La vie est mal configurée

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samedi, octobre 22 2016

Céline Alvarez et le CNRS de Grenoble

L'ouvrage de Céline Alvarez les Lois naturelles de l'Enfant agace beaucoup dans les milieux de l'éducation. Xavier Molénat a publié sur Twitter une série de remarques et d'extraits, dont celui-ci :

« La première année, malgré l'absence de cadrage institutionnel officiel, le cabinet du ministre et l'académie ont autorisé les tests visant à mesurer les progrès des enfants. Ces derniers ont été réalisés par le CNRS de Grenoble. »

L'ouvrage ne cite cependant pas de rapport ou d'article émanant des chercheurs impliqués dans ces « tests ». Cela ne convient pas à Xavier Molénat, et ne me convient pas non plus. Voyons pourquoi.

Mme Alvarez entend convaincre le lecteur du bien-fondé de certaines thèses en matière d'éducation. Pour cela, elle présente des arguments, dont les résultats de ces fameux tests. Le lecteur est donc censé pouvoir examiner ces arguments. Or, ici, justement, il ne le peut pas.

Que sait le lecteur de ces fameux « tests » ? Qu'ils ont été réalisés par « le CNRS de Grenoble ». C'est vague… Dans quel laboratoire du CNRS à Grenoble ? Par quels chercheurs ? Mystère. S'agit-il du Laboratoire de Psychologie et NeuroCognition (LPNC) ? Celui-ci compte de l'ordre de 50 chercheurs et enseignants-chercheurs « permanents », plus des personnels en contrats temporaires… lesquels étaient impliqués ? Dans quels document ont-ils décrit ces tests et leurs résultats ? Nous n'en savons rien.

Si l'on invoque une étude du CNRS, et non les théories du beau-frère de la coiffeuse, c'est que l'on a une certaine prétention de scientificité. Or, la bonne pratique scientifique est de présenter ses résultats de façon à ce qu'on puisse les critiquer — au sens qu'il doit être possible d'avoir un débat sur les faits et les méthodes. Une étude expérimentale doit décrire précisément ce que l'on entendait mesurer et comment ; car il est toujours possible que les méthodes utilisées laissent prise à des biais, des erreurs, qu'elles n'écartent pas certains facteurs.

Critiquer une méthodologie expérimentale, cela n'est pas dire que les chercheurs ont menti. Il est possible de commettre de bonne foi des imprécisions voire des erreurs : on n'avait pas pensé à un facteur, on n'était pas informé de telle ou telle particularité, on maîtrise mal les statistiques, on a mal compris un travail antérieur, etc. De même, critiquer l'absence d'une référence précise, ce n'est pas insinuer que Mme Alvarez ait inventé ces « tests ». Simplement, les résultats de ceux-ci pourraient ne pas avoir la portée qu'elle leur attribue, et ce même alors qu'elle serait de parfaite bonne foi.

Pour toutes ces raisons, la pratique normale dans les écrits scientifiques est de citer précisément les études sur lesquelles on s'appuie (nom des auteurs, titre, éditeur, etc.). Les références du type « une étude américaine » ou « des expériences de l'INSERM », sans plus de précision, relèvent plutôt de la pratique journalistique. De telles références visent souvent à impressionner le lecteur — on précisera par exemple que le CNRS ou le Massachusetts Institute of Technology sont des organismes prestigieux

Je n'ai pas lu l'ouvrage, et il est périlleux de tirer des conclusions larges de ce qui pourrait être une maladresse isolée. Toutefois, pour reprendre des distinctions de philosophie de terminale, celle-ci donne la désagréable impression qu'il s'agit de persuader le lecteur plus que de le convaincre.

PS : Il y a par ailleurs une certaine incorrection, un certain manque de courtoisie, à ne pas nommer les auteurs d'une étude scientifique. Il s'agit là non seulement de rendre hommage à un travail (comme pour les techniciens au générique d'un film), mais aussi à la réflexion qu'il y a derrière — je doute que ces « tests » aient le caractère standardisé et automatisable d'un test de groupe sanguin. Sauf dans de rares cas, une étude réalisée par un organisme comme le CNRS n'est d'ailleurs pas publiée comme la position de l'organisme, mais comme le travail de chercheurs désignés nommément, et qui engagent d'ailleurs leur réputation.

PS² : On m'a accusé, sur un réseau social, de répandre de « vagues allégations brouillant la communication » sur un « sujet essentiel » par une « critique sans intérêt et dénuée de bienveillance ».

Ma position est simple : il faut choisir. Si l'on écrit en se parant du prestige de la science et de ses institutions (références aux neurosciences, études par des IRM, mention d'organismes prestigieux comme le CNRS ou le Collège de France), il faut jouer le jeu scientifique, c'est-à-dire que l'on doit donner au lecteur les éléments de réflexion, par une référence précise des travaux concernés. À l'oral, bien sûr, ce n'est pas toujours possible, mais lorsqu'on rédige un ouvrage on peut, on doit, faire l'effort.

La bienveillance, en la matière, serait de ne pas critiquer trop vertement, et surtout pas en public, un travail d'étudiant qui ne citerait pas correctement ses sources — ce serait reprocher à l'étudiant de ne pas avoir déjà acquis une compétence qu'il est justement censé acquérir en faisant un travail de recherche. En revanche, je ne vois pas pourquoi on devrait étendre cette licence à une personne qui s'expose dans l'arène publique en publiant un ouvrage se voulant sérieux.

Ce n'est pas rendre service au public que de laisser passer ce genre de références incorrectes aux travaux scientifiques. À ce sujet, je trouve très significatif que l'on m'accuse de « brouiller la communication »... Est-ce à dire que sur ce sujet on « communique » plutôt que l'on ne cherche à fournir une information précise ?

vendredi, octobre 14 2016

Frédéric Beigbeder, cet être complexé

J'ignorais que Frédéric Beigbeder fût humoriste. Enfin, était-ce de l'humour, ou parlait-il sérieusement, quand il expliquait sur France Inter que ceux qui conçoivent des algorithmes — ces fameux algorithmes derrières les services Internet — sont des frustrés sexuels, d'anciens forts en maths boutonneux, bref, des gens pénibles et chiants, par opposition aux « hédonistes » dont il prétend faire partie.

Je conçois que l'on puisse souffrir d'un complexe d'infériorité envers les « forts en maths » et les gens qui savent ce dont ils parlent quand ils parlent d'algorithmes, et que l'on puisse, à 51 ans, vouloir se venger de ses petits camarades de lycée meilleurs que soi. Je conçois plus difficilement qu'une radio publique puisse se prêter à pareil exercice, digne d'un scénario de série américaine pour adolescents — mais oui, vous savez bien, le héros bien dans sa peau et athlétique flanqué d'un geek binoclard ! Mais surtout, j'aimerais un peu régler son compte à cet « hédonisme » en peau de lapin que nous vante Beigbeder.

Le jeune « hédoniste » à la Beigbeder, c'est le jeune homme — ou la jeune fille — de bonne famille, pas inquiet quant au succès de ses études car papa-maman seront là pour payer, qui n'a pas besoin de travailler, sort en boîte, va dans des fêtes, essaye des drogues. Ce n'est pas lui qui nettoie son vomi un lendemain de « murge » — il y a pour cela une France plus basanée et qui se lève plus tôt. Il peut considérer comme de « vieux cons » ses voisins qui protestent contre le bruit de ses fêtes — vu que lui n'a pas à se lever à 4h du matin quand le bébé hurle puis à 7h quand il faut préparer l'aînée pour l'école.

L'hédoniste plus âgé, lui, peut par exemple sniffer de la cocaïne sur le capot d'une voiture. S'il se fait prendre et poursuivre en justice, en bon privilégié pour qui les problèmes ne doivent arriver qu'aux autres, il s'en prend publiquement au Procureur de la République pour avoir subi (et encore, pas en version grave) ce que les autres toxicomanes subissent sans qu'on leur tende le micro ou la plume pour s'en plaindre.

Vous l'aurez compris, les petits cons privilégiés me fatiguent. Porcherie !.

PS Je ne porte pas de lunettes, n'ai pas eu de problème particulier d'acné, et ai, comme ma consœur Charlotte Truchet, une vie sexuelle satisfaisante (mais pas avec elle).

jeudi, octobre 13 2016

Ces algorithmes qui nous gouvernent II

(Suite de mon billet précédent.)

Le « pouvoir des algorithmes ». Les « algorithmes qui nous gouvernent ». « Algorithmes », un mot naguère inconnu des journalistes, maintenant en couverture.

Ce qui me dérange le plus dans cette déferlante médiatique, c'est qu'on mélange des choses assez différentes, allant de « l'admission post-bac » à la recherche de terroristes. Les « algorithmes », c'est vaste, leurs modes de fonctionnement et leurs domaines d'applications sont très divers. Je ne sens pas cette différenciation dans les articles consacrés au sujet, qui pour toute explication se bornent souvent à une définition générale « à la Wikipédia », quand bien même il font appel à un professeur au Collège de France pour dire ce que toute personne cultivée sur ce sujet dirait.

Des « algorithmes » de classement de candidats, on en connaît depuis longtemps. Prendre des notes, les multiplier par des coefficients, classer les candidats selon le total ainsi obtenu, voilà un algorithme. Que celui-ci soit appliqué à la main, avec une calculatrice, avec un tableur ou au travers d'un site Web ne change rien.

La vraie différence est que les algorithmes classiques de classement sont connus — on connaît les coefficients des différentes épreuves, des différentes disciplines — alors que, par exemple, le logiciel de l'admission post-bac était récemment tenu secret (et encore maintenant on n'en connaît que les grandes lignes). C'est ce secret qui pose problème.

On utilise parfois des algorithmes assez complexes pour choisir « la meilleure solution » — on parle alors d'« optimisation ». Par exemple, on pourra vouloir chercher pour une école le meilleur emploi du temps (sous la contrainte qu'on ne doit pas mettre deux cours dans la même salle en même temps, ou avec le même enseignant, etc.), pour un parc de centrales électriques les meilleures périodes d'arrêt pour travaux… ou pour une ligue de football le meilleur calendrier de matchs. La méthode de résolution peut être très compliquée et sa compréhension réservée à des spécialistes (on paye des chercheurs et des ingénieurs spécialisés pour cela !), mais ce qui est pertinent pour le public c'est le critère que l'on optimise, ce qui permet de juger qu'une solution est meilleure ou pire qu'une autre. Par exemple, lors de l'optimisation de rythmes de travail, a-t-on tenu compte de la pénibilité pour les personnels, ou seulement du profit pour l'entreprise ?

Les algorithmes basés sur l'apprentissage automatique sont bien différents. Avec eux, au lieu de définir à l'avance des critères d'évaluation, quitte à les tenir secrets, on les fait fixer automatiquement par observation d'exemples. Non seulement l'opérateur humain n'a pas directement fixé les critères, mais il n'est souvent pas non plus en mesure de les expliquer.

