?).

« Il n’est pas exclu qu’un pareil engin [explosif improvisé] soit à l’origine du décès de ce malheureux. »

Admirons comment un commentateur émet des supputations complètes sur un mort, qui n'est pas là pour se défendre. La formule « il n'est pas exclu » est souvent le comble de la lâcheté : elle permet d'exprimer des soupçons sans rien fournir pour les étayer tout en se défendant de porter ouvertement une accusation. Ce commentateur devrait toutefois prendre garde au fait que l'article 29 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse punit comme diffamation « toute imputation d'un fait qui porte atteinte à l'honneur et à la considération […] même […] sous forme dubitative ».

Pendant longtemps, les médias ont expliqué que sur Internet, avec les blogs, Wikipédia, tout ça, c'est n'importe quoi. Pour moi, la pire poubelle ce sont souvent les commentaires des sites de presse et de journalistes professionnels hébergés sur des sites de presse.

PS Pour plus de détails juridiques de fond, on se rapportera au blog de Jean-Hugues Matelly.

jeudi, octobre 30 2014

Une étude de cas sur le journalisme « scientifique »

L'explosion de la navette spatiale Challenger, en 1986, est souvent cité comme exemple pour l'analyse des processus décisionnels qui conduisent à des accidents (en l'espèce, une tolérance qui s'installe face à des déviations inquiétantes des normes de sécurité, et une volonté de complaire aux hauts responsables). En voulant me rafraîchir les idées sur ce sujet, je suis arrivé sur cet article du New York Times, quotidien qui se veut une référence aux États-Unis, voire dans le monde.

Il s'agissait des risques potentiels, notamment pour les amateurs de recherches de débris sur les plages, posés par la présence de carburants hypergoliques, c'est-à-dire d'un couple de carburant et comburants qui s'enflamment spontanément lorsqu'ils se rencontrent, sans nécessité de système d'allumage. De tels carburants étaient notamment utilisés pour les moteurs de manœuvre dans l'espace de la navette, car ils offrent divers avantages pour ce type d'usage, mais ont l'inconvénient d'une forte réactivité, d'où toxicité.

L'auteur de l'article a fait des efforts manifestes de pédagogie concernant les technologies spatiales. Voyons maintenant ce qui me chiffonne, par exemple ce paragraphe :

All rocket propulsion systems require two types of ingredients: a fuel and an oxidizing agent to burn the fuel. The oxygen in air is itself an oxidizing agent, but it is not nearly concentrated or reactive enough to fuel a spacecraft.

Tout ceci est exact, mais le dernier énoncé est pour le moins curieux : « l'oxygène de l'air est un oxydant, mais il n'est pas assez concentré ou assez réactif pour alimenter un vaisseau spatial ». En effet, à l'altitude où la navette spatiale doit intervenir, et utiliser ses moteurs de manœuvre (300500 km), il n'y a tout simplement pas d'air. Il s'agit donc d'un formidable euphémisme… qui suggère une mauvaise compréhension.

Plus loin, on trouve :

United States satellites do not carry nuclear reactors, although some American interplanetary missions operating well beyond earth orbits have been powered by nuclear fusion.

Or, aucun engin spatial, d'une quelconque nationalité, n'a tiré son énergie de la fusion nucléaire — si toutefois on n'inclut pas là dedans l'énergie solaire, ce qui n'aurait aucun sens dans le contexte de l'article, où l'on discute de réacteurs — tout simplement parce que, dans l'état actuel des connaissances scientifiques et techniques, nous ne savons pas encore, en 2014, comment faire un réacteur à fusion produisant de l'énergie. Le réacteur ITER, en cours de construction, est un prototype destiné à tester des idées à ce sujet ; on est donc loin d'un système opérationnel, a fortiori d'un système intégrable dans un satellite. L'auteur aura donc certainement voulu parler de fission nucléaire, c'est-à-dire du phénomène exploité dans les réacteurs actuels, par exemple ceux des centrales électronucléaires françaises.

La fin de l'article (à l'exception du tout dernier paragraphe) peut d'ailleurs être résumée par « d'accord nous avons lancé des cochonneries qui retombent sur la terre, mais les soviétiques ont fait pire avec leurs satellites-espions à réacteurs nucléaires ».

