La vie est mal configurée

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lundi, janvier 26 2015

Comment (ne pas) conclure à l'existence de Dieu à partir du théorème d'incomplétude de Gödel

Dans l'émission Tout et son contraire du 19 janvier 2015, les frères Bogdanov (en fait, sans doute un seul des frères et j'ignore lequel) ont tenté de convaincre Philippe Vandel et les auditeurs de l'existence de Dieu :

« (P. Vandel) […] Êtes-vous bien certain que Dieu existe ? Je vous pose la question, vous qui avez écrit Le Visage de Dieu, êtes-vous bien certain que Dieu existe ?

- (I. ou G. Bogdanov) On est certain en fait de trois choses, à propos de ce que l'on appelle Dieu.

- Encore ? Trois ?
- La première, c'est que l'Univers n'est pas né par hasard. C'est une certitude aujourd'hui, et même les scientifiques qui ont des tendances matérialistes ou qui refusent cette idée, évidemment, d'une causalité à l'origine, reconnaissent, admettent que l'Univers est très bien réglé à l'origine. La deuxième conclusion c'est qu'il existe un avant Big Bang.

- On est certain, vous les Bogdanov, ou la communauté scientifique ?

- La communauté scientifique dans son ensemble !

- Et le troisième argument ?

- Troisième point ! Il faut remonter en 1931. À cette époque là, un tout jeune homme — il a 24 ans — c'est un mathématicien brillant, brillantissime, il s'appelle Kurt Gödel, il est autrichien, découvre — il n'invente pas, il découvre — un théorème qui porte son nom. Que dit ce théorème ? Il dit « Tout système logique est nécessairement incomplet. » Si nous considérons maintenant que l'Univers — et c'est incontestable — est un système logique, alors il est nécessairement incomplet, et sa cause se trouve à l'extérieur de lui. Il a une cause, cette cause est à l'extérieur de lui, elle est différente de lui. L'Univers est matériel et temporel, alors cela signifie que la cause est immatérielle et intemporelle, on est quelque part tout près de Dieu. »

Si je mentionne cet échange, c'est parce qu'il me semble un très bon exemple d'une certaine façon de traiter de la science. Sans examiner de près les arguments, certains points doivent déjà nous alerter :

  1. Le locuteur prétend résoudre une question philosophique importante, qui occupe l'humanité depuis des millénaires.

  2. Il utilise un argument d'intimidation : « et c'est incontestable ».

  3. Il utilise des arguments d'autorité : la « communauté scientifique dans son ensemble ».

  4. Il essaye de récupérer l'aura d'un grand scientifique, à savoir Kurt Gödel, dont il rappelle le génie précoce.

  5. Il utilise des arguments de plusieurs domaines scientifiques dont la maîtrise conjointe est rare (ici, la cosmologie et la logique mathématique).

Contrairement à M. Bogdanov, je ne prétends pas m'y connaître en cosmologie. Oh, certes, j'ai bien lu quelques présentations de vulgarisation sur le Big Bang, mais je ne me hasarderais pas à discuter de ce qui a bien pu arriver avant (si toutefois cela avait du sens, ce dont je ne suis pas convaincu). En revanche, j'enseigne les théorèmes d'incomplétude de Gödel (ainsi que son théorème de complétude, mais c'est un autre sujet) et on me pardonnera donc mes objections à ce sujet. (*)

Rappelons ce dont il s'agit. Le premier théorème d'incomplétude de Gödel se résume en effet par « tout système logique est incomplet », mais cela est trompeur car on n'explique pas ce que l'on entend par système logique. L'énoncé suivant, trouvé sur Wikipédia, est plus précis :

Dans n'importe quelle théorie récursivement axiomatisable, cohérente et capable de « formaliser l'arithmétique », on peut construire un énoncé arithmétique qui ne peut être ni prouvé ni réfuté dans cette théorie.

Les systèmes logiques dont il est question sont des systèmes de règles destinés à formaliser les raisonnements en arithmétique entière, c'est-à-dire les raisonnements sur des énoncés comme « pour tout n, il existe un nombre premier entre n et 2n ».

On ne voit donc pas très bien le rapport avec l'Univers et en quoi celui-ci serait un « système logique » dans ce sens, fait que M. Bogdanov estime pourtant « incontestable ».

Il est possible que M. Bogdanov joue sur plusieurs sens de l'expression « système logique ». On l'a vu, dans l'énoncé du théorème d'incomplétude de Gödel, ce terme a un sens précis et très technique (et encore, j'ai épargné au lecteur les définitions possibles de la cohérence et de ce que veut dire « formaliser l'arithmétique »). Peut-être que son argument sur l'Univers se réfère à l'idée que l'Univers évolue selon des lois mathématiques, donc « logiques ». Bien entendu, tout raisonnement qui prétend démontrer un résultat en changeant le sens d'un mot entre deux étapes est un sophisme trompeur !

Quant à l'incomplétude logique, elle ne se réfère pas à l'existence d'une « cause » (notion non définie pour un système logique) mais à celle d'un énoncé qui ne peut être prouvé dans le système logique considéré et dont le contraire ne peut pas non plus être prouvé dans le système logique. Là encore, on glisse du sens technique du mot « incomplet » à une idée différente : « a besoin d'un objet extérieur comme cause ».

La suite ne vaut pas mieux. « Il a une cause [...] différente de lui. L'Univers est matériel et temporel, alors cela signifie que la cause est immatérielle et intemporelle. » Ce raisonnement est douteux, il suffit pour s'en convaincre de remplacer « cause » par « mère » et « Univers » par « bébé » : « Il a une mère différente de lui. Le bébé est matériel et temporel, alors cela signifie que sa mère est immatérielle et intemporelle. ». Absurde, non ?

Je pense, et cela est triste, que les raisons du succès des frères Bogdanov sont justement les points que j'ai relevés comme des signaux d'alerte :

  1. Le locuteur prétend résoudre une question philosophique importante, qui occupe l'humanité depuis des millénaires. Le public aime bien qu'on parle des « grandes questions », le reste fait mesquin.

  2. Il utilise un argument d'intimidation. Visiblement, le public aime bien les personnes assurées d'elles-mêmes, tandis que les scientifiques aiment souvent nuancer ou restreindre la portée de leurs propos.