Ainsi, à mon sens, il faut bien distinguer deux problèmes différents :

  1. Les concepteurs du système connaissent les critères que celui-ci appliquent, mais les tiennent secrets.

  2. Le système est trop complexe pour que ses concepteurs comprennent vraiment les critères qu'il applique.

Une critique raisonnée des algorithmes devrait bien distinguer ces deux aspects, et réintroduire le politique là où l'on ne voit que technique aveugle. Le choix des critères appliqués par un algorithme est politique, de même que le choix de garder ces critères secrets. Il est vrai que lorsque l'on ne veut pas assumer ses décisions, il est commode de pouvoir invoquer « le choix de l'ordinateur », comme d'ailleurs « des raisons juridiques ». C'est cela qui mine nos sociétés, plus que l'informatique.


mardi, octobre 11 2016

Ces algorithmes qui nous gouvernent

J'ai lu l'article « Ces algorithmes qui nous gouvernent » paru dans le Point du 22 septembre 2016. Certains de mes collègues me l'ont décrit comme décevant ; certes, on peut déplorer quelques raccourcis, ainsi que le lieu commun assez démagogique du caractère d'« abstractions inintelligibles » des mathématiques. Je n'ai rien vu de choquant ; j'aimerais toutefois revenir sur l'introduction de cet article.

« Le 9 septembre, Erna Solberg, chef du gouvernement norvégien, poste sur son compte Facebook le célèbre cliché d'une petite fille brûlée au napalm, pris pendant la guerre du Vietnam par le journaliste Nick Ut. En 1973, cette image avait valu à son auteur le prix Pulitzer de la photographie. En 2016, ce même cliché, aussitôt mis en ligne, est censuré par Facebook au nom des règles du plus grand média mondial sur… la nudité. L'algorithme du réseau social, qui avait déjà confondu art et pornographie en censurant le tableau « l'origine du monde », vient donc aujourd'hui de confondre pornographie et Histoire. »

J'ignore, pour ma part, si les décisions de Facebook de retirer tel ou tel contenu comme pornographique sont le fait d'un algorithme de reconnaissance de formes, d'employés appliquant une grille de critères, ou d'une combinaison des deux, peut-être opérant sur la base de réclamations. J'ignore d'ailleurs si les auteures de l'article, Violaine de Montclos et Victoria Gairin, ont plus d'informations que moi à ce sujet, ou si elles ont extrapolé de la mode actuelle de voir partout les dangers des « algorithmes » que cette décision serait algorithmique. Je pense, surtout, que cela n'a guère d'importance, car en l'espèce il n'y a pas de différence entre une règle algorithmique appliquée par un ordinateur et une règle bureaucratique rigide appliquée par un humain.

Facebook a des règles d'utilisation prohibant la pornographie ainsi que les photos de nus d'enfant. L'origine du monde, faut-il le rappeler, montre le sexe d'une femme cuisses écartées, son visage absent. Quant aux photographies de nus d'enfants, on les associe de nos jours volontiers à la pédophilie.

Mais, dira-t-on, il ne s'agit pas de cela. Certes, la pose du tableau de Courbet est digne du porno hard, mais il s'agit d'une œuvre présentant un intérêt artistique et historique. Certes, la petite fille fuyant le napalm est nue, mais il s'agit d'une photographie présentant un événement historique. Et en effet, un critère de détermination du caractère obscène d'une œuvre, utilisé notamment aux États-Unis, est l'absence de caractère artistique, historique ou éducatif, l'œuvre ne visant qu'à l'excitation sexuelle. Clairement, ces deux documents n'auraient pas dû être censurés.

« Clairement » ? Comment distinguer l'œuvre de Courbet d'une vulgaire photographie exhibitionniste ? La pose serait la même, et l'on ne saurait recourir à un critère comme la distinction entre peinture et photographie. Il faut faire appel à l'histoire de l'art. Or certes œuvres ont été jugées pornographiques à leur sortie par certains avant d'être réhabilitées, par exemple Madame Bovary ; certaines photographies de Robert Mapplethorpe, et plus généralement une partie de l'art contemporain, seront jugés par les uns comme des œuvres d'arts et par d'autres comme de pornographie répugnante.

Facebook est un hébergeur gratuit, qui sert un très grand nombre de clients. Les ressources qu'il peut allouer à une décision de retrait de contenu sont limitées pour de simples raisons économiques. Il doit donc passer par des procédés algorithmiques, ou par une prise de décision simple par des personnels peu qualifiés et appliquant une grille uniforme. Bien entendu, on ne saurait attendre de ces personnels qu'ils connaissent la tradition artistique de chaque pays dans lequel Facebook est disponible et ce qui y est ou non considéré comme une grande œuvre (je suis certes bien conscient que nous sommes européocentristes en matière d'art et que nous considérons qu'un indien devrait savoir que l'Origine du Monde est une œuvre importante tandis que nous ignorons tout de l'art de son pays). Par ailleurs, avoir une grille simple, uniforme et objective limite les opportunités de contestation — « je ne comprends pas, vous avez admis telle photographie de nu mais pas la mienne ».

Tout cela n'a pas grand-chose à voir avec l'algorithmique, mais plutôt avec la bureaucratie. C'est un trait de la bureaucratie que d'avoir des règles uniformes et rigides applicables par des personnels peu qualifiés (j'entends par là en l'espèce qu'ils n'ont pas de master en histoire de l'art), et qui peuvent produire occasionnellement des résultats ridicules. D'ailleurs, quand les règles ne sont pas suffisamment uniformes et rigides, ou appliquées avec subjectivité, on accuse les personnels de rupture de l'égalité entre usagers…

Je suis d'ailleurs tout à fait d'accord avec la conclusion de l'article, qui explique notre défiance envers les algorithmes par une tendance à « imputer aux mesures ce que, en réalité, nous leur avons demandé de faire »… Cela fait une bonne vingtaine d'années que je vois des articles de presse déplorer l'accès facile à la pornographie en ligne, décrite comme un danger pour les adolescents voire pour les adultes. La pédopornographie est perçue comme un fléau social majeur ; la loi française impose d'ailleurs aux hébergeurs de contenus le retrait immédiat des contenus pédopornographiques, alors que pour d'autres contenus illicites, par exemple diffamatoires, il faut normalement l'intervention d'un juge. Comment, dès lors, s'étonner et s'offusquer de ce que Facebook mette en œuvre des procédures rapides pour supprimer les documents pornographiques, ou, pire, pédopornographiques ? Gageons que s'ils le faisaient pas, Le Point déplorerait le laxisme des pouvoirs publics envers les grandes plates-formes Internet et l'inaction de ces dernières…

Ainsi ces actions de Facebook sont la conséquence prévisible de demandes sociales, et non l'illustration d'une quelconque « prise de pouvoir par les algorithmes ». Ces demandes sociales sont la mise à disposition d'un service à la fois family-friendly et gratuit — d'où une censure low cost et ne s'embarrassant pas de subtilités. Mais, comme souvent dans les affaires politiques, on se plaint des conséquences de ce que l'on a réclamé !

jeudi, septembre 8 2016

Pour les futurs doctorants : attention aux propos lénifiants

Puisque les conseils aux doctorants de mon billet précédent ont suscité un certain intérêt, je poursuis ici par des mises en garde en ce qui concerne les choix de sujets de thèse et d'encadrants. Là encore, mon message est que les doctorants doivent bien analyser la portée de ce qu'on leur dit ; et là encore je vais partir de propos discutables que j'ai entendus ou que l'on m'a rapportés.

Un premier exemple. Jeune chercheur, j'ai entendu des étudiants m'expliquer qu'on les avait dissuadés d'aller en stage de master (ou était-ce encore DEA ?) avec un chercheur parce que celui-ci, n'étant pas titulaire de l'habilitation à diriger les recherches, ne pourrait de toute façon pas prendre d'étudiant en thèse ensuite. On leur avait également laissé entendre qu'il y aurait des postes de chercheur à prendre après la thèse dans une autre thématique.

Tout d'abord, s'il est effectivement exact qu'en général, on ne peut pas diriger de thèse sans habilitation à diriger les recherches, il est très courant dans ma discipline que les jeunes chercheurs sans habilitation puissent encadrer des thèses, que ce soit comme co-encadrants au côté d'un directeur de thèse (cette position de co-encadrant est officielle dans l'école doctorale dont je dépends), ou via une dispense. Bref, information au mieux inexacte, au pire trompeuse.

Ensuite, il est proprement choquant qu'on fasse miroiter des postes à de futurs doctorants.

Tout d'abord, lorsqu'on discute de postes de chercheurs ou d'enseignants chercheurs avec des étudiants en master, cela veut dire qu'on se pose 4, 5, 6, 7 ans avant le concours qui les recrutera. Or, il est impossible de savoir autant à l'avance quelle sera la politique nationale de recrutement. Celle-ci dépend en effet de l'orientation politique du gouvernement en place, de la conjoncture économique (recettes fiscales), et de nombreux autres facteurs. Que l'on songe, par exemple, que les récents attentats ont déterminé une réorientation de budgets vers la sécurité… Outre ces aspects globaux, il peut y avoir de bonnes comme de mauvaises nouvelles dans une discipline ; par exemple, vers 2002 il y a eu un nombre inhabituellement élevé de recrutements de chargés de recherche en informatique… qui l'aurait prévu en 1996 ?

Par ailleurs, il est périlleux de prétendre prédire que telle thématique sera à la mode et qu'il y aura donc des postes. Les modes vont et viennent, parfois selon les lubies perspectives visionnaires de tel ou tel décideur. De plus, si un sujet est « à la mode » au point d'attirer de nombreux étudiants, cela veut dire qu'il y aura certes beaucoup de places, mais aussi beaucoup de candidats. Par exemple, actuellement, le « big data » est à la mode (sur une promotion de 500 polytechniciens, 320 suivent le cours de deuxième année dessus !), et on recrute en effet beaucoup sur ce sujet, mais quelle sera la situation quand tous les étudiants formés sur ce thème auront soutenu ? J'ai bien l'impression que pour profiter d'une mode, il faut être dans le sujet avant justement qu'il ne soit à la mode et que tout le monde arrive dessus...

Un second exemple. On voit des jeunes docteurs se lamenter en disant, en substance

« Je ne comprends pas, tout le monde me dit que mon sujet est fondamental et ma thèse très intéressante, on m'invite dans des séminaires, et on ne me recrute pas. C'est injuste. »

Première remarque. Il ne coûte rien de dire à quelqu'un que sa thèse est intéressante et de l'inviter dans des séminaires — surtout si dans la même ville, en l'absence de frais de mission. Par comparaison, les postes sont des ressources très rares et coûteuses (un chercheur débutant coûte de l'ordre de 50000€ par an au CNRS simplement en salaires et cotisations diverses). La question n'est donc pas de savoir si les gens trouvent une thèse ou un sujet important, mais plutôt de savoir s'ils le trouvent suffisamment important pour lui consacrer un poste.

Au sujet de l'intérêt du sujet de thèse, je voudrais également mettre en garde les étudiants contre l'« effet de loupe » que provoque parfois la recherche. De nombreux chercheurs ou étudiants-chercheurs attribuent à leur sujet d'étude un intérêt bien plus important que ce que lui accorde la communauté scientifique en général (et ne parlons pas de la population). Ceci peut amener à des incompréhensions.

Deuxième remarque. L'intérêt intrinsèque d'un sujet de recherche n'est pas tout, il y a aussi d'autres aspects, comme l'intégration à un département ou un laboratoire — par exemple, on n'a pas forcément envie de recruter quelqu'un qui serait isolé sur une thématique en marge.