Conclusion ? Dans un article traitant d'un sujet d'importance nationale (le désastre de la navette Challenger a fait l'objet d'une intense couverture médiatique et d'une commission d'enquête parlementaire), publié dans un journal de référence, on peut trouver une erreur grossière (la confusion entre fission et fusion nucléaire), une remarque laissant supposer une certaine incompréhension des problèmes, et des commentaires destinés à conforter un point de vue nationaliste. Je ne pense pas que la presse française fasse mieux…

Gainsbourg, Ringer, Vandel, Niel et Wales

Mes lecteurs l'ont sans doute remarqué : je m'interroge souvent sur les raisons pour lesquelles deux phénomènes sociaux, deux personnalités, sont traitées différemment alors qu'elles partagent les traits pour lesquelles l'un est condamné tandis que l'autre ne l'est pas, voire reçoit des louanges. Autrement dit, j'essaye de comprendre ce qu'il y a derrière un usage discrétionnaire d'un critère de qualification ou disqualification. J'aimerais aujourd'hui évoquer le cas de l'association avec la pornographie.

Généralement, en France, tout ce qui est associé à la pornographie est dévalorisé. Ainsi, en 1986, Serge Gainsbourg pouvait se permettre, sur un plateau de télévision, d'insulter Catherine Ringer, chanteuse du groupe Rita Mitsouko, au motif que celle-ci avait tourné dans des films pornographiques ; ceci est d'autant plus remarquable que Gainsbourg, alcoolique notoire, était largement considéré comme un symbole de la dépravation. Bien sûr, les attitudes ont depuis évolué, mais le stigmate reste ; témoin les méthodes utilisées pour disqualifier Jimmy Wales et Xavier Niel.

Jimmy Wales, au moment de lancer le petit projet qui allait devenir Wikipédia, travaillait dans une petite entreprise nommée Bomis, qui entre autres diffusait des images érotiques (j'ignore jusqu'à quel degré précis). On a ressorti ceci pour disqualifier son intervention dans un domaine culturel tel que la rédaction d'encyclopédies. Quant à Xavier Niel, magnat français de l'accès à Internet (fournisseur d'accès Free), on mentionne parfois, pour le discréditer, ses activités passées dans le « Minitel rose » (mes lecteurs les plus jeunes apprendront ce dont il s'agissait dans Wikipédia) et autres services à connotation sexuelle.

Curieusement, pourtant, on n'entend jamais mentionner en mal le fait que Canal+ se soit constitué une clientèle dans les années 1980 en partie parce que c'était la seule chaîne qui diffusait des films « classés X ». Le journaliste Philippe Vandel peut intervenir et publier des livres sur divers sujets sociaux et politiques, personne ne tente de le disqualifier en rappelant qu'il a fondé sur Canal+ le Journal du Hard. Qu'est-ce qui justifie pareille inégalité de traitement ?

Peut-être est-ce Xavier Niel lui-même qui nous donne une des clefs de cette inégalité de traitement ; il aurait déclaré

« Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix. »

Canal+ a beau s'être construit en partie sur des activités aussi peu intellectuelles et culturelles que la diffusion de films pornographiques et de rencontres sportives, cette chaîne finance le cinéma, et il est appréciable d'être invité sur son plateau le soir ; ses journalistes et ses dirigeants sont bien intégrés dans les milieux culturels, politiques et des affaires français. Par comparaison, Xavier Niel (du moins tant que celui-ci n'investissait pas dans les médias) et Jimmy Wales apparaissent comme des outsiders, qu'il est loisible de critiquer. C'est d'ailleurs depuis longtemps mon sentiment que Wikipédia aurait joui d'un bien meilleur traitement dans les médias français, notamment ceux qui se veulent « culturels », si elle avait employé quelques journalistes ou intellectuels médiatiques, indépendamment de la qualité des articles publiés.

C'est ainsi que l'association avec la pornographie, ou autre domaine déconsidéré, peut être utilisé parfaitement discrétionnairement. On pourra ainsi comparer la véhémence du journaliste Pierre Assouline contre Wikipédia, considérée comme une sorte de fléau intellectuel, et comparer avec la grande modération de ses propos envers l'écrivain Gabriel Matzneff, dont les écrits autobiographiques décomplexés revendiquent l'usage d'enfants prostitués dans des pays pauvres…

mercredi, octobre 29 2014

J'œuvre, je chef-d'œuvre, même

J'ai il y a quelques temps lu un petit livre de Philippe Trétiack, Faut-il pendre les architectes ?. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser, il s'agit largement d'une défense de cette profession, l'auteur expliquant que les problèmes de l'architecture en France sont largement attribuables à la réglementation tatillonne, à l'extension des interventions d'autres corps de métier (ingénieurs…), au mauvais goût des élus, au mauvais goût et à la frilosité du public (ah, ces horribles associations de riverains), à l'ignorance des journalistes et au manque d'intérêt des médias pour l'architecture, bref, à tout le monde sauf aux architectes.