  3. Il utilise des arguments d'autorité. Le public aime bien l'autorité.

  4. Il essaye de récupérer l'aura d'un grand scientifique. Le public a une vision de la science très « grands hommes » (Einstein etc.). À côté, l'universitaire lambda passe pour un médiocre, aigri et mesquin.

  5. Il utilise des arguments de plusieurs domaines scientifiques dont la maîtrise conjointe est rare (ici, la cosmologie et la logique mathématique). Cela fait érudit et donne l'impression d'une pensée vaste, à l'inverse de la « spécialisation » souvent tant décriée.

Il me semble, à ce point, assez vain de vouloir lutter. De toutes façons, ceux qui se laissent prendre à ce genre de divagations sur la Vie, l'Univers et le Reste ne lisent sans doute pas mon blog…

(*) Il me semble que les frères Bogdanov reprennent sur ce point un raisonnement douteux dû à Régis Debray.

Une petite erreur et comment la signaler ?

Cet article du Monde Science & Techno évoque la création d'un nouveau format de fichier, basé sur les mêmes idées générales que JPEG, mais en plus raffiné et qui permettrait de stocker les images en deux fois moins de place, à qualité égale.

L'article évoque le concepteur du format, Fabrice Bellard, comme « un jeune ingénieur télécoms français ».

D'après sa biographie dans Wikipédia, Fabrice Bellard est né en 1972 et est rentré à l'École polytechnique en 1993. Même si on ne fait pas confiance à Wikipédia (insérer ici le couplet sur le manque de fiabilité), il est aisé de vérifier dans le Journal Officiel que Bellard a été diplômé de l'X en 1996 et de Télécom en 1998. Ceci est cohérent avec une entrée à l'X en 1993, donc avec une naissance en 1972.

Autrement dit, Fabrice Bellard a aux environs de 42 ans. Ce n'est pas ce à quoi je songerais en lisant « jeune ingénieur télécoms » — on imaginerait plutôt quelqu'un fraîchement sorti de l'école.

Cette erreur est de peu d'importance. Ce qui me paraît en revanche assez significatif, c'est qu'il n'y a aucun moyen de la signaler. Le site du Monde ne comporte aucune indication claire d'adresse ou de mécanisme de contact pour signaler une erreur factuelle, aucune indication de courrier électronique des journalistes, et le journaliste concerné n'a semble-t-il pas de compte Twitter.

Bien entendu, on peut sans doute contacter le Monde par courrier papier, mais, à moins d'être directement concerné par l'erreur commise (et alors il faut sans doute mieux envoyer en recommandé + accusé de réception…), on s'épargnera pareilles formalités !

On comparera avec la clarté des mécanismes de contact de Wikipédia.

vendredi, janvier 23 2015

Les théories du complot viendraient seulement d'Internet ?

Depuis les attentats contre Charlie Hebdo et le supermarché casher, on entend certains s'inquiéter de ce que « les jeunes », ou du moins « certains jeunes », ne croient plus les grands médias et vont au contraire « sur Internet » où fleurissent, nous dit-on, des théories du complot.

Quelques rappels sur les 15 dernières années. Suite aux attentats du 11 septembre 2001, le gouvernement des États-Unis s'est lancé dans une guerre contre le dictateur Saddam Hussein, débouchant sur une occupation de l'Iraq, au motif que ce dictateur aurait détendu des « armes de destruction massive ». Il s'est avéré qu'il s'agissait là de mensonges du gouvernement américain à son peuple, à ses représentants, et aux Nations-Unies ; bref qu'il y avait eu complot pour débuter une guerre injustifiée. Guerre dont, soit dit en passant, nous peinons à régler les conséquences tardives, dont la montée du fameux « État islamique ».

Au vu de pareil exemple, il est parfaitement rationnel et légitime d'envisager la possibilité que des gouvernement « occidentaux » puissent mentir à des fins politiques sur un problème de vie ou de mort. Ce n'est pas tout ; certains dirigeants n'hésitent pas à faire appel à des théories du complot lorsque cela les arrange.

Le nom de Nicolas Sarkozy est apparu dans diverses « affaires », entre lesquelles on se perd, avec des épisodes rocambolesques comme l'utilisation de téléphones portables enregistrés sous des noms d'emprunt. Certains de ces amis ont insinué que les enquêtes judiciaires menées à son égard relèvent d'un complot mêlant l'actuel gouvernement et des juges rouges.

Lorsque Dominique Strauss-Kahn a été arrêté à New-York, certains de ses amis sont intervenus pour mettre en doute les faits qui avaient filtré. Ainsi, Bernard-Henri Lévy a jugé non plausible qu'une femme de ménage puisse rentrer seule dans une chambre, vu que dans ce genre d'hôtels le personnel de ménage intervient en brigade. D'autres se sont mis à gloser sur les relations réelles ou supposées entre certains employés de la chaîne d’hôtellerie et l'UMP.

Je l'avoue, je ne vois pas ce qu'il y a de substantiellement différent entre faire remarquer (sans plus ample connaissance des faits) qu'il n'est pas plausible qu'une femme de ménage intervienne seule dans une chambre d'un hôtel de luxe et faire remarquer qu'il n'est pas plausible qu'un terroriste entraîné oublie sa carte d'identité dans un véhicule. La seule différence est que dans un cas il s'agit d'une rumeur anonyme, tandis que Bernard-Henri Lévy jouit d'un accès constant aux grands médias pour discuter de tout sujet.

On pourrait multiplier les exemples de personnalités politiques qui, quand cela les arrange, évoquent un complot et une « version officielle » mensongère. Par exemple, divers sympathisants de la « Manif pour Tous » expliquent que le vrai nombre de manifestants était bien supérieur à ceux estimés par la police et les médias et qu'il y a une sorte de complot pour que la vérité n'éclate pas.

Ainsi, si des théories du complot sont effectivement diffusées sur Internet, il me semble qu'elles s'inscrivent dans un climat de suspicion entretenu par les politiciens et les médias classiques. Par ailleurs, s'attaquer à Internet, comme le fait Jean-Luc Porquet dans le Canard Enchaîné du 21 janvier, n'est pas anodin dans le climat actuel, où des politiciens multiplient des déclarations selon lesquelles il faudrait mieux « contrôler » Internet et les « réseaux sociaux ». Il est d'ailleurs troublant que l'article de M. Porquet retrace un historique idyllique de la presse papier en jetant un voile sur certaines dérives ; la presse papier, ce n'est pas seulement Albert Londres et Hubert Beuve-Méry, c'est aussi la presse d'extrême-droite des années 1900, 1930 et 1940… Là encore, l'indignation est sélective !

lundi, janvier 19 2015

STOP !