Mon propos n'est évidemment pas de dégoûter les étudiants, mais de les aider à avoir un choix éclairé avant un engagement sur plusieurs années. Je rappelle que, structurellement, la grande majorité des docteurs ne peut avoir de poste dans la recherche « académique », et que donc de nombreuses personnes formées à la recherche sur des sujets passionnants devront faire autre chose ensuite…

Finissons par quelques conseils concrets. Renseignez-vous sur votre sujet, sur votre directeur de thèse envisagé, sans vous en remettre à des propos lénifiants. Un bon directeur de thèse doit être disponible pour ses étudiants (à un degré variable suivant les besoins d'encadrement des étudiants, qui varient considérablement de l'un à l'autre), de mode de fonctionnement compatible avec ceux-ci, et avoir la tête sur les épaules pour les questions administratives. Il est également utile qu'il ait un bon réseau de connaissances, par exemple pour pouvoir présenter ses étudiants à des employeurs de post-doctorat possibles. Tout ceci, bien entendu, en plus des aspects scientifiques proprement dits !

vendredi, septembre 2 2016

Quelques conseils non scientifiques aux doctorants

C'est la rentrée, et j'ai quelques conseils aux doctorants qui me trottent par la tête. Oh, pas des conseils de méthodologie, de choix de sujet ou autre aspect scientifique — les disciplines sont si diverses que cela n'aurait guère de sens. Je ne veux parler que des aspects administratifs et réglementaire du doctorat en France, et de ses débouchés.

D'une façon générale, dans l'enseignement supérieur et la recherche française, il y a la réglementation nationale (qui, du moins en théorie, s'impose à tous), d'éventuelles décisions locales, des coutumes propres à une discipline et de simples habitudes. Par exemple, il est habituel, dans l'université qui m'héberge, qu'un professeur ou assimilé de cette université figure dans chaque jury de thèse, mais cela n'est imposé ni par la réglementation nationale ni par la réglementation locale. En revanche, d'autres universités imposent cela.

Une difficulté pour le doctorant qui se pose des questions est que parfois la réponse qu'on lui apporte est propre à une discipline, une université, ou souffre d'exceptions, ou se rapporte à un état précédent de la réglementation. C'est compliqué, et qui plus est on peut fournir plusieurs réponses correctes suivant le point de vue dont on se place.

Prenons par exemple la question

« Faut-il obligatoirement l'agrégation [du secondaire] pour pouvoir devenir maître de conférences. »

Une réponse administrativement correcte est : « bien sûr que non! » :

  1. Ce n'est nulle part écrit dans le statut des maîtres de conférences et des professeurs des universités, qui définit leurs modalités de recrutement.

  2. L'agrégation est un concours de recrutement de l'enseignement secondaire et non un concours de recrutement du supérieur.

  3. L'agrégation n'existe pas dans diverses disciplines du supérieur, par exemple l'informatique, pourtant la discipline avec le plus grand nombre d'enseignants-chercheurs.

  4. L'agrégation suit la règle générale de la fonction publique : seuls les citoyens de l'Espace économique européen et de la Suisse peuvent concourir ; en revanche les emplois de maîtres de conférences et de professeurs des universités n'ont pas de condition de nationalité.

Toutefois, une réponse plus précise est que, dans certaines disciplines, notamment de lettres, sciences humaines et sociales , l'agrégation du secondaire, voire un bon classement à celle-ci, sert à démontrer une étendue de connaissances disciplinaires utiles pour un enseignant — l'idée étant qu'il est possible d'obtenir un doctorat en ayant des connaissances pointues sur un sous-domaine précis sans nécessairement avoir une vision plus large utile pour faire cours. Les jurys de recrutement tendent donc à tenir compte, même si cela ne sera évidemment écrit nulle part, puisque cela n'est pas une obligation réglementaire… et de même les jurys pourront fort bien recruter de non agrégés !

Qui plus est, ce n'est pas parce qu'il existe une réglementation nationale qu'elle est appliquée de la même façon partout, notamment parce qu'elle peut laisser une certaine marge de manœuvre. Par exemple, l'actuelle réglementation du doctorat (en vigueur depuis le 1er septembre) impose que le jury de soutenance soit composé de façon à « permettre une représentation équilibrée des femmes et des hommes ». La réglementation ne définit cependant pas en quoi consiste cette « représentation équilibrée ». Dans l'école doctorale dont je dépends, on estime qu'un jury est acceptable s'il comprend au moins une femme, dans d'autres on parle d'imposer 40 %. Les deux choix se défendent, d'ailleurs :

  • je suis dans une discipline avec environ 23 % de femmes, mais ce taux varie suivant la sous-discipline de sorte qu'il est raisonnable d'imposer au moins une femme sur un jury d'environ 6 personnes ;

  • mais 40 % c'est le minimum imposé pour les jurys de concours de maîtres de conférence.

À ce sujet, étonnement d'un étudiant quand je lui expliquais ces règles : « mais, untel a soutenu il y a trois mois et pourtant il n'avait aucune femme ». Oui, il y a trois mois ; mais le nouvel arrêté est en vigueur depuis le 1er septembre ! Ne pas se fier à ce qui a pu être ou non fait dans un état précédent de la réglementation !

Il faut également savoir qu'en France, à côté de statuts couvrant un grand nombre de personnels, il existe souvent des statuts assez confidentiels — par exemple, en matière d'enseignants-chercheurs, il y a les plus nombreux (les maîtres de conférences et professeurs des universités, par ailleurs en poste dans diverses grandes écoles), et puis certaines grandes écoles ont leurs propres statuts de personnels différents, donc avec des modalités différentes de recrutement (par exemple, la qualification par le CNU n'est pas exigée).

Enfin, quelques avertissements.

Le premier est, je sais que c'est cliché, que les promesses n'engagent que ceux qui les croient. On voit ainsi des doctorants se mettre à enseigner alors que, réglementairement, ils ne sont pas censés en avoir le droit, pour des promesses qu'on régularisera leur situation, et ensuite rager de ne pas être payés. C'est d'autant plus vrai que ceux qui disent qu'une chose est possible ou sera régularisée ne sont pas ceux qui prennent les décisions in fine : un professeur aura beau dire, si le chef des ressources humaines a dit que non, ce sera non.

Le second est qu'il ne faut surtout pas confondre d'une part la « morale » ou le « juste », d'autre part la réglementation ou la décision administrative. Par exemple, il peut sembler choquant qu'une université ou un organisme de recherche interdise à un chercheur d'aller à une conférence scientifique en Turquie, alors qu'on pourrait attendre que les universitaires français démontrent leur soutien à leurs collègues turcs en cette ère de purges. Le point de vue des universités ou des organismes de recherche est plutôt qu'ils ne veulent pas risquer d'avoir un personnel en mission officielle arrêté, blessé voire tué dans un pays étranger instable. J'irais même jusqu'à dire que si une administration a le choix entre la commodité (absence de risques, facilité de gestion…) pour elle et l'intérêt scientifique, elle choisira toujours la première.

En conclusion : vérifiez bien comment est censé fonctionner ce que l'on vous raconte.

vendredi, juillet 22 2016

Les solutions à tout

Suite aux attentats, divers politiciens et éditorialistes s'en donnent à cœur-joie de proposer de nouvelles mesures ou de donner des avis dont ils prétendent que s'ils avaient été suivis il n'y aurait pas eu de carnage. On peut sourire des idées de certains (des militaires avec lance-roquette prêt à être tiré en faction dans les avenues fréquentées), que l'on attendrait plutôt de la part d'adolescents que d'homme mûrs. On rit moins lorsque l'on sait que ces gens ont, pour une part, le pouvoir de transformer ces idées en lois et en mesures.

Deux billets précédents n'ont pas pris une ride :

La racine du problème semble être que, face à une menace (réelle ou imaginaire, exagérée ou non), le responsable politique se doit de proposer des mesures, que celles-ci soient efficaces ou non, qu'on puisse ou non les mettre en place.

Il semble que ce comportement soit motivé par la croyance que c'est ce que le public attend. Cette croyance est-elle justifiée ? Le public attend-il vraiment qu'on lui propose n'importe quoi ?

mercredi, juillet 20 2016

Algorithmes, apprentissage et usages sociaux

Le mot « algorithme », jadis inconnu du grand public, est maintenant à la mode. Moi qui suis professionnellement très familier des « algorithmes », je ne comprenais pas certains débats, certaines réactions. Il me semble, à la réflexion, que le sujet mérite clarification, ce que je vais tenter de faire ici.

Un algorithme c'est, rappelons-le, un procédé de calcul automatique et effectif. Il existe des algorithmes pour réaliser des tâches extrêmement variées ; citons par exemple, comme sujet classique étudié dans les premières années d'informatique, les algorithmes de tri (comment trier des millions de données par ordre alphabétique, par exemple). Un algorithme se distingue d'un logiciel au sens qu'il s'agit d'une description « théorique » d'un procédé de calcul, tandis qu'un logiciel est la mise en œuvre « pratique » de divers algorithmes sous une forme effectivement exécutable par une machine.

Deux conceptions

Dans l'approche classique, le ou les concepteurs d'un algorithme étudient le problème, au besoin le découpent en sous-tâches réalisées par des algorithmes déjà connus, et conçoivent l'algorithme avec des idées assez précises justifiant son bon fonctionnement. Souvent, ils produisent une preuve mathématique que l'algorithme fait effectivement ce qu'il est censé faire, par exemple trier des données. En tout cas, les concepteurs de l'algorithme comprennent pourquoi celui-ci fait ce qu'il est censé faire et ont fait des choix conscients en ce sens.

Dans les approches par apprentissage, l'algorithme (par exemple, un algorithme qui reconnaît des objets sur une photographie) n'est pas directement le résultat de la réflexion de concepteurs humains. Son fonctionnement découle du choix d'un très grand nombre de paramètres par un processus automatisé d'apprentissage (par exemple, en « montrant » des images et des listes d'objets y figurant). À l'issue de ce processus, le concepteur humain du système ne comprend pas forcément les critères qui ont été retenus par l'apprentissage, et n'est donc pas forcément en mesure d'expliquer l'action de l'algorithme dont il a dirigé la conception.

Nuançons

Bien sûr, les deux cas cités ci-dessus sont quelque peu caricaturaux. Même dans le cas où un humain a conçu toutes les étapes d'un algorithme et peut justifier mathématiquement qu'il donne un résultat acceptable, il ne comprend pas forcément d'autres aspects — par exemple, il peut ne pas savoir combien d'étapes de calcul l'algorithme nécessite dans le pire cas, ou pourquoi l'algorithme, sur les cas intéressants en pratique, nécessite moins de pas de calculs que ce qu'il nécessite dans le pire cas. Ou encore, il peut ne pas savoir justifier qu'un algorithme est plus précis « en pratique » que ce qu'il est capable de démontrer. Enfin, dans le cas de la conception de logiciels complexes, si l'on peut souvent justifier précisément du fonctionnement de tel ou tel algorithme, on sait rarement démontrer le bon fonctionnement de l'ensemble.

Quant à l'apprentissage automatique, il nécessite souvent des ajustements et réglages conscients par des personnels spécialisés. L'étendue des choix et des ajustements humains dépend de la méthode d'apprentissage utilisée. Notamment, certaines nécessitent que le concepteur du système prévoie un important recodage et sélection des données d'entrée pour les rendre acceptables par l'apprentissage automatique proprement dit. Par ailleurs, même dans le cas de techniques d'apprentissage profond, où le résultat de l'apprentissage est un immense volume de paramètres, on peut parfois identifier que certaines couches du système de traitement de données identifient telle ou telle particularité des données en entrée.