Ce que j'ai retenu de cette lecture, c'est que l'idée qu'un architecte, ou du moins d'un grand architecte dont le nom mérite d'être cité, se fait de son métier est qu'il doit laisser une œuvre. Celle-ci se doit d'être originale, cette originalité pouvant d'ailleurs passer par l'usage de tel ou tel moyen technique, tel ou tel matériau. On retrouve là une exigence d'autres corps de métier, par exemple les chercheurs scientifiques, qui doivent sans cesse produire des nouveautés.

Or, ce n'est pas ce que le public attend d'un architecte. À mon avis, le public attend des bâtiments jolis (quelque soit le sens de ce mot ; on pourra bien sûr expliquer que le grand public n'y connaît rien), agréables à vivre et aisés à entretenir. Force est de constater que des bâtiments peuvent être jugés comme des réussites architecturales sans répondre à ces besoins.

Prenons quelques exemples dans l'enseignement supérieur. Le bâtiment principal des sciences de l'École normale supérieure de Lyon (« site Monod ») a une très intéressante silhouette, vu de l'extérieur. La perspective sur l'allée d'Italie est très agréable. Sauf que… les bureaux donnant au sud sont invivables par temps ensoleillé, tandis que ceux donnant au nord sont froids, sans doute un résultat du parti-pris « tout en verre ». J'ai également cru comprendre que l'entretien de certaines baies vitrées est difficile, requérant du personnel spécialisé intervenant avec des techniques d'alpinisme. Quant au bâtiment des lettres, il est doté d'une porte à interphone sans auvent, de sorte que, par temps de pluie, le visiteur se fait rincer en attendant qu'on lui ouvre.

Allons maintenant à l'École normale supérieure de Paris, rue d'Ulm : la maquette de son « nouvel immeuble Rataud » a été exposée à la Cité de l'Architecture. Dans cette exposition, ou dans l'évocation positive du bâtiment par le quotidien Libération, nulle mention du caractère glauquissime des couloirs en béton nu sans lumière naturelle, aux éclairages blafards, et dans lesquels on se croit dans une partie de Doom alors qu'on voulait juste aller à une salle de cours ou de réunion ; sans parler des problèmes posés par la poussière de béton tombant dans la bibliothèque de mathématiques et d'informatique (il a fallu, m'a-t-on dit, vernir le béton nu, l'architecte refusant qu'on le peigne…).

Le décalage entre la vision de l'architecte, ou du journaliste fan d'architecture, et la vision de l'usager est manifeste ; on peut s'interroger de ce qu'il en est dans d'autres domaines d'activité.

Certains ingénieurs rendent également un culte à la nouveauté, à la technique pour elle-même : ils veulent une solution « élégante », ou utiliser telle nouvelle approche parce que cela les excite ou parce que d'autres ne l'ont pas déjà fait. Toutefois, dans la plupart des industries, on ne laisse pas les ingénieurs seuls décider de ce qui doit interagir avec l'utilisateur final ; et il me semble que cela est sain, tant il existe parfois un décalage entre ce que les utilisateurs finaux désirent et ce qui excite les ingénieurs. Personne n'achètera un téléphone portable ou n'ira sur un site Web parce que celui-ci met en œuvre tel ou tel nouveau paradigme de programmation !

Il me semble qu'on peut résumer ainsi la tension évoquée dans l'ouvrage de Philippe Trétiack : les architectes veulent faire œuvre, tandis que les utilisateurs et riverains n'ont que faire de cela. Tandis que nul — sauf les écoliers — n'est forcé de lire de la littérature, tandis que nul n'est forcé d'écouter de la musique contemporaine, les usagers subissent les conséquences de choix architecturaux au sujet desquels on ne leur a pas demandé leur avis. De là sans doute les protestations et le titre de l'ouvrage...

Convenances sociales : il faut déclarer « lire »

Fleur Pellerin, Ministre de la Culture, après avoir félicité Patrick Modiano pour son prix Nobel de littérature, a avoué ne pas avoir lu de romans de celui, ni d'ailleurs aucun livre depuis deux ans. Tollé ; certains parlent de honte pour la France.

J'ai assisté à des remises de décorations et autres cérémonies en l'honneur de collègues. En général, le haut responsable officiant est bien embarrassé au moment d'évoquer la contribution de l'éminent scientifique. Certains brodent sur le fait qu'elle est exceptionnelle, mais sans préciser pourquoi ; d'autres avouent honnêtement ne rien y comprendre ; certains, enfin, sans doute sur la base d'une fiche mal préparée par un subordonné pas plus compétent, s'aventurent dans des contre-sens. J'ai ainsi le souvenir savoureux d'un célèbre logicien félicité pour ses travaux en robotique et son attention aux applications ; quant à mon directeur de thèse, célèbre expert en analyse statique, il fut, lors de la remise de l'Ordre national du Mérite, félicité pour ses travaux en « analyse syntaxique » — il est vrai que j'ai été moi-même plusieurs fois présenté comme expert en « analyse statistique ». Bien entendu, l'assistance ne relève pas et rit sous cape.