À peine les morts de l'attentat contre Charlie Hebdo enterrés comme martyrs de la liberté d'expression, divers politiciens proposent des mesures attentatoires aux droits et libertés fondamentaux de la société française.

Si on croit cette infographie. il y a eu depuis 1982 66 morts lors d'attentats terroristes. Il semble qu'ils en aient oublié quelques unes (je ne vois par exemple ni René Audran ni Georges Besse, assassinés par Action directe). Mettons qu'il y en ait eu 80.

Cela ferait donc une moyenne de 2,4 morts par an, c'est-à-dire qu'objectivement le terrorisme est une menace négligeable pour nos concitoyens résidant en France (négligeable devant les accidents de la route, les accidents domestiques, les accidents du travail, la délinquance ordinaire, etc.).

Le reste n'est que romantisme, alarmisme, et carriérisme de politiciens et de journalistes.

Hurler « il faut faire quelque chose » est une réaction instinctive, mais stupide. Méfions-nous de ceux qui nous proposent des mesures, mais sont incapables d'expliquer en quoi, concrètement, celles-ci peuvent résoudre les problèmes qui se posent à nous aujourd'hui.

J'attends toujours, par exemple, une explication de l'utilité concrète d'envoyer en prison (lieu de radicalisation, nous dit-on) des crétins pour cause d'imprécations éméchées.

samedi, janvier 17 2015

The New York on French hate speech law : some factual errors

The New Yorker published an article discussing French legislation restricting freedom of speech. Unfortunately, they get it factually wrong on at least two counts.

At the same time, France’s press laws, which date to the late nineteenth century, make it a crime to “provoke discrimination, hatred, or violence toward a person or group of persons because of their origin or belonging to a particular ethnicity, nation, race, or religion.” 

This paragraph seems to imply that France's press laws, as adopted in 1881, made it a crime to provoke discrimination or hated against ethnicities or religions. How anachronistic! In the late nineteenth century, public speech in France was often openly racist: in the National assembly, in newspapers, men debated the appropriateness of colonizing the “inferior races”... The prohibitions on racial hate speech came in acts adopted in 1939 (Marchandeau act) and 1972 (Pleven act), which amended the 1881 law. (*)

There is a law, for example, passed in 1881, against insulting the head of state […] According to French law, the President of the Republic can insult you, but you can’t insult him—even with his own words.

This law (actually, the part of the 1881 act dealing specifically with offenses against the head of state) was repealed in 2013.

(*) The 1939 law was motivated by the jew-baiting of far-right journalists and writers, many of which would collaborate with the Nazis after the invasion of France.

vendredi, janvier 16 2015

Parallèle historique

Un pays en guerre civile, divisé par des oppositions politiques et religieuses. Des persécutions. D'un côté, la majorité de l'armée régulière du pays, et les interventions de puissances étrangères, notamment par bombardement aérien ; de l'autre, des troupes plus irrégulières, où affluent des jeunes gens de tous pays, qui veulent défendre une cause, la création de ce qu'ils estiment une société meilleure et plus juste.

Question : à quels événements pensé-je ?

Solution à la guerre en Syrie/Iraq et à la Guerre d'Espagne

Quelques questions sur les récents événements

Je sors d'une semaine avec la grippe, et le moins que l'on puisse dire c'est que la fatigue et le mal de tête ne facilitent pas la réflexion. Aussi, s'agissant des récents attentats terroristes à Paris et banlieue, j'ai de nombreuses questions pour lesquelles j'apprécierais l'aide de mes lecteurs.

  1. À quoi servent concrètement les patrouilles Vigipirate, y compris les triplets de gendarmes mobiles dont l'un a un pistolet-mitrailleur et les soldats à FAMAS ?

  2. Le député Jean-Jacques Urvoas a affirmé que les terroristes avaient fait leurs repérages sur Internet. Comment sait-il cela ?

  3. Marine Le Pen envisage le rétablissement de la peine de mort pour les terroristes. S'agissant de candidats au martyre, la menace de cette peine semble assez inefficace, voire contre-productive (elle donnerait aux terroristes une occasion de martyre s'ils venaient à être arrêtés). Envisage-t-elle la même peine pour les complices ?

  4. On nous a dit et répété que les accusés s'étaient radicalisés en prison. Quel est alors le but d'envoyer en prison des quidams éméchés qui se sont laisser aller à des menaces stupides ?

  5. Pourquoi les parquets ont-ils requis de la prison ferme pour ces actes « d'apologie du terrorisme » ? S'agit-il d'instructions de madame la ministre de la justice, dont certains encore récemment déploraient le supposé laxisme ?

  6. Pourquoi les magistrats du siège ont-ils suivi ?

  7. On nous a dit et répété que les accusés s'étaient radicalisés en prison. Pourquoi la priorité semble-t-elle être de « contrôler » et « filtrer » Internet et les « réseaux sociaux » ?

  8. L'UMP propose de rétablir l'infraction d'indignité nationale et la peine de dégradation nationale, c'est-à-dire essentiellement la perte du droit de vote et de la possibilité d'accéder à des fonctions électives. Est-ce que cela est censé intimider des terroristes qui, visiblement, rejettent le pays dont ils ont la nationalité ?

  9. Est-ce qu'un seul des politiciens qui proposent des « mesures » contre le « djihadisme sur Internet » s'est demandé comment des jeunes ont pu en venir à avoir un état d'esprit les rendant vulnérables à de tels messages ?

  10. Pourquoi nous parle-t-on tant de « jeunes candidats au djihad », dépeints comme des adolescents qui se laisseraient entraîner dans des « réseaux », alors que les coupables des dernières attaques sont des hommes d'âge moyen passés par la prison ? A-t-on des informations sur l'âge des personnes parties combattre ou s'entraîner en Syrie ou ailleurs ?

  11. Nous entendons certains parler de « camps de déradicalisation ». De quoi s'agirait-il ?

  12. Pourquoi a-t-on invité des chefs d'état et de gouvernement étrangers à la marche républicaine de dimanche, dont des ennemis de la liberté d'expression ?

  13. Qui a organisé le « service d'ordre » de cette marche (les gilets fluo etc.) ?

  14. Que ceux qui déplorent que l'on parle tant de 11 morts chez nous et pas de 2000 morts par Boko Haram en Afrique suggèrent-ils que l'on fasse ?