Avertissement : si l'on peut dire que je m'y connais en algorithmes, je n'ai sur l'apprentissage d'autre expérience que des lectures, l'écoute de conférences et des jurys de stages utilisant ce genre d'approches. En aucun cas il ne s'agit donc de l'avis d'un spécialiste.

Sur les usages sociaux

Les débats sur « les algorithmes » portent en fait sur leur utilisation à des fins « culturelles » (tri d'information par les moteurs de recherche) et « sociales » (profilage des individus à des fins de recrutement, de prêts bancaires… ou d'estimation du risque de délinquance). Il n'y a pas, ou du moins très peu, de débat public sur des sujets comme la conduite, en bonne partie automatisée, des avions de ligne.

Pour ma part, je vois quatre sujets importants :

  1. Les algorithmes « classiques » et la sélection des données et autres réglages des algorithmes d'apprentissage reflètent des choix humains : ce que l'on considère ou non comme pertinent comme critère de choix. La sortie de l'algorithme n'est donc pas un résultat « scientifiquement objectif ». Or, on utilise souvent « c'est ce que dit la machine » comme argument d'autorité interdisant la discussion.

  2. Les critères, les choix définis humainement sont généralement gardés secrets, ce qui interdit tout débat public à leur sujets.

  3. Les choix produits automatiquement par l'apprentissage peuvent ne pas répondre à certains objectifs de société. Par exemple, il est possible qu'un algorithme issu d'apprentissage qui devrait prédire la probabilité de « petite délinquance » d'un jeune au vu de ses données personnelles (lieu de naissance, de résidence, catégorie socioprofessionnelle des parents…) à des fins de recrutement ou non recrutement conclurait, au fond (et sans que cela ne soit explicité), qu'un jeune d'une famille pauvre de Stains a moins de probabilité de commettre des vols à la tire qu'un jeune d'une famille riche de Passy. Certes, mais est-ce bien raisonnable ou sain d'utiliser cela comme critère ?

  4. L'utilisation de mécanismes politiques ou sociaux hors de la compréhension des citoyens pose un problème en démocratie. Déjà, une bonne partie des français ne comprennent pas le calcul de l'impôt sur le revenu (les « tranches ») et les ordres de grandeur du budget de l'État.


dimanche, juillet 17 2016

La plus grosse preuve des mathématiques

La presse s'est faite l'écho de la publication de « la plus longue preuve des mathématiques » — attention surprenante pour un domaine, la preuve mathématique formelle assistée par ordinateur, qui n'est pas franchement grand public. Il se trouve que j'assistais à la conférence où résultat a été présenté ; j'aimerais ici en donner un résumé accessible et quelques commentaires.

Un public plus averti pourra se rapporter à l'article de recherche publié aux actes de la conférence ; mentionnons aussi la page « everything's bigger in Texas » où les auteurs ont rassemblé diverses informations et articles de presse.

Le problème du coloriage des triplets de Pythagore

Le problème qui se posait est de savoir si l'on peut colorer (disons, en bleu ou en rouge) les nombres entiers en respectant certaines règles. Par exemple, on peut imposer qu'on ne peut colorer de la même couleur les nombres 3, 4 et 5, au motif qu'il s'agit d'un « triplet de Pythagore » : 5 est la longueur du plus long côté d'un triangle rectangle dont les deux autres côtés sont de longueur 3 et 4. En d'autres termes, si on prend a=3, b=4, c=5 alors on a la relation a²+b²=c². On va s'interdire de colorer de la même couleur les triplets de Pythagore, et on va tenter de colorier les entiers 1, 2, 3… en respectant ces règles. La question est alors de savoir jusqu'à quel entier on va pouvoir colorier, ou en d'autres termes jusqu'où on pourra aller jusqu'à rencontrer une impossibilité. Bref, il s'agit de savoir à partir de quand on sera forcé d'avoir un triplet de Pythagore d'une seule couleur.

(Petite parenthèse. Je n'ai pas la moindre idée de pourquoi les gens s'intéressent à ce problème, s'il sert à quelque chose, s'il a des ramification ailleurs en mathématiques. Voir à la fin de l'article pour plus de discussion sur l'impact et la position de ce résultat.)

La force brutale ?

Une approche « par la force brutale » serait d'énumérer tous les cas de coloriage. Par exemple, si on essaye de colorier tous les entiers de 1 à 5, alors on a deux choix (bleu ou rouge)pour 1, deux choix pour 2, deux choix pour 3, deux choix pour 4, deux choix pour 5, et donc 2×2×2×2×2, soit 32, choix au total. Si on avait voulu colorier de 1 à 16, on aurait eu 2×2×2×2×2×2×2×2×2×2×2×2×2×2×2×2, soit 65 536, choix au total. Et pour 1 à 40, on aurait 1 099 511 627 776 possibilités. Le nombre de combinaisons croît vertigineusement !

Oh, certes, on peut y faire quelque chose. Un constat : si on a un coloriage en bleu et rouge, alors on en obtient un autre « opposé » en intervertissant le bleu et le rouge. On peut donc s'économiser un peu de travail en décidant qu'un nombre (par exemple 42) sera coloré en bleu, puisque s'il existe une solution où il est coloré en rouge, alors il existe la solution « opposée » où il est coloré en bleu. Ceci ne nous change cependant pas la vie, car il y a toujours un nombre vertigineux de combinaisons.

(Petite parenthèse de vocabulaire. Le nombre de coloriages possibles des entiers de 1 à n c'est 2×…×2 n fois, c'est-à-dire « 2 puissance n », noté 2n. On dit aussi « 2 exposant n », d'où le terme de « croissance exponentielle ». On entend parfois dans les médias ce terme appliqué à toute croissance rapide, mais le sens mathématique est celui que j'explique ici.)

En l’occurrence, les chercheurs cités on démontré que l'on peut colorier les nombres de 1 à 7824 avec deux couleurs de façon à ce qu'aucun triplet de Pythagore ne soit colorié d'une seule couleur, mais que cela est impossible pour 7825. Il est clair qu'il ne peut s'agir d'une preuve par la seule force brute : en effet, il faudrait alors énumérer 27825 combinaisons, soit un nombre à 2356 chiffres. Même en employant tous les ordinateurs disponibles actuellement pendant un temps égal à l'âge de l'Univers, on est très, très loin du compte. Pareil nombre pourrait paraître « astronomique » mais est même au-delà de tout ce que l'on peut envisager dans le monde astrophysique…

Un peu plus astucieux

On peut tenter d'être plus adroit. Si l'on sait, par exemple, que l'on doit colorier 3 et 4 en bleu, alors on peut immédiatement en conclure que 5 doit être coloré en rouge. On peut ainsi propager facilement des informations… un peu comme le joueur de Sudoku qui dit « la seule possibilité pour cette case, vu les cases déjà remplies, c'est de valoir 7, mais alors je sais que cette autre case doit valoir 8… ».

Toutefois, comme le savent les joueurs de Sudoku qui s'attaquent aux grilles « difficiles », cette propagation simple ne suffit pas. Il est parfois nécessaire de faire une hypothèse (« cette case peut être 5 ou 6, alors j'essaye 5 »), et de travailler ensuite sous celle-ci. On peut alors aboutir à une contradiction : une case pourrait n'avoir aucune valeur possible ! Il faut alors rétracter l'hypothèse faite (« comme ce ne peut pas être 5, j'essaye 6 »). Dans le problème du coloriage, on va donc être amené, lorsque la simple propagation ne suffit pas, à décider d'essayer qu'un nombre soit bleu, et si on aboutit à un conflit (une propagation conclut qu'un nombre doit être colorié en bleu et une autre propagation conclut que le même nombre doit être colorié en rouge) on se dit qu'on aurait dû choisir le rouge.

On explore ainsi une sorte d'arbre de choix : de la racine partent deux branches correspondant au premier choix (p.ex. branche de gauche, « 5 est colorié en bleu », branche de droite « 5 est colorié en rouge »), puis dans la première branche on trouve deux sous-branches (p.ex. branche de gauche, « 7 est colorié en bleu », branche de droite « 7 est colorié en rouge »), dans la deuxième deux sous-branches (p.ex. branche de gauche, « 8 est colorié en bleu », branche de droite « 8 est colorié en rouge »).

Ce que je viens de décrire est l'algorithme de Davis, Putnam, Logemann & Loveland (DPLL) (par algorithme, on entend « description d'un procédé de calcul automatique »). Mais il y a mieux !

L'apprentissage

Imaginons qu'il soit impossible d'avoir à la fois 47 et 49 en rouge et 70 et 5 en bleu. Cette règle n'apparaît pas dans les règles données initialement, qui ne parlent que de triplets de Pythagore, mais en est une conséquence. Malheureusement, l'algorithme DPLL ne s'en rendra pas compte, et pourra essayer plusieurs fois des combinaisons du style « 4, 47 et 49 en rouge et 99, 70 et 5 en bleu » ou « 3, 47 et 49 en rouge et 122, 70 et 5 en bleu ».

L'algorithme DPLL rétracte sa dernière hypothèse lorsqu'il rencontre un conflit. Ce conflit peut être analysé : « si je voulais colorier 84 en rouge, c'est parce que j'ai une règle qui dit que je n'ai pas le droit de colorier le triplet de Pythagore 80, 84 et 116 de la même couleur, or j'ai déjà colorié 80 et 116 en bleu ; j'ai colorié 80 en bleu parce que j'avais fait l'hypothèse que 60 et 100 étaient rouges, or 60, 80 et 100 forment un triplet de Pythagore ; et j'ai fait l'hypothèse que 116 était bleu. Par ailleurs, j'avais fait l'hypothèse que 84 était bleu. ». Ainsi, on est arrivé au conflit en raison des hypothèses « 84, 116 sont bleus, 60 et 100 sont rouges ». On peut donc apprendre une nouvelle règle : on ne peut jamais avoir à la fois 84 et 116 en bleu, 60 et 100 en rouge. Cette règle n'était pas initialement connue, mais je l'ai obtenue en analysant un conflit.

Ici, nous avons appris une règle supplémentaire à partir seulement de quelques étapes de raisonnement, mais en général, on peut ainsi déduire des règles qui « résument » une exploration assez fastidieuse, qu'on n'aura donc pas à refaire par la suite. Ici, une fois cette règle connue, on sait, une fois avoir sélectionné 84 en bleu, 116 en bleu, 60 en rouge, que 100 doit être bleu.

Ceci est la base de l'algorithme conflict-driven clause learning (CDCL). Je n'ai d'ailleurs pas évoqué diverses subtilités, comme par exemple comment éviter d'avoir à rechercher dans toutes la listes de règles celles qu'il faut considérer…

Je n'ai pas non plus évoqué comment les auteurs de l'article cité ont décomposé leur problème d'origine en un million de sous-problèmes, chacun résolu par CDCL, et comment ils ont réparti le million de problèmes sur 800 unités de calcul (ils travaillaient sur un super-calculateur composé de milliers d'unités de calcul, dont ils n'avaient loué que 800).