Pour moi, la normalité est que le haut responsable qui félicite n'a aucune idée précise de ce pourquoi il le fait, et de toute façon on n'attend pas cela de lui — tout au plus, en cas d'insuffisance flagrante, reprochera-t-on à ses subordonnés de ne pas avoir fait convenablement leur travail. Ainsi, personne n'attendait de François Hollande et Manuel Valls félicitant Artur Ávila ou Jean Tirole qu'ils comprissent quoi que ce soit à leurs travaux. Certes, la littérature est censée être d'abord plus aisé que des travaux théoriques de haute volée ; mais il me semble que, derrière cette polémique, il y a autre chose, à savoir un manquement aux conventions sociales françaises traditionnelles.

En France, il est de bon ton, du moins dans certains milieux, d'affecter aimer la littérature et de déclarer lire des livres, c'est-à-dire des romans (éventuellement de la poésie, des nouvelles ou du théâtre). C'est cela, au fond, que l'on reproche à Fleur Pellerin : de ne pas avoir correctement habité la fonction de représentation d'un ministère autrefois occupé par des personnalités aussi flamboyantes qu'André Malraux ou Jack Lang. Un peu comme l'on attend (peut-être moins de nos jours qu'il y a quelques décennies) des hauts responsables politiques qu'ils se montrent à la tribune des compétitions sportives, afin de montrer leur intérêt pour les loisirs du peuple.

Personnellement, je n'attends pas de la ministre de la Recherche qu'elle connaisse les scientifiques éminents et leurs travaux. J'attends en revanche d'elle qu'elle sache ce qu'est la recherche scientifique — ce qui n'a rien d'évident, tant les gens ont des idées fausses ou réductrices à ce sujet —, qu'elle gère bien ce dont a la responsabilité et qu'elle défende son domaine dans les arbitrages ministériels.

Bien sûr, on peut déplorer une pareille « attitude gestionnaire ». Ce qui est curieux, c'est qu'on se réveille pour dénoncer les « gestionnaires » maintenant, et en ce qui concerne la Culture, alors que l'État est depuis un certain temps déjà « géré » par des énarques et des politiciens professionnels, allant d'un poste à l'autre et n'ayant souvent rien connu d'autre que la politique.

vendredi, octobre 24 2014

3 mecs dans un garage, et l'antiterrorisme débarque

Débats parlementaires sur le projet de loi relatif à la lutte contre le terrorisme : la Commission mixte paritaire a proposé un texte qui sera soumis au vote des deux assemblées, et, sous toute probabilité, adopté.

Ce texte permet notamment au Ministre de l'Intérieur d'interdire la sortie du territoire français (avec saisie du passeport et de la carte nationale d'identité) à des personnes soupçonnées de vouloir commettre des actes terroristes (article 1er), et d'ordonner la censure ou le blocage de sites Internet « lorsque les nécessités de la lutte contre la provocation à des actes terroristes ou l’apologie de tels actes relevant [...] ou contre la diffusion des images ou des représentations [pornographiques] de mineurs » (article 9).

Les opposants à ce texte arguaient que de telles décisions attentatoires aux libertés ne sauraient être prises que par un juge judiciaire, indépendant du pouvoir. Les partisans du texte arguaient que, de toute façon, il y aurait la possibilité d'un contrôle a posteriori par le juge administratif, et justifiaient pareilles possibilités par la commodité, la rapidité et l'efficacité de l'action policière. Et puis, disait-on, les policiers de la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) sont des professionnels expérimentés et qualifiés, qui ont à cœur la protection des intérêts de la France, et qui ne vont pas demander des censures à tort et à travers.

Pardonnez maintenant une petite analogie.

De nos jours, on impose (sous peine de non-financement) aux chercheurs en sciences du vivant de soumettre leurs projets d'expérimentations animale à des comités d'éthique spécialisés, préalablement à l'expérimentation envisagée. Personne, sans doute, n'oserait prétendre que les chercheurs d'instituts tels que le CNRS ou l'INSERM, ou les enseignants-chercheurs des universités, ne sont pas des professionnels qualifiés et expérimentés. Simplement, on pense que, par souci de commodité, de rapidité et d'efficacité de leurs recherches, ces personnels pourraient négliger l'importance de certains effets secondaires de leurs actions.

Je ne vois donc pas pourquoi ce qui est valable pour un chercheur de l'INSERM ne serait pas valable pour un policier de la DGSI… ou pour un ministre de l'Intérieur, à savoir que parfois la tentation est forte de prendre le moyen le plus commode et le plus rapide indépendamment des conséquences et « effets secondaires ».