  15. De quelle(s) infraction(s) accuse-t-on précisément ceux que l'on arrête pour tenter de se rendre en Syrie ou s'y être rendu ?

  16. Pourquoi Marine Le Pen n'a-t-elle pas répondu « taisez-vous, Elkabbach » lorsque celui-ci lui a demandé si elle n'avait pas honte ?

mardi, janvier 13 2015

Je crains les politiciens et ceux qui apportent des mesures

J'assiste sans surprise au défilé des propositions de politiciens quant aux actions à mener, aux changements législatifs et réglementaires à apporter, suite aux attentats. J'ai une anecdote qui pourrait être pertinente à ce sujet.

Fin 2005, j'assistais à une réunion avec une personnalité politique qui, à l'époque, s'imaginait un destin national. Bien que cela ne fût pas le sujet, à la fin, cette personnalité nous tint à peu près ce langage :

« Vous vous y connaissez en informatique, Internet, tout ça. De nos jours, les jeunes ont accès tôt à de la pornographie, sans comparaison avec celle qui existait auparavant. Que répondre aux électeurs, quelles mesures puis-je suggérer ? »

Nous étions fort embarrassé et nous répondîmes que c'était à chaque famille d'aborder la sexualité, qu'il existait des logiciels de filtrage, etc. Notre hôte semblait peu convaincu. Alors nous avons dit qu'il pouvait toujours blâmer « les américains » en expliquant que ceux-ci avaient refusé la création d'un domaine .xxx pour la pornographie, qu'il aurait été facile à filtrer.

Ce qui j'ai retenu de cette discussion, c'est que la personnalité politique en question se moquait bien de l'efficacité des mesures proposées (efficacité dont la mesure aurait demandé, d'ailleurs, une sérieuse réflexion sur les dangers dont on entend préserver la jeunesse) ; ce qui lui importait c'était d'avoir quelque chose à répondre aux électeurs et aux journalistes.

Nous pouvons donc nous attendre à une foule de propositions dont le but n'est pas de répondre efficacement à un problème, mais de montrer aux électeurs qu'on se préoccupe de leurs peurs.

jeudi, janvier 8 2015

Les extrémistes exigeront toujours plus

Je ne le cache pas : j'appréciais peu Charlie Hebdo dans son ensemble, bien que j'aie pu y apprécier certains articles. Je trouvais ses dessins souvent grossiers, vulgaires, et pour tout dire faciles. La énième plaisanterie sur les curés forcément pédophiles, ah ah ah. J'avais décroché avant leur virage plus franchement anti-musulman.

Je pense toutefois que certains font fausse route lorsqu'ils expliquent, en somme, que « qui sème le vent récolte la tempête ». Tout d'abord, bien entendu, et cela devrait aller de soi, en raison de la disproportion des moyens utilisés : tous les raisonnements sur les populations discriminées n'explique pas que l'on venge un manque de respect à l'arme de guerre. On peine d'ailleurs à comprendre comment des gens peuvent vouloir voler au secours d'une divinité toute puissante, miséricordieuse et omnisciente, comme si celle-ci pouvait avoir besoin d'aide.

Par ailleurs, les analyses du type « à forcer de multiplier les propos et dessins à la limite du racisme, ils ont creusé leurs tombes » ignorent la revendication des terroristes : ils n'ont pas tué pour défendre une population contre le racisme ou l'islamophobie, par exemple pour protester contre des plaisanteries de mauvais goût sur les femmes voilées, mais pour punir des individus d'avoir manqué de respect envers leur prophète.

Ensuite, il est tout à fait possible de s'attirer la haine, les menaces voire les attentats de certains musulmans sans avoir publié de caricatures grossières. Il suffit de publier ce qu'ils estiment contraire à leurs règles de vie, qui pourtant ne sauraient s'imposer au reste de la population. J'ai déjà expliqué sur ce blog comment Wikipédia recevait des demandes insistantes, comportant parfois des menaces (« vous vous attirerez la colère de millions de musulmans ») visant à obtenir, entre autres revendications :

  1. La suppression d'images représentant Mahomet, issues d'ouvrages musulmans vieux de quelques siècles (nous ne parlons évidemment pas de caricatures contemporaines). Certes, ces images ne sont pas la vérité historique (pas plus que les représentations de rois de France du Moyen-Âge très postérieures à leur vie, ou celle des saints catholiques), mais il s'agit d'une documentation sur comment on voyait ce personnage historique dans différents lieux et époques…

  2. La mention « la paix soit sur son nom » ou du moins l'abréviation PBUH (peace be upon him) après chaque occurrence de son nom.

Les possibilités qu'ils auraient eu de, tout simplement, s'abstenir de consulter Wikipédia (site privé et gratuit), ne pas y consulter les articles relatifs à leur religion, ou encore créer un miroir filtré du site, ne leur suffisaient pas.

Il est pour moi évident que, sauf à censurer les ouvrages d'histoire, de géographie, de biologie et de tant d'autres disciplines afin qu'ils respectent tous leurs interdits, ces gens ne seront jamais contents et continueront leurs menaces. Il est donc à mon avis parfaitement naïf d'imaginer que s'abstenir de publier des dessins injurieux et de mauvais goût suffira.

(NB : Wikipédia a également fait l'objet de pressions d'une certaine droite américaine, mais celle-ci procède différemment : elle produit des articles trompeurs, à scandale, dans la presse et fait pression sur les entreprises qui font des dons. Bref, ils sont du genre à expliquer qu'untel ou untel est pro-pédophilie parce qu'il n'acquiesce pas à toutes leurs demandes hystériques. C'est désagréable mais ce n'est pas du même ordre qu'un attentat.)

mercredi, décembre 24 2014

Pressurisation et contresens

Parmi les articles publiés à l'occasion de la livraison de l'A350 XWB, trois ont défavorablement retenu mon attention, l'un dans le Monde, l'autre dans BusinessTravel.fr, l'autre enfin de l'Agence de presse Xinhua, en raison des passages suivants :

« Sa pressurisation moindre a permis d’installer des hublots plus grands »

« Les matériaux composites sont également plus résistant ce qui a permis de diminuer la pression de la cabine: dans les cabines du B787 et de l'A350, elle correspond désormais à une altitude de 6000 pieds [1800 m] contre 8000 pieds [2400 m] pour les avions d'ancienne génération. »

« Grâce à une pressurisation moins importante, les passagers bénéficieront de hublots plus grands »

Rappelons ce qu'est la pressurisation. Les avions de ligne à réaction volent à des altitudes de l'ordre de 10000 m, où la pression atmosphérique est si faible qu'un humain s'y asphyxierait, sans parler de températures de -50⁰C. En conséquence, les systèmes de l'avion entretiennent à l'intérieur de l'avion une ventilation à une pression compatible avec la respiration humaine, équivalente à celle présente à une altitude de 1500 à 2400 m suivant les modèles. C'est ce que l'on appelle la pressurisation. C'est en cas de problème de pressurisation que les fameux masques à oxygène doivent tomber pour secourir les passagers. C'est cette différence entre la pression de l'air extérieur au moment de l'embarquement et celle entretenue dans l'avion qui provoque les douleurs aux oreilles lors de la montée et de la descente.