La preuve

On peut objecter qu'une telle preuve « par ordinateur » n'a guère de valeur, parce que le logiciel utilisé peut contenir des bugs.

Sur l'aspect « il est possible de colorier jusqu'à 7824 », il n'y a pas de problème. En effet, le logiciel, lorsqu'il répond positivement, produit le coloriage, qu'il est alors très aisé de vérifier.

Le problème est sur « il est impossible de colorier jusqu'à 7825 ». En effet, a priori, la correction de cette réponse repose sur le fonctionnement d'un logiciel très complexe. Il arrive que des logiciels mathématiques donnent des réponses fausses ou douteuses ; par exemple j'ai eu affaire à des logiciels qui, suivant leur version et la façon dont le même problème était présenté, répondaient « vrai » ou « faux ». On peut difficilement croire sur parole un logiciel qui se contente de répondre « il n'y a pas de solution ».

C'est là qu'intervient la fameuse « plus grosse preuve des mathématiques ». En effet, l'outil utilisé note les étapes de déduction qu'il effectue. Il produit ainsi une preuve (certes très longue, encore qu'on puisse la simplifier et la compacter) que l'on peut vérifier avec un logiciel indépendant. Il semblerait assez improbable que le logiciel ayant rédigé la preuve et le logiciel de relecture (voire les logiciels de relecture) aient tous des bugs qui laissent passer cette preuve, si elle était incorrecte, tandis qu'ils ont été abondamment testés par ailleurs.

Futile ?

On peut se dire que colorier des triplets de Pythagore est bien futile. En réalité, savoir « colorier » de deux couleurs suivant des règles d'incompatibilité, c'est extrêmement utile industriellement, car cela sert notamment à la recherche de bugs dans des circuits électroniques. Un « coloriage » réussi correspond alors typiquement à des valeurs électriques dans le circuit qui font que celui-ci produit un comportement indésirable. On dit souvent qu'un bug dans un circuit découvert uniquement après réalisation d'un prototype matériel coûte de l'ordre d'un million d'euros ; et un bug découvert après livraisons chez les consommateurs peut coûter largement plus (la société Intel, en 1995, avait dû organiser un rappel de microprocesseurs défectueux au coût de 475 millions de dollars des États-Unis).

Le tour de force des chercheurs ici a été non pas de développer un nouvel algorithme ou nouveau logiciel (encore qu'il y a eu certainement des développements spécifiques liés au découpage en un million de sous-problèmes), mais de tout mettre en œuvre pour résoudre un problème mathématique existant. On pourra objecter qu'il s'agit alors d’ingénierie ou du moins de recherche technologique et non de recherche scientifique.

Est-ce que cela en valait la peine ? Des mathématiciens comme Timothy Gowers objectent que, certes, on a une preuve d'impossibilité de coloriage en deux couleurs pour 7825, mais que cette preuve ne nous apprend rien sur le problème mathématique sous-jacent. Une vision naïve des mathématiques est que les mathématiciens cherchent à démontrer des théorèmes et que ce sont ceux-ci qui sont le but final, comme une sorte de grand prix. En réalité, avec la recherche de la preuve d'un grand théorème vient toute une réflexion, une compréhension, une théorisation ; pour reprendre une analogie assez cliché, ce n'est pas le but final qui fait l'intérêt du voyage, mais le trajet. De ce point de vue, la « grosse preuve » évoquée est assez pauvre : la produire n'a nécessité aucune compréhension de la structure des triplets de Pythagore.

Bien entendu, on peut rappeler que l'objectif posé par le président Kennedy d'aller sur la Lune, peut-être futile voire puéril en lui-même (allons-y pour montrer qu'on est plus fort que les Russkis !), a eu de nombreuses retombées technologiques, qui ne seraient peut-être pas arrivées, ou du moins pas aussi vite, s'il n'y avait pas fallu répondre au défi. Un défi peut lui aussi être intéressant non tant par son objectif final que parce qu'il a fallu réfléchir à comment le surmonter.

De ce point de vue, on pourra objecter que ni les approches ni les outils logiciels mis en œuvre n'étaient vraiment nouveaux pour cette preuve. Le logiciel CDCL utilisé, Glucose, de Laurent Simon (professeur à Bordeaux-INP) et Gilles Audemard (professeur à l'Université d'Artois), préexistait ; celui-ci met en œuvre plusieurs décennies d'idées et d'algorithmes dans le domaine de la satisfiabilité propositionnelle. L'approche cube-and-conquer de division en millions de sous-problèmes préexistait également.

Je pense cependant qu'avoir un résultat défi, identifié, visible, et qui parle aux mathématiciens professionnels, est une bonne chose pour la communication entre domaines scientifiques (je suppose que l'immense majorité des mathématiciens n'ont jamais entendu parler de preuve automatique, ou ont de fausses idées dessus ; encore que ce soit moins vrai de nos jours). Par ailleurs, du point de vue des mathématiciens, il est utile de savoir si un théorème est vrai ou faux avant de tenter d'en chercher une preuve élégante.

La couverture médiatique

Il est inhabituel qu'un résultat assez technique de mathématiques ou d'informatique sorte dans les médias grand public. Il semble qu'ici, l'origine de cette attention ait été un article dans la partie magazine de la revue Nature. J'ignore pourquoi Nature s'est penché sur le sujet (un communiqué des auteurs ? du service communication de leur université ?). Le Journal du CNRS a, avec un certain retard il est vrai, lui aussi évoqué le sujet, puis l'AFP et les médias qui suivent l'AFP. On a ici une illustration du suivisme des journalistes, qui parlent d'une chose parce que d'autres en ont parlé.

Ce qui, semble-t-il, a marqué les esprits, c'est qu'il s'agisse de « la plus grosse » ou « la plus longue » preuve des mathématiques. On pourra ironiser sur l'aspect « c'est moi qui a la plus grosse » de ces titres. On pourra également rappeler comment Richard Feynman se moquait de ces journalistes qui, pour évoquer une expérience de physique des particules, se concentraient sur un détail comme le fait que l'appareillage expérimental pesait 7 tonnes plutôt que sur le fond scientifique. Bref, ici, c'est le « record » qui est le motif.

Certains médias français ont évoqué « un algorithme de conception française » au sujet du logiciel Glucose (passons sur la différence à faire entre logiciel et algorithme). L'aspect « bien que cela ait été fait en Amérique, le fond est français » est important, un peu comme on souligne que telle ou telle région vinicole dont son succès en partie à l'expertise française exportée.

La théorie

J'ai dit l'importance des problèmes de « coloriage » (en réalité, des problèmes de satisfiabilité propositionnelle) pour l'industrie. Ces problèmes sont également très importants à titre théorique.

On l'a vu, la méthode naïve pour les résoudre consiste à énumérer un nombre exponentiel de possibilités. Les méthodes que j'ai évoqué plus bas (DPLL, CDCL) ne font pas mieux dans le pire cas. Une question légitime est donc de savoir si l'on pourrait trouver une méthode dont la croissance du coût du calcul avec la taille du problème soit seulement polynomiale (je ne définirai pas ce terme ici, mais, d'une certaine façon, ça croît bien moins vite qu'un exponentielle) — ou, à l'inverse, si l'on pourrait démontrer mathématiquement que cela est impossible. Cette question n'a pour le moment pas de réponse. On conjecture qu'il n'y a pas de méthode polynomiale, mais on ne sait pas le démontrer.

Cette question, aussi connue sous le nom de « P=NP ? » est considérée comme un problème central en informatique théorique. L'Institut Clay l'a listé parmi une liste de sept grand problèmes mathématiques « du millénaire », chacun doté d'un prix d'un million de dollars.

Le problème de la satisfiabilité propositionnelle est particulièrement important parce qu'un très grand nombre de problèmes lui ont été démontrés comme étant équivalents en un certain sens — si l'on trouve un algorithme polynomial pour l'un, alors il existe un algorithme polynomial pour les autres, et vice-versa. On peut dire (même si cette formulation est très discutable et doit être prise avec un grand de sel) qu'il s'agit de séparer ce qui est infaisable dans le pire cas, car trop coûteux, de ce qui est faisable.

Ces questions sont particulièrement importantes parce qu'elles ne dépendent pas de la technologie précise de calcul (sauf d'éventuels ordinateurs quantiques) et notamment ne se démodent pas avec le temps. Contrairement à un cliché répandu, les questions de science informatique ne sont pas forcément dépendantes d'une technologie en perpétuelle évolution à court terme je dirais même, le sont rarement.

jeudi, juillet 14 2016

Rhétorique de conviction

Un avocat connu pour son blog et sa présence sur les réseaux sociaux s'est récemment répandu contre la prétention que l'on puisse prédire l'avenir grâce à des algorithmes. Ayant rappelé la définition de ce concept (la description finie d'un procédé de calcul à l'aide d'opérations élémentaires, de tests, de boucles…), il en déduisait comme une évidence qu'il était impossible de prévenir l'avenir de cette façon. S'en est suivi une conversation entre moi et un interlocuteur anonyme, conversation qui, il me semble, est intéressante, au-delà du cas d'espèce, pour l'illustration de mécanismes psychologiques et rhétoriques, et que je me propose donc de résumer ici.

Le dialogue

D.M. : On prédit pourtant l'avenir avec des algorithmes : par exemple, on prévoit des années à l'avance la trajectoire des engins spatiaux, les services de météorologie prédisent le temps qu'il fera…

Anonyme : Vous confondez lois sociales et lois physiques.

D.M. : Vous voulez des exemples sociaux ? La société Google a eu le succès que l'on sait notamment de part sa capacité à assez bien prédire qu'est-ce qui sera considéré comme pertinent par les lecteurs.

Anonyme : Il s'agit d'une société privée, à but lucratif et aux visées transhumanistes !

D.M. : La nature de cette société où les éventuelles visées de certains de ses dirigeants n'enlèvent rien à ses capacités techniques.

Anonyme : Au contraire, cela a un rapport énorme ! Qui plus est, je ne crois rien sans preuve, et en matière de logiciels, la preuve passe par des tests unitaires !

D.M. : Bonne soirée.

Maintenant, mon commentaire.

Motte-and-bailey

Lorsque l'on énonce des faits généraux, comme par exemple qu'on ne peut prédire l'avenir à l'aide d'algorithmes, on se doit normalement de qualifier la portée de ces faits. Si l'on entend parler de l'impossibilité de prédire algorithmiquement l'avenir d'un être humain ou d'un groupe d'êtres humains, par opposition à celui d'objets bien décrits par des lois physiques, il convient de dire que l'on ne parle que des faits sociaux. Sans cela, on entre dans une conversation assez déplaisante où l'un énonce pompeusement des « vérités » de grande portée, est démenti, puis se plaint d'avoir été mal compris et que bien entendu ce n'était pas ce qu'il voulait dire.

Certains auteurs anglophones appellent ce procédé rhétorique motte-and-bailey par analogie avec la défense des châteaux médiévaux : on commence par vouloir accaparer un large territoire conceptuel ou rhétorique, mais lorsque l'interlocuteur presse, on se retranche dans son château sur la butte avec un énoncé bien plus restreint.

Confusion entre la véracité et la moralité des faits

Il devrait être évident que l'on peut prétendre qu'un fait est avéré sans considérer qu'il est bon pour la société ou considérer que les personnes qui en sont à l'origine ont agi moralement. Ainsi, dire que le Parlement a voté une loi n'implique pas que l'on considère que cette loi est appropriée ou bonne, ou encore moins que l'on considère que les parlementaires sont particulièrement moraux.