Par ailleurs, dans divers pays dont la France, on a constaté que les mesures et moyens adoptés dans le cadre de l'antiterrorisme et de la lutte contre la pédopornographie finissent par l'être à l'égard de phénomènes sociaux bien plus bénins, parfois même légaux. J'ai par exemple décrit, dans un billet précédent, comment au Royaume-Uni un système censé censurer la pédopornographie en est venu à bloquer Wikipédia pour une couverture d'un album de rock, certes de très mauvais goût, mais… en vente publique depuis 30 ans sans que quiconque n'y trouve à redire.

Plus près de nous, en France, on a engagé les moyens de l'antiterrorisme pour une affaire d'attaque du portail Internet d'EDF… en pensant à des « hackeurs, des super informaticiens, des petits Einstein du Web », alors qu'on n'a finalement arrêté que des monsieur et madame tout-le-monde, peu expérimentés. Comme dit Le Monde :

« L'affaire EDF est exemplaire. Elle implique des dizaines d'internautes, et les policiers et les magistrats ont déployé les grands moyens. Pour un maigre résultat : deux mises en examen. »

Pour cette affaire, on a engagé une juridiction spécialisée en affaires criminelles ; la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, prédécesseure de la DGSI, successeure de la DST) ; une coopération internationale, notamment avec la police fédérale allemande (BKA). C'est qu'EDF est un « opérateur national d'importance vitale » c'est-à-dire un organisme gérant

« un établissement, une installation ou un ouvrage sis sur le territoire national dont le dommage, l’indisponibilité ou la destruction par suite d’un acte de malveillance, de sabotage ou de terrorisme risquerait, directement ou indirectement : d’obérer gravement le potentiel de guerre ou économique, la sécurité ou la capacité de survie de la Nation ; ou de mettre gravement en cause la santé ou la vie de la population. »

Clairement, il s'agit ici de protéger les centrales nucléaires, barrages, grands équipement de réseaux électriques, et il y a comme une curieuse extension à faire rentrer dans ce cadre la lutte contre l'attaque contre un portail commercial, qui n'a sans doute pas plus d'importance pour la survie de la Nation que celui d'Amazon ou de Voyages-SNCF.

J'en conclus qu'à partir du moment où l'on donne à des services de police des moyens exceptionnels pour lutter contre des menaces rares et graves, il y aura une tentation permanente à s'en servir contre des problèmes secondaires pour lesquels les moyens actuels seraient suffisants. C'est bien ce qui me chiffonne dans cette loi.


mardi, octobre 21 2014

Pourquoi, structurellement, il faut se préoccuper des débouchés des doctorants

Dans un billet précédent et dans ses commentaires, notamment celui de Mix La Malice, nous avons mis le doigt sur une réalité qui fait mal : structurellement, l'immense majorité des docteurs ne trouvera pas d'emploi dans l'enseignement supérieur et la recherche.

Nos raisonnements sont des calculs d'ordre de grandeur, « sur le dos d'une enveloppe », et ne prétendent pas à l'exactitude quantitative ; ils me semblent cependant qualitativement corrects.

Le calcul de Mix : il y a de l'ordre de 70000 chercheurs publics (en comptant les enseignants-chercheurs et les chercheurs des EPST comme le CNRS ; ne pinaillons pas sur ceux des EPIC) dont mettons la moitié ont l'habilitation à diriger les recherches (HDR). Comptons 20 ans d'encadrement par chercheur HDR, et trois ans minimum par thèse. Cela fait mettons 5-6 doctorants par chercheur au cours d'une carrière. Si l'on prend comme hypothèse qu'on remplace chaque départ à la retraite, cela fait de l'ordre de 80 % des doctorants qui ne pourront obtenir un emploi dans le supérieur (un peu moins en tenant compte du fait que tous les maîtres de conférence ou assimilés n'obtiennent pas l'HDR et pourtant leurs emplois doivent être renouvelés, mais on doit rester sur le même ordre de grandeur).

Le nombre de postes ouverts au recrutement est environ 2000 par an, pour de l'ordre de 10000 docteurs chaque année. Là encore, on retrouve ce ratio de 80 % qui ne pourront trouver d'emploi dans le supérieur.

Bien entendu, ces calculs sont extrêmement imprécis, basés sur des hypothèses simplificatrices, etc. ; il n'en reste pas moins que le raisonnement suivant tient parfaitement :

  1. Un professeur des universités ou assimilé, un chargé de recherche, sont fortement incités à encadrer des doctorants, via l'évaluation statutaire (« vous devriez vous investir plus dans l'encadrement de jeunes chercheurs »), via les promotions (peut-on devenir directeur de recherche sans avoir encadré de doctorant ?) et l'existence de la prime de recherche et d'encadrement doctoral (PEDR), pour laquelle l'encadrement de doctorants est quasiment une condition sine qua non.