L'air à l'intérieur de l'avion étant à une pression supérieure à celle de l'air extérieur, il appuie sur la paroi de l'avion, y compris les hublots, et ce d'autant plus que la pression y est forte, autrement dit, d'autant plus que l'altitude équivalente est plus faible. Autrement dit, obtenir une pression simulant une altitude inférieure, pour le confort et la santé des passagers, produit plus de contraintes sur le fuselage, qui doit donc être plus résistant. De même, augmenter la taille des hublots exige un fuselage plus résistant.

On comprend donc que ces trois articles commettent d'importants contresens, et ce sur des points relevant de connaissances de physique élémentaires, enseignées, il me semble, dans le secondaire. Les similarités entre le premier et le troisième suggèrent la reprise de fragments d'une même dépêche, peut-être mal traduite.

mardi, décembre 23 2014

Expertise contestable, expertise incontestée

De nos jours, l'expertise des « sachants » est contestée. Les chercheurs en biomédecine et pharmacologie sont soupçonnés de servir les intérêts de l'industrie pharmaceutique et non ceux des patients. Les géophysiciens qui ne rejettent pas complètement la fracturation hydraulique et l'exploitation des huiles et gaz de schiste sont soupçonnés d'être à la botte des pétroliers. Les biologistes qui n'affirment pas les dangers des organismes génétiquement modifiés sont soupçonnés de conflits d'intérêts et de travaux pour Monsanto et cie. Quant au nucléaire, tout chercheur ayant travaillé de près ou de loin avec le CEA ou un industriel de ce domaine est soupçonné de biais.

Sous un autre angle idéologique, les climatologues sont soupçonnés d'inventer des scénarios catastrophe à des fins mystérieuses, peut-être dans le but de favoriser la mise en place d'une économie dirigée. Les sociologues sont soupçonnés de parti pris idéologiques les conduisant à des représentations erronées de la société qu'ils prétendent étudier.

À une échelle plus personnelle, nombreux sont ceux qui rejettent au moins implicitement la science la plus largement admise. L'homéopathie n'a pas fait la preuve d'une efficacité supérieure à celle d'un placebo et ses principes vont à l'encontre des lois établies de la physique et de la chimie. On vend divers traitements et objets également douteux, par exemple les fameux colliers d'ambre censés calmer les douleurs dentaires des nourrissons. Les médias font des sujets sur les « électrosensibles ».

Mes lecteurs savent que je suis intrigué quand deux situations similaires produisent des phénomènes sociaux différents. Ici, je me demande pourquoi certaines expertises sont contestées, tandis que d'autres sont largement ignorées et leurs conséquences admises.

Prenons un exemple concret. Les normes de conception des avions de ligne, souvent conçues dans des groupes de réflexion industriels (EUROCAE, RTCA), sont édictées par des administrations peu connues du grand public (FAA, EASA), qui harmonisent leurs réglementations par des accords dont on ne discute jamais dans les médias et au travers d'un organisme onusion parfaitement inconnu du grand public (OACI). On ne conteste jamais, dans les médias, que les systèmes de pilotage informatisés des avions sont conçus pour avoir moins d'une panne grave pour un milliard d'heures de vol. On ne remet pas en cause la norme DO-178. On ne s'offusque pas que l'Airbus A350 XWB ait pu obtenir une qualification ETOPS 370 avant même sa mise en service et donc la démonstration de sa fiabilité en utilisation commerciale, c'est-à-dire qu'on l'autorise à voler à 6h10 minutes de vol du plus proche aéroport de déroutement alors qu'il s'agit d'un biréacteur.

Qu'est-ce qui explique que, dans un cas, il y a contestation, dans l'autre, ignorance et acceptation ?


Je vois bien une explication. Un crash aérien est un événement spectaculaire et incontestable, où un ensemble de victimes est clairement déterminé. On peut bien sûr s'interroger ensuite sur ses causes et avoir plusieurs théories, mais la disparition ou l'accident d'un avion n'est pas mise en doute. À l'inverse, on a pu contester le réchauffement climatique (pas assez de données à long terme) puis sa cause anthropique, et ce avant même de discuter des normes à mettre en place pour résoudre ce problème à moyen et long terme. Quant aux dégâts du tabac, de l'amiante ou de certains médicaments, il s'agit de problème de santé à long terme, « diffus » au sein de la population. Dans un cas, l'industrie a intérêt à ce que des accidents ne se produisent pas, car ceux-ci la mettraient en danger à court terme. Dans l'autre, elle peut espérer jouer la montre, susciter des doutes sur la réalité des problèmes qu'elle crée, etc.

mardi, décembre 9 2014

La spectaculaire arrestation de M. Michu, pirate informatique de réputation villageoise

Dans deux jours, on connaîtra le verdict rendu par le tribunal correctionnel de Paris dans une affaire d'activisme sur Internet : en 2011, des internautes se réclamant du collectif Anonymous avaient bloqué l'accès au site Web d'EDF en saturant celui-ci de requêtes (ce que l'on appelle « attaque par déni de service distribué ») ; le prévenu est accusé d'avoir facilité cette attaque en ouvrant un service Internet permettant l'accès au canal de discussion où celle-ci était coordonnée. Cette attaque visait à protester contre l'électronucléaire, suite à la catastrophe de Fukushima.