Pourtant, ici, on a cru bon de contredire le fait que la société Google pouvait, d'une certaine façon, prédire l'avenir, en m'objectant que cette société est privée, capitaliste et à visées transhumanistes. Quel rapport ? Ce n'est pas parce que nous n'aimons pas la perspective de quelque chose, ou les objectifs de ceux qui l'accomplissent, que celle-ci est impossible.

Une autre anecdote. Il y a quelques années, j'avais expliqué sur ce blog pourquoi je croyais que les instances dirigeantes d'une organisation (instances dont je ne faisais pas partie, mais dont je connaissais assez bien la mentalité, les objectifs et les modes de raisonnement) allaient décider en un certain sens. J'ai alors été violemment pris à partie comme si c'était moi qui avais tranché ! Comme si, en quelque sorte, estimer quelque chose se passera revenait à considérer que cette chose soit souhaitable, bénéfique, voire à avoir pris part à la décision.

L'épouvantail du transhumanisme

Je suis assez fatigué d'entendre parler des dangers du « transhumanisme », qui serait la mentalité des « ingénieurs de la Silicon Valley ». Certes, certains entrepreneurs des hautes technologies, notamment Ray Kurzweil, font des déclarations en ce sens. Il convient cependant de se rappeler que ces gens, dans une optique entrepreneuriale américaine, doivent faire rêver, notamment pour attirer des investisseurs et des employés de premier choix. Autrement dit, ils doivent proposer des objectifs très ambitieux ; on se rappellera du président Kennedy s'exclamant « To the Moon ! » pour lancer le programme lunaire. On doit cependant également se rappeler que cette rhétorique hyperbolique masque parfois des réalités décevantes : par exemple, on annonçait comme une révolution un produit mystérieux… le Segway.

Il existe à mon avis des problèmes bien plus pressants que le transhumanisme, y compris en matière d'usage des technologies numériques. Pourtant, celui-ci semble obséder certains milieux. Je ne comprends guère.

Je suis notamment troublé que l'on prenne pour argent comptant les déclarations d'entrepreneurs « transhumanistes », tout en dénonçant leur duplicité. D'une part on dit que ces gens sont des menteurs qui promeuvent l'impossible, d'autre part on dit qu'ils ont des projets dangereux. D'une part on les taxe d'une grande naïveté, d'autre part on leur attribue une grande adresse — un peu comme ces méchants de James Bond, aux moyens infinis et à la cruauté raffinée, mais qui laissent s'échapper le héros.

Vérité et prouvabilité

Il est vrai que l'on peut prouver la correction d'algorithmes et de programmes ; c'est d'ailleurs, cela tombe bien, ma spécialité de recherche et d'enseignement (et je suis d'ailleurs très réservé quand on m'explique qu'on fait cela par des « tests unitaires »). Une grande difficulté, voire limitation, de cette approche, c'est que très souvent on n'a pas de spécification mathématique claire de ce que l'algorithme doit faire. Dire qu'un algorithme doit rendre en sortie son entrée triée par ordre croissant, cela peut être mathématiquement précis ; dire qu'il doit reconnaître une photo d'homme d'une photo de femme, c'est plus délicat, car on n'a pas de caractérisation mathématique de ce qu'est une photo d'homme ou de femme. Autrement dit, quand on touche aux faits humains ou sociaux, on peut souvent oublier toute possibilité de prouver l'efficacité finale de l'algorithme. (Cela n'exclut pas, bien sûr, de pouvoir montrer des propriétés mathématiques intéressantes, mais dont le lien avec la réalité sociale est discutable.)

En ce qui concerne la société Google, je me borne à constater que son cœur de métier original est de retrouver ce qui est pertinent pour le lecteur, autrement dit à prédire avec un certain succès que tel document pourrait l'intéresser tandis que tel autre non. Bien entendu, cette prédiction n'est pas parfaite, et on peut se gausser des erreurs de ciblage des automatismes de l'Internet (par exemple, cette régie publicitaire qui, un temps, me proposait des publicités pour produits destinés à l'hygiène des organes génitaux féminins externes). Il n'en reste pas moins que l'on sait faire des choses.

Constatons également ici des injonctions contradictoires. On explique tout d'abord que le monde social est d'une complexité telle que, contrairement à la mécanique simple des trajectoires spatiales, il est inaccessible à la description mathématique et à la prédiction algorithmique ; puis on reproche aux algorithmes destinés à l'étudier de ne pas venir avec une preuve de correction par rapport à une description mathématique dont justement on nie l'existence !

Militantisme et rhétorique grandiloquente

Dans le militantisme et, plus généralement, les convictions politiques, il y a souvent

  1. la rhétorique grandiloquente, emphatique et plein de grands principes souvent assez creux

  2. la confusion entre ses désirs et la réalité

  3. la tendance à donner des leçons (que l'on pourrait qualifier de splaining, suivant un mot à la mode) sur tout sujet, à partir du moment où celui-ci se relie aux convictions politiques et morales défendues

  4. la tendance à partir dans la morale lorsque l'on perd pied sur les faits.

Là, je pense avoir été servi.

(Mea culpa – je pense moi aussi faire preuve de ces quatre travers lorsque je parle de sujets politiques.)

Critique de la gouvernance algorithmique

Il existe pourtant des critiques fort valables des la prédiction algorithmique. À mon avis, le bon argument n'est pas que l'on ne peut pas prédire l'avenir à l'aide d'algorithmes — puisqu'on le peut, avec une bonne probabilité, dans bon nombre de cas. Les bons arguments me semblent plutôt :

  1. Les critères de prédiction identifiés peuvent être des prophéties auto-réalisatrices et leur utilisation aveugle pourrait être contre-productive. Par exemple, il est possible que le fait d'être plutôt pauvre et d'habiter dans certains quartiers prédispose plus au vol à la tire que de naître dans une famille de cadres supérieurs ; et il est plausible qu'un algorithme d'apprentissage automatique constate cela si on lui soumet un corpus de délinquants vs non délinquants. Faut-il en conclure qu'il faut, au moment d'embaucher un personnel, favoriser les enfants de cadres supérieurs ?

  2. Les prédictions sont des tendances statistiques qui doivent donc être analysées statistiquement. On sait bien, par exemple, qu'un procédé même précis appliqué en masse pour dépister un phénomène rare donnera surtout des faux positifs.

  3. Ce n'est pas parce qu'un résultat est produit par un procédé algorithmique qu'il est correct. Les procédés algorithmiques incluent des biais, que ce soient ceux de leurs concepteurs ou ceux induits par le fonctionnement d'algorithmes d'apprentissage. D'ailleurs, il est rare que l'on puisse appliquer à l'aveugle des techniques d'apprentissage automatique sans d'importants réglages demandant la collaboration d'experts en apprentissage et d'experts du domaine étudié.

jeudi, juin 23 2016

Au sujet du doctorat par VAE et de ses éventuelles dérives

J'en avais parlé il y a un an, alors qu'il était en préparation : l'arrêté réformant les études doctorales est sorti. Il suscite une certaine polémique, notamment en ce qu'il indique explicitement la possibilité de parvenir au doctorat par « validation des acquis de l'expérience » (VAE). Cette possibilité était il est vrai ouverte auparavant (par exemple au CNAM), mais fort peu connue — les statistiques officielles dénombrent 17 doctorats décernés par an par ce moyen.

Les peurs à ce sujet sont confuses. On parle, apparemment, de décerner des doctorats de complaisance à des élèves ou anciens élèves de grandes écoles (lesquelles ?), voire de monnayer des diplômes pour en faire des « vaches à lait ». Mon collègue Mix la Malice a déjà critiqué, fort vigoureusement d'ailleurs, certaines de ces allégations et notamment ce qu'elles supposent comme croyances chez ceux qui les émettent. Je voudrais toutefois ici évoquer un angle qu'il n'a guère abordé.

Lorsqu'un doctorat est décerné en VAE, le candidat doit, comme pour tout doctorat, soumettre ses travaux à deux rapporteurs expérimentés, qui les liront en détail, et soutient ensuite devant un jury composé en majorité d'universitaires habilités à diriger les recherches [les détails sont plus compliqués, mais peu importe]. Ces rapporteurs et ce jury sont au préalable validés par l'école doctorale compétente.

Lorsque des universitaires laissent entendre qu'il y aurait la possibilité de décerner des doctorats de complaisance, ils sous-entendent donc que certains de leurs collègues (a priori, de leur discipline ou de disciplines proches, vu qu'on ne parle valablement que de ce que l'on connaît) seraient capables de se prêter à pareille combinaison.

Pareille perspective ne peut qu'effrayer, d'autant qu'il n'y a guère plus de garde-fous pour un doctorat en formation initiale que pour un doctorat en VAE. Rien n'empêche, en effet, les rapporteurs d'un doctorat « classique », d'accepter une thèse très insuffisante, fût-elle un tissu d'âneries de quinze pages, et le jury de valider le doctorat. Si l'école doctorale, les rapporteurs et le jury sont complices, qu'est-ce qui pourrait l'empêcher ? Voyons toutefois quelques arguments possibles.

Dans une thèse « classique », il faut que l'étudiant s'inscrive en doctorat plusieurs années (en théorie trois). Il n'y a cependant pas de durée minimale, et je ne vois pas ce qui interdirait qu'un candidat s'inscrive et soutienne dans la foulée, tant que les rapporteurs et le jury valident ses travaux (c'est d'ailleurs comme cela que cela se passe, du moins dans certaines disciplines, pour les habilitations à diriger les recherches).

Les thèses « classiques » de sciences « exactes » sont normalement préparées au sein d'un laboratoire accrédité (ou, dans certains cas, d'une entreprise et d'un laboratoire), et le doctorant reçoit un salaire pour son travail de recherche. Il y a donc deux garde-fous supplémentaires : il faut qu'un laboratoire accepte le candidat (ce qui impose notamment de lui attribuer des moyens matériels), et qu'il ait obtenu un financement ; or les financements sont souvent fort concurrentiels (ceux distribués par les écoles doctorales sont souvent réservés aux meilleurs dossiers). Or, ceux qui critiquent dans les médias et les réseaux sociaux le doctorat en VAE sont presque tous de disciplines où l'on admet qu'un doctorat se prépare pendant le temps libre laissé par une activité principale à temps plein.

Si, dans certaines disciplines et certaines écoles doctorales, la VAE pourrait donner lieu à ce que l'on décerne des doctorats de complaisance à des professionnels qui ne les mériteraient pas, je ne vois pas ce qui empêcherait actuellement ces professionnels s'inscrivent en parallèle avec leur emploi, de présenter un mémoire insuffisant et de soutenir. Là encore, tant que l'école doctorale, les rapporteurs et le jury sont complices, tout est possible.

Le seul garde-fou qui me paraît subsister est qu'une thèse, sauf exception due au secret industriel, est à disposition du public dans la bibliothèque de l'université de soutenance ou par prêt entre bibliothèques. Une personne qui veut vérifier si un doctorat « classique » a ou non été délivré pour un mémoire insuffisant peut donc (au prix d'efforts) consulter celui-ci. Toutefois, on peut objecter qu'un doctorat délivré en validation d'une expérience professionnelle de recherche devrait l'être au vu de publications validées par les pairs dans des revues scientifiques sérieuses et indépendantes du directeur de thèse, et que l'absence de celles-ci est cause de suspicion légitime.