  2. La durée des carrières de recherche étant bien supérieure à celle des thèses, un chercheur a en moyenne plusieurs doctorants au cours d'une carrière.

  3. À moins d'une forte expansion (exponentielle) de la taille du système d'enseignement secondaire et de recherche, situation qui ne saurait être que temporaire, la grande majorité des doctorants ne pourront donc pas devenir chercheurs dans le supérieur.

L'alternative serait un système semblable à celui de l'Ordre Sith : un maître ne prend qu'un seul disciple, qui finit par le remplacer quand le maître prend sa retraite passe l'arme à gauche.

J'entends parfois des gens se plaindre de problème conjoncturelles ou politiques : si le Gouvernement était autre, si la Ministre Secrétaire d'État pensait différemment, il n'y aurait pas de problème. Les estimations ci-dessus montre que, même si évidemment un changement de politique pourrait adoucir la situation, il n'en reste pas moins que, structurellement, même avec une politique ambitieuse de recherche, la majorité des docteurs ne pourra trouver d'emploi d'enseignant-chercheur ou chercheur.

Or, il me semble assez clair qu'une bonne partie du système d'enseignement supérieur et de recherche ignore ce fait et s'abstient de prévoir les débouchés réels de ses doctorants. On fait travailler des doctorants, parfois sans les payer (alors que ces doctorants sont pris en compte pour les dossiers PEDR…) en leur faisant miroiter la possibilité d'un emploi d'enseignant-chercheur.

Examinons la question froidement, en termes mathématiques. Quels sont les mécanismes tendant à limiter le déséquilibre entre docteurs et débouchés ?

Le premier est l'existence, dans le système d'enseignement supérieur, d'emplois d'enseignants ne pouvant encadrer de doctorats : PRAG, professeurs de classes préparatoires aux grandes écoles. Ces emplois sont des débouchés naturels pour les docteurs, qui en revanche n'augmentent pas la production « naturelle » de docteurs. On peut aussi mentionner, de ce point de vue, les emplois officiellement « enseignants-chercheurs » dans des établissements où l'on fait peu de recherche ou où, même s'il y a de la recherche, il est très difficile de recruter des doctorants.

Aux États-Unis, cette partition entre établissements de recherche et autres établissements et assez officialisée : il existe des universités de recherche de premier rang (le système University of California, p.ex.), des universités de second rang, et pour finir des colleges où il n'y a pas de programme doctoral. Les docteurs venant des premières catégories vont enseigner dans les catégories suivantes.

Le second mécanisme est la limitation des financements. Dans la plupart des établissements, dans la plupart des disciplines scientifiques « exactes », il est interdit de prendre un doctorant non financé, que ce soit par une allocation de recherche de l'école doctorale (sur critères compétitifs, habituellement) ou par un contrat de recherche du laboratoire. À ce propos (la situation a peut-être évolué depuis), il y a quelques années il était interdit de financer des thèses à l'aide de contrats de l'Agence nationale de la recherche (ANR) en lettres, sciences humaines et sociales, et biologie : on m'avait expliqué officieusement cette restriction par les forts problèmes de débouchés et de chômage dans ces disciplines, l'ANR ne voulant pas être accusée de financer la précarité.

On peut bien sûr refuser pareilles approches malthusiennes, au sens qu'elles supposent constante la ressource de débouchés et donc tendent à limiter l'accroissement de population. Si l'on veut cependant améliorer la condition des doctorants, il faut alors se pencher sérieusement sur leurs débouchés hors enseignement supérieur et recherche…

Dans certaines disciplines scientifiques « exactes », dont l'informatique, les débouchés hors recherche sont assez naturels dans l'industrie, et assez faciles à obtenir tant que l'on s'y prend suffisamment tôt (j'ai l'impression que les profils ATER-post-doc-à-répétition ne sont guère engageants pour les industriels) et que l'on accepte que son emploi soit de développement et non de recherche (les emplois de chercheurs industriels sont rares et demandés).

Il reste donc à réfléchir à ce que pourraient être les emplois des docteurs dans les autres disciplines. Certes, on parle de l'ouverture des grands corps de l'État aux docteurs et de l'insupportable corporatisme des énarques, mais même s'ils étaient largement ouverts cela ne représenterait qu'une très petite minorité des nouveaux docteurs. Quels seraient les emplois privés possibles ?

En conclusion, je voudrais rappeler ce point très important : même si nous étions en période faste pour la recherche, la grande majorité des doctorants devraient trouver un emploi ailleurs que dans la recherche. Il est donc vain (même si cela évite certaines remises en question) de réclamer « une autre politique de recherche » comme unique solution aux problèmes des doctorants, même s'il ne faut pas nier la responsabilité politique à ce sujet.