Commençons par des légèretés. Je vous invite à lire cet article du Figaro.fr, basé sur une dépêche AFP. Les faits qui y sont rapportés correspondent à ce que j'ai pu apprendre par d'autres sources, ce n'est pas la question. En revanche, j'attire votre attention sur le portrait qui est fait du prévenu :

« Le jeune homme, âgé de 32 ans […] large boucle à l'oreille gauche et les cheveux mi-longs […] ce déchétarien revendiqué, du nom des adeptes de la récupération des aliments comestibles jetés »

J'ignore s'ils auraient écrit une description telle que :

« Cet homme de 45 ans, cheveux courts poivre et sel, en costume gris et cravate bordeaux […] cet adhérent revendiqué du MODEM, du nom d'un groupuscule centriste »

Le port d'une boucle d'oreille, de cheveux mi-longs ou la récupération d'aliments n'a aucun rapport direct avec la question qui est posée dans ce procès : à partir de quand la complicité est elle constituée ? Cette question est d'autant plus importante, s'agissant d'échanges en ligne, que l'on peut fournir un lien vers un site ou un salon de discussion sans pour autant approuver toutes les activités ou discussions qui s'y tiendront.

Peut-être s'agit-il simplement de donner un portrait du prévenu afin de le rendre plus concret, plus humain. Peut-être s'agit-il aussi d'établir une certaine marginalité, une certaine irresponsabilité (un homme de 32 ans qui n'a toujours pas de « situation »). Lorsque j'intervenais publiquement sur Wikipédia ou d'autres sujets, on me présentait, suivant qu'on voulait me présenter comme crédible ou comme irresponsable, comme « chercheur au CNRS et enseignant à l'École polytechnique » ou comme « wikipédien »…

Passons maintenant au fond de l'affaire et à des choses plus dérangeantes. Le prévenu de cet affaire a semble-t-il été gardé en garde à vue 48 heures par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, actuellement DGSI), un service de police qui traite normalement de contrespionnage, de terrorisme, de criminalité internationale, de protection du secret défense ou industriel. L'intervention de ce service hautement spécialisé était justifié par le caractère d'« opérateur d'importance vitale » d'EDF.

Patrick Pailloux, l'ancien directeur de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, définissait ainsi son rôle quant à la protection des opérateurs d'importance vitale :

Les services de l'ANSSI ne vont pas plonger et assurer la résilience de tous les systèmes d'information, la messagerie ou le système de paye de telle ou telle entreprise. " Ce qui nous intéresse, c'est le command control d'une centrale nucléaire, l'aiguillage de la SNCF, les système vitaux d'un hôpital. Tout ce qui, en cas de sabotage, d'une infrastructure entraînerait une catastrophe ", décrit Patrick Pailloux.

On ne saurait être plus explicite : EDF est un opérateur d'importance vitale en ce qui concerne la production électrique, le contrôle-commande des centrales nucléaires et des barrages ; en revanche, son site Web et sa messagerie publique ne sont pas d'importance vitale. Or, c'est ce site Web public qui a été attaqué. (Je soupçonne d'ailleurs que les services informatiques vitaux opèrent sur des réseaux privés déconnectés d'Internet ; le contraire me semblerait irresponsable et d'une rare incompétence.)

À l'époque, on nous parlait d'une affaire internationale, justifiant une enquête menée par la DCRI agissant pour la juridiction interrégionale spécialisée de Paris. Au final, un bien maigre coup de filet : outre le prévenu jugé cet automne, on a également arrêté un homme et une femme, condamnés à une faible amende et à de la prison avec sursis sans inscription au casier judiciaire. Comme le résume un policier dont le syndicat professionnel avait été également pris pour cible :

« Je pensais à des hackeurs, des super informaticiens, des petits Einstein du Web. En fait, c'est Mme Michu fait de l'informatique »

Il me semble donc manifeste que l'on a appliqué des moyens prévus pour combattre des attaques ayant des conséquences potentielles graves (morts, blessures, coupures massives d'électricité…) à une action ayant eu, au pire, des conséquences commerciales limitées. Aurait-on fait intervenir la DCRI si, par exemple, Amazon ou RueDuCommerce avaient fait l'objet d'attaques ?

Il me semble que l'on touche là à un problème politique général et important. Des menaces sont identifiées : un jour les hackers chinois, un autre « l'ultra-gauche » susceptible de former un nouvel Action directe, un jour les Anonymous, aujourd'hui les djihadistes « autoradicalisés sur Internet ». Une presse complaisante propose des reportages effrayants. Face à ces menaces réelles ou supposées, nos instances politiques adoptent des lois, des règlements, des procédures, créent des services spécialisés, censément destinés à traiter ces menaces.

Deux dérives sont alors possibles. La première est l'extension de ce qui était initialement présenté comme une procédure d'exception prévue pour des cas particulièrement graves à d'autres cas. Ainsi, le prélèvement d'empreintes génétiques était en 2001 autorisé pour les infractions sexuelles, les atteintes à la vie, les tortures et violences, le terrorisme et d'autres crimes. En 2013, il est autorisé pour de nombreux délits. Les pouvoirs publics ont ainsi voulu l'appliquer pour la destruction de cultures d'organismes génétiquement modifiés par « fauchage »…

La seconde est la tentation permanente d'utiliser les services, les procédures et les matériels d'exception pour des cas qui ne les requièrent pas. C'est ainsi qu'aux États-Unis, diverses forces de police utilisent parfois des techniques de perquisition et d'arrestation dignes de film d'action, avec armes dégainées et gilets pare-balles, pour des problèmes qui devraient se régler avec des moyens bien plus modestes : par exemple, en Floride, pour vérifier qu'un salon de coiffure possédait bien les autorisations nécessaires.

En tout état de cause, nous devons bien nous rappeler que les lois votées sous le coup de l'émotion et pour répondre à telle ou telle peur, tel ou tel fait divers, tel ou tel reportage, seront encore là dans dix ou quinze ans, quand les faits qui les avaient suggérées auront été largement oubliés.

A Christmas Drama

En France, des collectivités locales installent à leur siège (Hôtel de Ville, Conseil Général) des crèches de Noël. Certains s'y opposent, et ont d'ailleurs eu gain de cause auprès de la justice administrative. D'autres considèrent qu'il s'agit là non plus de laïcité, mais d'une sorte de laïcisme totalitaire visant rien de moins que couper la France de ses racines chrétiennes. Une polémique assez oiseuse s'ensuit — je dis oiseuse, car tout ceci me semble bien éloigné des grands problèmes de la France et du Monde. Toutefois, n'ayant pas de solution aux grands problèmes, je vais modestement tenter d'analyser ladite polémique.