Les reproches faits aux doctorats en validation des acquis de l'expérience me semblent bien déborder de leur cible et être, peut-être, le signe de graves dérives. En effet, comme je pense l'avoir démontré, le doctorat par la voie classique n'offre guère plus de sécurité face à une école doctorale, des rapporteurs et un jury qui auraient décidé de décerner des doctorats de complaisance. Si on juge cette possibilité crédible pour la VAE, c'est probablement qu'on l'a déjà constatée pour des doctorats classiques — mais qu'on n'ose pas forcément en parler ouvertement.

L'enseignement supérieur est souvent l'univers des non-dits. Il semblerait pourtant préférable que, si des dérives existent déjà dans certaines disciplines ou certaines écoles doctorales, on en parle franchement, plutôt que de prétendre que c'est une évolution du cadre réglementaire qui les permettrait dans le futur.

lundi, mai 16 2016

De l'usage des mots offensants

On a récemment polémiqué sur le choix, pour un concert subventionné, d'un rappeur ayant par le passé employé le terme kouffar. Je ne suis pas arabisant, je me borne à noter que ce mot désigne les non-musulmans, qu'on le traduit souvent par « mécréant » et qu'ils est, semble-t-il, souvent péjoratif. Penchons-nous donc sur le terme de « mécréant », en français, et sur ses implications et connotations.

Une jeune femme de confession musulmane qui s'exprimait en français sur ce sujet ne comprenait pas en quoi le terme de « mécréant » pouvait poser problème : en effet, qu'est-ce que cela peut faire à des gens qui ne croient pas en dieu, ou du moins au dieu d'une certaine religion, si les tenants de cette religion les qualifient de « mécréants » ? J'aimerais tenter ici un semblant d'explication.

Le terme « mécréant » veut dire « qui croit mal », autrement dit, qui a des croyances différentes de celles du locuteurs, considérées comme les seules vraies et bonnes. De fait, il me semble que c'est un article de foi dans plusieurs grandes religions, notamment l'Islam, que ladite religion est la seule vraie, que son dieu est le seul vrai dieu et ses prophètes les seuls vrais prophètes. Ce mot se distingue donc d'« incroyant », « athée », « agnostique » ou « non-musulman », factuels et qui n'impliquent pas un jugement de valeur sur la vérité de telle ou telle croyance.

Considérons temporairement un autre contexte, celui des jugements de valeur sur le goût. Lorsque nous entendons quelqu'un qui s'exprime en prétendant avoir le bon goût, tandis que des masses d'autres gens auraient de mauvais goûts, nous auront tendance à le qualifier de prétentieux — surtout si nous avons une des formes de mauvais goût qu'il dénonce.

On peut de même considérer qu'il s'agit d'une forme de prétention que d'annoncer publiquement, fût-ce implicitement, que ses croyances religieuses sont les seules vraies. C'est différent, assurément, de le penser (ou de le dire entre personnes d'une même foi) et de le revendiquer publiquement, par exemple par un choix délibéré de vocabulaire.

Bref, pour moi, le problème n'est pas tant de croire que l'on a raison et que les autres ont tort, sur un point relevant de la foi et non d'un raisonnement étayé, mais de revendiquer publiquement cette vérité comme étant la seule valable.

Bien entendu, il existe de multiples formes de prétention. J'ai déjà évoqué celle des jugements de valeur artistique, et il existe de nombreuses formes de distinction donnantlieu à des jugements publics d'infériorité. Toutefois, les jugements d'infériorité portant sur la religion (ou l'appartenance ethnique) sont particulièrement dangereux : on n'a pas ordonné de massacres sur la base de la non-appréciation de l'opéra, tandis qu'on en a ordonné sur la base de la « mauvaise croyance ».

Les mots ont un sens. Ils ont aussi des connotations. Lorsque l'on s'exprime publiquement, on ne peut pas à la fois choisir délibérément un mot péjoratif, alors qu'existent bien d'autres termes plus neutres, et ensuite déplorer d'être mal compris.

(On pourra rapprocher ce type d'argumentation de la motte-and-bailey defence.)

mercredi, avril 20 2016

Have a cigar

Come in here, dear boy, have a cigar. You're gonna go far, you're gonna fly high, You're never gonna die, you're gonna make it if you try; they're gonna love you.

Well, I've always had a deep respect, and I mean that most sincerely. Your research is just fantastic, that really got me thinking Oh by the way, what's “solving” ?

And did we tell you the name of the game, boy? We call it Riding the Gravy Train.

We're just knocked out. We heard about the sell out. You gotta get a project out, You owe it to the people. We're so happy we can hardly count.

Everybody else is just green, have you seen the funds? It's a helluva start, it could be made into a monster If we all pull together as a team.

And did we tell you the name of the game, boy? We call it Riding the Gravy Train.

Publications scientifiques, on vaut mieux que ça !

Cette tribune, dont j'étais le coordinateur, a été publiée sur le site du journal Libération le 28 mars 2016.

Le projet de loi pour une République numérique adopté par l'Assemblée nationale, sera prochainement examiné par le Sénat. Son article 17 introduit une nouveauté importante pour les chercheurs. Actuellement, pour publier leurs résultats, ils doivent concéder, sans contrepartie de rémunération, l'exclusivité de leur droits d'auteurs à des éditeurs privés, qui facturent ensuite l'accès à ces articles, souvent fort cher, aux organismes de recherche, aux universités et aux enseignants. Les éditeurs interdisent souvent aux chercheurs de diffuser leur propre production scientifique sur leur site Web ou celui de leur établissement : ainsi, le lecteur est obligé de passer par le site de l'éditeur, parfois à un tarif prohibitif.

Avec la nouvelle loi, pareilles clauses léonines seront réputées non écrites. Les auteurs auront alors la possibilité (mais pas l'obligation) de déposer, même après publication en revue, leurs articles dans une archive ouverte telle que HAL, recommandée et gérée par de grands organismes de recherche publique dont le CNRS.

Cette réforme paraît donc de bon sens. Elle suscite pourtant des oppositions, comme celles qui ont été exprimées ici même dans une tribune le 17 mars 2016.

Comme l'écrivent nos collègues dans leur tribune, la production d'une revue scientifique est une tâche exigeante, qui mobilise un large éventail de compétences aussi bien pour expertiser les articles que pour les mettre en forme. Or le mérite de cette tâche ne revient pas aux éditeurs privés. Si l'éditeur commercial est bien, en droit français, le garant légal d'une publication, et s'il assure la plupart du temps l'impression et la diffusion du document, dans l'écrasante majorité des cas les revues françaises sont dirigées, rédigées, expertisées, mises en forme, toilettées et typographiées par des agents publics (chercheurs, enseignants-chercheurs, personnels techniques) non rémunérés par les éditeurs. Quant aux éditeurs internationaux, quand ils ne laissent pas la mise en page à faire aux auteurs, ils la sous-traitent volontiers dans des pays à bas coûts.

Sans doute faut-il le préciser, HAL et les autres archives ouvertes ne se substituent pas à l'évaluation par les pairs et aux formats de diffusion qui en découlent. L'évaluation de la qualité scientifique d'une recherche est attestée quoi qu'il arrive par un comité scientifique formé principalement d'universitaires, et non par un éditeur. Le support — papier ou numérique — n'a pas d'importance. Les derniers travaux sur les ondes gravitationnelles ont ainsi été publiés en Open Access et personne n'a contesté leur qualité. Ce n'est donc pas ce mode de diffusion qui menace les petites maisons d'édition universitaires et leur qualité de publication ; la cause est plutôt à chercher du côté d'un oligopole d'éditeurs qui tire un profit maximum du fait que laboratoires scientifiques et chercheurs sont évalués en fonction des revues ou des maisons d'édition où ils publient leurs résultats.

C'est pourquoi nous ne comprenons guère l'argument déclarant que la diffusion sur des archives publiques gérées par des organismes comme le CNRS profite à des « grandes compagnies ultralibérales comme Google » coupables de « pillage ». Si les lettres et sciences humaines et sociales, et plus généralement l'ensemble de la recherche scientifique, sont menacées, ce n'est pas tant par Internet, Google ou Facebook, que par le faible espace qui leur est laissé par la bureaucratie, le manque de moyens, et les injonctions contradictoires des pouvoirs publics.

Nous appelons donc chacun à garder à l'esprit que c'est en encourageant la diffusion de la connaissance scientifique qu'on sert le mieux l'intérêt général.Un tel objectif ne se confond pasavec les intérêts particuliers de tel ou tel éditeur. Ne nous trompons pas de combat.



Anne Baillot, langue et littérature germanique, experte en techniques numériques pour les sciences humaines, centre Marc Bloch & Inria, Managing Editor du Journal of the Text Encoding Initiative

Florian Barrière, maître de conférence à l'Université Grenoble Alpes, langue et littérature latines
Grégoire Besse, doctorant à l'université de Nantes, physique

Catherine T. Bolly, chercheuse à l'Université de Cologne, linguistique
Laurent Capron, ingénieur d'études au CNRS, philologie grecque et sémitique, information scientifique
Frédéric Clavert, maître-assistant à l'université de Lausanne, histoire
Camille Coti, maître de conférences à l'université Paris-XIII, informatique
François-Xavier Coudert, chargé de recherche au CNRS, chimie
Antonin Delpeuch, étudiant à l'École normale supérieure (Paris), informatique
Jean-Pierre Demailly, professeur des universités à l'université Grenoble Alpes, mathématiques, membre de l'Académie des sciences
Mai-Linh Doan, maître de conférences à l'université Grenoble Alpes, géophysique
Suzanne Dumouchel, chercheuse à l'Institut historique allemand de Paris, littérature française, SIC & Humanités Numériques
Pauline Duchêne, maîtresse de conférences à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense, langue et littérature latines

Benjamin Fagard, chargé de recherche au CNRS, linguistique, rédacteur en chef de la Revue Discours

Virginie Gautron, maître de conférences à l'université de Nantes, droit privé
Julie Giovacchini, ingénieure de recherche au CNRS, philologie, analyse de sources et information scientifique

Joël Gombin, doctorant, science politique
Sébastien Grignon, ingénieur de recherche au CNRS, histoire des religions, analyse de sources et information scientifique
Myriam Houssay-Holzschuch, professeure des universités à l'université Grenoble Alpes, géographie

Nathalie Jas, chargée de recherche à l'INRA, histoire et sociologie

Sylvie Kleiman-Lafon, maître de conférences à l'université Paris-8, littérature anglaise

Claire Lemercier, directrice de recherche au CNRS, histoire
Frédérique Lerbet-Sereni, professeure des universités à l'université de Pau et des pays de l'Adour, sciences de l'éducation, directrice de La Recherche en Éducation
Rémi Mathis, conservateur des bibliothèques, enseignant à l'École nationale des chartes et à l'École du Louvre

David Monniaux, directeur de recherche au CNRS, informatique

Caroline Muller, professeure agrégée à l'université de Reims Champagne Ardenne, histoire
Hervé Pajot, professeur des universités à l'université Grenoble Alpes, mathématiques, rédacteur en chef des Annales de l'Institut Fourier
Catherine Psilakis, professeure agrégée à l'université Lyon-I, lettres classiques

Francisco Roa Bastos, enseignant-chercheur vacataire, docteur en science politique
Émilien Ruiz, maître de conférences à l'université Lille-3, histoire
Charlotte Truchet, maître de conférences à l'université de Nantes, informatique

Romain Vanel, assistant ingénieur au CNRS, enseignant en sciences humaines à l'université Grenoble Alpes

le comité de rédaction de Tracés, revue de sciences humaines

mercredi, avril 6 2016

Le chêne au milieu de la cour

Un étudiant vint voir un directeur de recherche et lui dit « Maître, comment faire pour savoir quelles sont les bonnes directions de recherche ? ».