PS : Mathieu Perona vient de publier un article sur ce sujet. Le Couard Anonyme, quant à  lui, tente d'expliquer la différence de vision sur la nature de la thèse entre LSHS et sciences dites exactes.

Le chasse-neige et le bug

J'ai travaillé sur plusieurs projets ayant pour application la sûreté de fonctionnement des systèmes informatiques pilotant des avions, notamment sur l'outil Astrée. Lorsque j'évoque ces travaux auprès du grand public, on finit souvent par me dire quelque chose comme « mais, de toute façon, le pilote peut repasser en manuel ».

C'est beau, la naïveté des adultes. Mais, comme dirait un célèbre auteur de bandes dessinées français, lourd est le parpaing de la réalité sur la tarte aux fraises de nos illusions… d'où d'ailleurs, en fin de ce billet, quelques questions psychologiques et sociales intéressantes. Pour ma part, ne prétendant nullement à une quelconque expertise en aviation, je m'en tiendrai aux textes de référence et autres documents publiés par les spécialistes du domaine.

Les systèmes informatiques intervenant dans le pilotage des avions sont sévèrement réglementés. La norme internationale en la matière (DO-178B, §2.2.1 ; ou DO-178C) classe les systèmes en 5 niveaux de sûreté exigée, décroissant de A à E, suivant les conséquences possibles d'un dysfonctionnement. Une panne d'un système de niveau E n'a aucune conséquence sur les capacités de vol ou sur la charge de travail de l'équipage. Une panne d'un système de niveau B peut avoir diverses conséquences négatives, dont des blessures potentiellement fatales à un petit nombre d'occupants (passagers et équipage). Une panne d'un système de niveau A peut avoir des conséquences « catastrophiques », empêchant la poursuite du vol et l'atterrissage dans des conditions de sécurité ; en clair, de nombreuses morts, fort probablement par perte de l'appareil. Les outils que je développais étaient principalement destinés au niveau A…

Peut-être y a-t-il un trait psychologique courant derrière l'idée fausse qu'il existerait un « mode manuel » que les pilotes pourraient forcément activer à temps en cas de problème, peut-être est-ce simplement le résultat d'œuvres de fiction où l'on « déconnecte le pilote automatique ».

À notre époque, il est courant que l'expertise des spécialistes et que les règles de sécurité édictées par les pouvoirs publics soient contestées par de simples citoyens ou des groupes se réclamant de la « société civile ». Nucléaire, vaccins, nanotechnologies : toujours, on accuse les industriels de mensonges, les pouvoirs publics (les autorités publiques de régulation) de collusion avec les industriels, et les scientifiques de conflits d'intérêts. Curieusement, on ne trouve personne pour remettre en cause les règlements sur la sûreté des avions !

Il est vrai que, quelles que soient les craintes que certains éprouvent à l'égard du transport aérien, il y a fort peu d'accidents d'avion… et qu'il est sans doute moins probable qu'il y ait un crash suite à un dysfonctionnement informatique que suite à la présence de bernaches du Canada ou d'un chasse-neige sur le chemin de l'avion !

lundi, octobre 20 2014

Les doctorants en entreprise : pourquoi une thèse en 7 ans vous dessert

J'ai récemment discuté avec plusieurs doctorants et jeunes docteurs de diverses disciplines, notamment en sciences humaines et sociales, au sujet du devenir des jeunes chercheurs et de la pénurie de postes. Voici quelques modestes réflexions sur le sujet.

Parmi les missions des universitaires, notamment des professeurs des universités et assimilés, il y a l'encadrement de doctorants (c'est d'ailleurs une condition nécessaire à l'attribution de certaines primes !). Un chercheur ou un laboratoire qui n'en encadreraient pas assez se verraient inviter à « s'investir plus dans l'encadrement de jeunes chercheurs ». Même s'il existe des universitaires, notamment des maîtres de conférences très investis dans l'enseignement, qui au cours de leur carrière n'encadrent jamais de doctorant, on en déduit qu'en moyenne un universitaire encadre plusieurs doctorants au cours de sa carrière (j'aimerais d'ailleurs disposer de statistiques précises à ce sujet, de préférence ventilées par discipline).

Si chaque docteur, ou presque, devait trouver un emploi comme enseignant-chercheur ou chercheur, la croissance du nombre de chercheurs serait exponentielle avec un temps de doublement de l'ordre de dix ans, ce qui bien évidemment dépasse grandement la croissance effective du nombre de chercheurs, qui grossièrement suit celle du nombre d'étudiants auxquels enseigner, qui suit lui-même grossièrement la croissance de la population. On en déduit que, structurellement, l'Université produit plus de docteurs qu'elle ne peut en embaucher (je suis bien conscient que j'enfonce ici des portes ouvertes, mais c'est pour bien fixer les idées).