La neutralité du service public

Le service public a une obligation de neutralité et d'impartialité. Un agent public, fût-il élu local, qui traite le cas d'un administré qui veut faire valoir un droit doit s'abstenir de tout parti-pris personnel, et doit faire valoir le droit et non ses convictions philosophiques ou religieuses personnelles. C'est pour ceci notamment que l'on interdit — selon des modalités et des degrés divers selon les fonctions exercées — aux agents publics d'exprimer ostentatoirement ces convictions dans l'exercice de leurs fonctions, parce que cette expression pourrait constituer une forme de pression à l'égard des administrés.

Pour se rendre compte de phénomènes qui pourraient nous paraître insignifiants dans notre entourage familier, il est parfois utile de se transposer ailleurs. Si je devais former une requête auprès d'une administration étrangère affichant des versets du Coran au dessus du guichet, j'aurais peut-être un moment d'intimidation, je me demanderais si mon dossier serait traité avec impartialité ou si je serais pénalisé pour ne pas être musulman. Une administration, une mairie, un conseil général, sont des lieux de pouvoir, où l'on peut donner ou non une autorisation, accorder ou non un permis, faciliter ou au contraire faire s'enliser des démarches.

On m'objectera certainement que ce genre de discriminations arrive peut-être ailleurs, mais que la France est un état de droit. Voire. Lors de l'examen de la loi sur le mariage homosexuel, des maires ont déclaré qu'ils interdiraient la célébration de tels mariages dans leur ville ; autrement dit, ils envisageaient de priver, au nom de leurs convictions religieuses et philosophiques personnelles, certains de leurs concitoyens d'un droit qui leur est reconnu par la loi. Il a fallu, semble-t-il, rappeler à certains qu'agir ainsi les exposerait à des poursuites…

Bien entendu, la présence d'une crèche dans le hall d'entrée d'une administration ou d'une assemblée élue n'est pas du même ordre que le refus par un fonctionnaire ou un élu de reconnaître les droits d'un administré. Par ailleurs, certains font valoir que la crèche est en France un symbole plus culturel que cultuel. Pourtant, sur ces deux points, on constate qu'il y a deux poids, deux mesures.

Pour prendre un exemple proche de moi, en France, on interdit aux doctorantes qui voudraient enseigner à l'université de porter un foulard dans leurs cheveux, au motif que celui-ci constituerait un signe ostentatoire d'appartenance à la religion musulmane (en revanche, on n'interdit par le port de pendentifs chrétiens). On peut cependant valablement arguer que ce foulard est un trait culturel et non religieux (certaines musulmanes n'en mettent pas, et des non-musulmanes, par exemple les religieuses catholiques, se couvrent les cheveux). Par ailleurs, un élu local a bien plus de pouvoir envers ses administrés qu'un chargé de travaux dirigés. Enfin, certains ont cru bon d'évoquer les possibilités d'« endoctrination » ; je serais curieux de savoir en quoi le fait que l'enseignante porte un foulard sur la tête lors de travaux pratiques de C++ lui permet d'endoctriner qui que ce soit.

On peut également se demander pourquoi certains catholiques insistent sur la présence de crèches dans les mairies et autres sièges de collectivités locales. Manqueraient-ils de locaux ? Il y a en France de très nombreuses églises, dont de très beaux édifices de centre-ville, souvent peu fréquentées, de sorte que l'installation d'une crèche pose rarement de problème de place. Quelle utilité de réclamer, en sus, une crèche devant une assemblée territoriale ?

La tribune de Gaultier Bès

C'est sur ces pensées que j'ai pris connaissance de la stupéfiante tribune publiée dans le Figaro par mon camarade Gaultier Bès.

Gaultier Bès voit dans le refus de certains des crèches dans les mairies et conseils généraux, et dans les décisions de justice rendues à cet effet, une « censure étatique », un « trou de mémoire orwellien », la manifestation d'idées « totalitaires ». Pareils propos me peinent, tout d'abord parce qu'ils me semblent dénoter un immense manque de respect envers ceux qui ont vécu, ou vivent encore, sous l'emprise d'un pouvoir totalitaire — par exemple celui de Daesh, qu'il cite en exemple.

Il m'est pénible de devoir rappeler à un normalien agrégé ce qu'est un état totalitaire qui exerce la censure. Le totalitarisme, c'est l'immixtion et l'ingérence dans la vie personnelle, dans les conversations, dans les interactions entre individus, dans les relations intimes, dans la volonté de tout contrôler et de préserver la Société de dangers mystérieux, de la décadence ou de l'impureté. Il y a eu des totalitarisme athées ; mais, longtemps, le christianisme a également été totalitaire. Avant la Révolution française, dans bon nombre de pays d'Europe, le simple fait de ne pas suffisamment affecter la dévotion chrétienne, ou, pire, de rédiger un ouvrage hérétique, pouvait amener au lynchage ou au bûcher. Plus tard, divers pays chrétiens ont réglementé la vie sexuelle de leurs concitoyens, quels organes pouvaient ou non légalement se toucher, selon ce que la morale chrétienne leur semblait autoriser ou pas. C'est cela, le totalitarisme.

Quant à la censure, faut-il rappeler que celle-ci consiste pour l'État à interdire certains propos ? On constatera aisément qu'en France le catholicisme est tellement censuré qu'il dispose d'un journal fortement subventionné (la Croix, par ailleurs fort intéressant), de canaux de radio et de télévision, de librairies, de maisons d'éditions, et de créneaux du dimanche matin sur les télévisions publiques. Tout ceci n'est pas sans rappeler ces politiciens ou commentateurs qui, sans cesse invités à donner leur opinion dans les médias, ont le front de prétendre qu'ils sont brimés et ignorés par le « système ».

Gaultier Bès nous rappelle que, parmi les principes de vie enseignés par Jésus-Christ, il y a le « désencombrement », par opposition à l'« accumulation » des biens et facilités terrestres. N'est-ce pas cependant une réaction de nanti que de réclamer l'usage des locaux des collectivités territoriales pour installer des scènes religieuses, alors que l'on dispose de tant de bâtiments dédiés à cela ? En cette saison de Noël, cela évoque Ebenezer Scrooge, riche, mais qui, au lieu de se contenter de ce qu'il a et qui lui permettrait de vivre confortablement, veut toujours plus.