Le directeur de recherche lui répondit « Regarde le chêne au milieu de la cour du laboratoire. »

L'étudiant prit un air intrigué, sortit, chercha dans la cour et eut l'air perplexe.

Le lendemain, l'étudiant revint voir le directeur de recherche et lui dit « Maître, je suis retourné ce matin dans la cour et tout ce que j'ai vu, c'est une jeune pousse qui mettra des dizaines d'années avant de donner un chêne ! »

Le directeur de recherche regarda l'étudiant et l'étudiant fut Éclairé.

jeudi, février 25 2016

Alain, sur les mathématiciens et les biologistes

Lors de la préparation d'un exposé (*), j'ai voulu me rappeler les propos du philosophe Alain opposant pensée contemplative et technique. J'ai relevé quelques extraits de son livre Les Idées et les Âges (1927), à destination notamment de mes collègues biologistes et mathématiciens :

« Ce que je veux faire remarquer, c'est que la Mathématique, contemplative en ses premiers essais, devient décidément technique par l'usage du Calcul, et d'autant plus que les problèmes sont plus compliqués ; je dis technique, même dans la découverte, comme on voit en Leibniz ou Euler, qui sont habiles à essayer, et réellement transforment une manière d'écrire comme d'autres arrivent à faire marcher un mécanisme rebelle. L'esprit mathématicien s'explique assez bien par des remarques de ce genre. On pourrait dire que le Mathématicien est plutôt un travailleur qu'un penseur. En tout technicien, de mathématique ou bien de chimie, on retrouvera toujours cette impatience qui exige l'action et ne sait point penser avant que l'objet réponde ; et comme conséquence naturelle ce vide de l'esprit résultant de ce que l'idée est toujours ramenée au procédé, ce qui efface la notion même du vrai et du faux. »

(Notons qu'Alain prend comme exemples caractéristiques Leibniz (1646-1716) et Euler (1707-1783) et non des mathématiciens de son temps comme David Hilbert, Jacques Hadamard ou Kurt Gödel...)

« L'enfant brise les choses et torture les animaux par cette fureur d'inventer sans penser ; à cet abus de la force, si profondément lié à l'activité de croissance, répond cette froide cruauté des vivisecteurs, qui sacrifient des centaines d'animaux quand il suffirait de contempler et de réfléchir avec retenue pour obtenir la vraie réponse. »

(On peut supposer que par « vivisecteurs » il entend les biologistes expérimentant sur des animaux vivants.)

Alain, notamment son texte sur la technique, est semble-t-il souvent étudié dans le cadre de l'enseignement obligatoire de la philosophie au lycée.

(*) Je cherchais quelque référence pour évoquer le fait qu'en matière de satisfiabilité propositionnelle, la pratique (la « technique ») permet de résoudre de nombreuses instances importantes, alors que la théorie (la « pensée ») n'a pas permis d'expliquer ce phénomène.

mardi, octobre 27 2015

Plombières-les-Bains

Dans mon livre, en marque-page, un prospectus pour un magnétiseur. Étrange, non ? Je l'ai trouvé à Plombières-les-Bains.

Plombières-les-Bains, jadis station cossue de la bourgeoisie du IIIe Empire, garde de l'époque dorée du thermalisme des vestiges grandioses hélas parfois en bien mauvais point. Il semble que les curistes, de nos jours, y cherchent le soulagement de douleurs — et quand la médecine et les eaux échouent, arrivent les magnétiseurs. Peut-être après-tout ne sont-ils pas moins efficace que les placebos que nous prenons pour divers maux.

J'ai gardé de cette ville une impression de désespoir. Désespoir de ceux qui souffrent et sont prêts à essayer n'importe quoi pour ne plus souffrir. Désespoir de la municipalité, qui avait programmé un festival musical à la programmation incongrue par rapport au public plutôt âgé de la ville — un ersatz de Jack White jouait du rock minimal dans l'indifférence générale.

La dégustation d'une glace « plombière » artisanale apporta l'indispensable touche sucrée dans cette amertume.

lundi, octobre 26 2015

Courrier au médiateur de France Télévision sur les propos d'Hélène Pilichowski

(PDF ici)

Monsieur le médiateur, Lors de l’émission C dans l’air du 25 septembre 2015, sur France 5, la chroniqueuse Hélène Pilichowski a affirmé :

« Moi qui suis grenobloise, il y a des centres de recherche énormes à Grenoble, avec des gens qui étaient nommés à vie. Comment voulez-vous qu’on cherche, et surtout qu’on trouve, pendant toute une vie. Quand ils arrivent à vingt-cinq ans, vingt-huit ans ils sont pleins d’ardeur, puis après ils vont sur les pistes de ski et dans les clubs de tennis. À Grenoble c’était comme ça, c’était tous les chercheurs qui étaient là. Bien évidemment, ils sont nommés à vie. C’est terrible, ça n’a pas de sens. »

En d’autres termes, selon cette éditorialiste, tous les chercheurs titulaires, ou du moins une bonne partie, passée la trentaine, ne cherchent plus, ne trouvent plus, et passent en fait leur temps de travail à leurs loisirs. Il s’agit là d’accusations graves, que nous ne pouvons pas laisser passer.

Il est évident que Mme Pilichowski ignore tout du métier de chercheur et de sa pratique actuelle. Par exemple, peut-être ignore-t-elle que la majorité des chercheurs sont en fait des enseignants-chercheurs, qui, en sus de leur recherche, enseignent et surtout administrent l’université. Peut-être ignore-t-elle que le temps des chercheurs moins jeunes est largement occupé par la rédaction et l’évaluation de demandes de financements, la gestion de problèmes administratifs allant des ressources humaines aux marchés publics, ou encore l’évaluation des travaux des collègues.

S’il existe sans doute, comme dans tout métier, des tire-au-flanc, ceux-ci sont une infime minorité en regard de tous ceux qui font leur métier consciencieusement, dans des conditions que nombre de nos collègues étrangers jugeraient souvent indignes.

Au delà des déclarations de Mme Pilichowski, l’attitude des hôtes de l’émission nous paraît également critiquables. Il nous semble que leur devoir aurait été de recadrer des accusations aussi générales, prononcées à l’égard de catégories entières de personnels non représentés dans cette émission et donc sans mesure de se défendre. C’est là une curieuse conception du fair play et de la pluralité des opinions.

Nous demandons donc à Mme Pilichowski et à France 5 de s’excuser de ces propos auprès des chercheurs grenoblois.

Au delà du cas d’espèce, il nous semble, Monsieur le Médiateur, que cet incident illustre un phénomène inquiétant dans les grands médias : la présence permanente d’éditorialistes s’exprimant sur tout sujet, indépendamment de leur compétence et des erreurs proférées. Peut-être existe-t-il des chercheurs qui, avec l’âge, perdent de leur pertinence, mais dans ce cas il conviendrait de s’interroger sur celle d’éditorialistes dont les propos relèvent du Café du Commerce.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de nos sentiments les meilleurs.

dimanche, octobre 25 2015

Apitoiement sur son propre sort, négation de celui des autres

L'humain a, je trouve, une étrange tendance à considérer que son expérience personnelle est un cas général et que les problèmes des autres relèvent de l'anecdote ou de l'exagération. J'en ai eu un parfait exemple récemment, lors d'une discussion sur l'enseignement secondaire.

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jeudi, octobre 15 2015

Proposition de loi anti-proxénétisme, encore la censure administrative

La proposition de loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel », actuellement examinée par le Sénat, suscite des critiques. En effet, le texte adopté autoriserait l'autorité administrative à ordonner le blocage par les fournisseurs d'accès Internet de sites donnant accès à des prostituées (sites d'« escortes »).

Il ne s'agit pas pour la plupart des opposants à cette mesure, dont je suis, de défendre le droit à accéder à des sites proxénètes, mais de défendre le principe selon lequel une censure doit être ordonnée si besoin par un juge et non par une autorité administrative. On se demande bien en effet pourquoi certains parlementaires tiennent absolument à une censure administrative, par des autorités de police, et non à une procédure d'ordonnance par un juge judiciaire, garant des libertés publiques.

Le raisonnement des opposants est le suivant : les libertés publiques ne sont pas abattues d'un coup, mais sont progressivement érodées par des mesures dérogatoires visant à régler tel ou tel problème social. La dérogation prend peu à peu la place de la règle : en effet, une fois une dérogation en place, il est tentant d'étendre celle-ci à d'autres domaines. On l'a vu par le passé, avec les fichiers d'empreintes génétiques, concernant initialement les violeurs, maintenant étendus à de nombreux délinquants dont les faucheurs de cultures OGM. On le constate également à propos de la censure administrative : ceux qui la soutiennent à l'égard des sites d'escortes justifient pareille mesure en ce qu'il ne s'agirait que d'étendre une mesure existante adoptée (dans l'émotion) à l'égard des sites terroristes.

L'attitude des parlementaires impliqués me semble particulièrement significative de part leur refus d'examiner la possibilité d'une censure par l'autorité judiciaire et non policière.

Plus inquiétante encore est l'attitude de certains et certaines, se voulant « progressistes », qui soutiennent pareilles mesures. Pour eux, pour elles, visiblement, l'inconvénient de l'ajout d'une mesure de censure policière est négligeable par rapport au progrès social obtenu, et l'insistance pour une censure judiciaire n'est qu'un pinaillage inutile, au mieux d'esprits complotistes (qui croirait, enfin, que la Police puisse abuser de son pouvoir ?), au pire de sympathisants honteux du proxénétisme.

Je pense qu'il y a là une courte vue. En effet, plus on étendra les cas admissibles de censure policière, plus on encouragera l'adoption de nouveaux cas, visant à lutter contre d'autres formes de délinquance… par exemple les troubles à l'ordre public et les dégradations commis par des « progressistes » — ou pourquoi pas la solidarité envers les migrants, considérée comme une collaboration avec la traite par les passeurs. On verra alors certains des mêmes qui actuellement soutiennent la censure policière hurler contre l'arbitraire, les violations des libertés fondamentales et l'utilisation de mesures disproportionnées.

Plus généralement, je suis troublé par l'air d'autoritarisme que dégagent certains et certaines « progressistes » (ceci n'est bien entendu qu'une impression personnelle qui ne prétend pas à une verité statistiquement valide) : leurs causes sont importantes, celles des autres ne le sont pas, la fin justifie les moyens, les restrictions aux libertés qu'ils défendent ne posent aucun problème, ceux qui ne sont pas d'accord sont des réactionnaires, des crétins ou des pleurnichards. Le dialogue est difficile, voire impossible.

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