Quels sont donc les débouchés des docteurs qui ne trouvent pas d'emploi dans l'enseignement supérieur et la recherche, parfois après un temps plus ou moins long passé dans des emplois précaires dans ce domaine (post-doctorats, ATER, etc.) ? Principalement l'enseignement secondaire et les entreprises privées. Se pose donc naturellement le problème du placement des docteurs dans les entreprises.

Je discutais récemment avec une jeune docteure en études germaniques, qui se plaignait du manque d'entrain des entreprises privées à embaucher des docteurs en lettres, sciences humaines et sociales (LSHS). Je disais qu'à mon sentiment, et sans prétendre sur ce sujet à une quelconque précision scientifique qui ne saurait être atteinte que par des études sociologiques que je n'ai ni le temps ni la compétence de mener, ce manque d'entrain pouvait s'expliquer par quelques facteurs :

  1. Les responsables des entreprises ne savent pas ce qu'est la recherche et les qualités qu'on y acquiert (problème partagé avec les docteurs ès sciences).

  2. Les docteurs sont perçus comme s'intéressant à des problèmes ésotériques et non à ce qui pourrait réellement profiter à l'entreprise (problème partagé avec les docteurs ès sciences).

  3. Les thèses en LSHS sont souvent menées en parallèle avec un emploi à temps plein, par exemple enseignant du secondaire. Elles sont donc perçues comme une sorte de hobby et non comme un travail sérieux.

  4. Les thèses en LSHS durent longtemps, au-delà de la durée réglementaire de trois ans : une doctorante me disait qu'elle se réinscrivait en 7e année. Ceci semble indiquer un mode, une culture de travail, où l'on est incapable de tenir un délai.

Mon interlocutrice a réagi violemment à ce dernier point : comment donc, une entreprise voudrait-elle embaucher quelqu'un qui bâcle son travail ?

Ce que l'un qualifie de « travail raisonnable étant données les contraintes de temps », l'autre qualifiera de « travail bâclé ». Il me semble que l'on touche ici à une différence importante de culture entre les sciences dites exactes et les LSHS.

J'entends parfois des collègues de LSHS justifier la longue durée des thèses dans leurs disciplines par la profondeur des sujets étudiés ; l'argument, plus ou moins implicite, est que le sujet d'une thèse de sciences exactes est assez « balisé » et qu'il suffira donc de mener quelques expériences et rédiger les résultats pour avoir sa thèse, tandis que dans leur discipline il faudra réellement creuser et se construire une érudition. Il est possible que, dans certaines disciplines de sciences exactes, effectivement, cela soit le cas ; mais ce que je constate autour de moi, c'est qu'on lance les doctorants sur des sujets qui, potentiellement, pourraient occuper les gens 5 ans, 10 ans… mais qu'au bout d'un certain temps on dit qu'on laissera tomber certaines pistes de recherche, certaines expériences et qu'on rédigera en l'état en indiquant les travaux non encore menés comme « travaux futurs possibles ».

Autrement dit, il ne s'agirait pas tant que dans certaines disciplines les sujets sont intrinsèquement plus profonds, mais que dans d'autres on clôt « raisonnablement » les travaux lorsque le financement expire, la thèse n'étant pas perçue comme une grande œuvre mais comme un premier travail de recherche qui devra de toute façon être suivi d'autres. À l'inverse, j'entends parler en lettres de directeurs de thèse exigeant des travaux supplémentaires fort longs (traduction de textes supplémentaires, par exemple), au mépris du respect des délais et de la situation sociale et familiale du doctorant.

Il me semble que c'est ainsi que fonctionnent les entreprises : pour un projet donné, il y a des objectifs, une durée et un financement prévus, que l'on va s'efforcer de tenir. L'employé perfectionniste qui, sous prétexte de « ne pas rendre un travail bâclé », voudrait largement dépasser les délais parce que la solution fournie est insuffisamment parfaite, serait un danger. Au contraire, on recherchera des gens qui savent faire un compromis acceptable pour la survie de l'entreprise et la satisfaction des clients.

Résumons-nous. Pour de simples raisons démographiques, il est impossible que tous les docteurs obtiennent un emploi de chercheur ou enseignant-chercheur. Il faut donc prévoir des débouchés alternatifs dans les entreprises privées ; mais certaines habitudes de pensée et de travail prises dans certaines disciplines semblent aller à l'inverse de ce que les entreprises attendent !

PS Sur ce sujet, lire aussi le Couard Anonyme.

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