J'irai plus loin. Le nanti, ou privilégié, non seulement jouit d'avantages par rapport à ses concitoyens, mais finit par ne plus les voir, ou alors à considérer que ceux-ci lui sont dus par le reste de la société. Exiger des crèches de Noël dans les mairies tout en refusant le port d'un foulard sur la tête d'une enseignante universitaire subalterne est une forme du privilège catholique.

Mais, me dira-t-on, le propos de Gaultier Bès n'est pas là, mais dans la dénonciation de la commercialisation de Noël, de ces père Noël bien gras qui servent à vendre des jouets et des je ne sais-quoi. Il va même jusqu'à dire que si on veut l'« interdire » (je mets des guillemets, on se rapportera à mes explications ci-dessus), c'est qu'elle gêne le commerce et qu'elle rappelle que l'enfant ni n'est un droit ni un dû, mais un don de Dieu qui n'a pas à être prévu ou planifié. À vrai dire, je vois peu de rapport entre la crèche de Noël et la planification familiale ; en effet, celle-ci s'adresse à la procréation naturelle, tandis que la grossesse de Marie relève, dans la tradition chrétienne, d'un phénomène surnaturel.

Malgré nos divergences, je tombe d'accord avec Gaultier Bès sur le caractère « encombré » de ces fêtes de fin d'année et des conventions sociales petites bourgeoises qui les entourent : ces repas aux mets lourds, ces cadeaux qu'il faut acheter ou recevoir par obligation, et qui nous encombrent tellement que certains les remettent en vente en ligne dès le lendemain. Cela aussi, c'est culturel…

Toutefois, je pense que cette polémique autour des crèches n'a pas grand-chose à voir avec la défense de la liberté d'expression ou avec la dénonciation du consumérisme. Il s'agit plutôt, tout simplement, d'inventer encore une menace pour ressouder le catholicisme conservateur, de même que la supposée « Guerre contre Noël » permet de galvaniser les chrétiens conservateurs outre-Atlantique. Le PACS devait amener la fin de la société française, le mariage homosexuel également, et puis on a parlé de la procréation médicalement assistée, puis de la gestation pour autrui, il faut bien trouver un sujet suivant de mobilisation… Tout cela relève de l'utilisation dans la Cité de principes commerciaux selon lesquels il faut toujours des nouveautés, toujours s'assurer une publicité. La nouvelle menace contre la France et ses racines, le nouvel iPhone, même stratégie de l'annonce.

mercredi, décembre 3 2014

La nature, on lui fait dire ce que l'on veut

Lors de discussions politiques ou sociales, et singulièrement celles autour du mariage des homosexuels, certains font appel à la notion de « nature » ou de « loi naturelle ». Leur propos n'est pas forcément très clair, mais il s'agit généralement d'établir qu'ils défendent une sorte de loi universelle des sociétés humaines contre l'introduction de constructions artificielles.

On peut faire différentes objections quant à pareille prétention. Tout d'abord, qu'y a-t-il de « naturel », dans le monde qui nous entoure ? Naturellement, l'homme se déplace en marchant à une vitesse d'environ 5 km/h (et encore, si le terrain est bon et pas en pente), tandis que des automobiles nous emmènent à 130 km/h et des avions à 980 km/h ; très clairement ces derniers nous donnent une échelle peu « naturelle » des temps et distances. Naturellement, l'homme décède de diverses maladies ; la survie d'un malade d'Ebola à l'aide de solutés de réhydratation (pour ne pas parler de techniques complexes telles que la chirurgie sur les fœtus) n'est pas naturelle.

Ensuite, ces prétentions à l'universalité ont un relent du fameux « de tout temps », qui fait hurler les enseignants d'histoire. De tout temps, en tout lieu, dans toutes les sociétés, y compris celles que nous ne connaissons pas ? On doit souvent comprendre « dans les sociétés occidentales au cours des 150 dernières années »… Et l'énonciateur du principe faussement universel devra rejeter comme « perversions » ou « exceptions » les exemples de sociétés qui ne sont pas organisées comme il le prétend.

Relevons enfin que l'argument de la « nature » supposée des catégories d'êtres humains a été naguère employé a des fins que nous considérons aujourd'hui comme abusives. La nature des noirs était censée être primitive, indolente, incapable de pensée complexe, et donc on estimait naturelle leur domination par les blancs. Quant aux femmes, on estimait que, par leur nature, elles devaient se consacrer aux tâches du foyer et ne pas intervenir dans les affaires de la Cité…

Pour toutes ces raisons, je me méfie considérablement quand des gens prétendent défendre la « nature » dans le cadre des relations sociales.

Le taux de perte

Une plaisanterie que les enseignants font parfois lors de travaux pratiques ou de voyages scolaires avec des élèves ou des étudiants ayant la maturité nécessaire pour la comprendre est d'expliquer qu'on a droit à un certain « taux de perte », ou encore qu'il s'agit pour eux de ne pas se perdre ou se blesser afin d'éviter à l'enseignant de « remplir de la paperasse ». Il s'agit, bien entendu, d'un clin d'œil au caractère profondément bureaucratique de notre société.

Certains s'étonnent ou s'insurgent de ce qu'une enquête administrative de la Gendarmerie nationale ait conclu à l'absence de faute de la part du gendarme ayant tué Rémi Fraisse.

Comme le dit le rapport, pareille enquête a pour but

« d'[évaluer] le respect des procédures d'engagement des unités au [maintien de l'ordre] ainsi que la conformité à la déontologie des comportements individuels et collectifs des gendarmes mobiles (GM) et départementaux (GD) ».

Au sujet de la mort de Rémi Fraisse, les rapporteurs relèvent que le gendarme qui l'a tué a respecté les conditions et précautions d'utilisation des grenades offensives, et conclut :

« En l'état des informations recueillies au cours de cette enquête, et au plan administratif développé ci-dessus, l'IGGN ne dispose pas d'éléments permettant de caractériser une faute professionnelle. »

La question de fond est donc de savoir si les conditions et précautions d'utilisation des armements par la police et la gendarmerie françaises sont adéquates, et, pour parler crûment, le « taux de perte » que l'on admet.

J'ai déjà expliqué ici en quoi l'argument qu'un événement comme l'accrochage d'une grenade dans le sac à dos d'un manifestant est très improbable méconnaît la nécessité d'analyser cette probabilité sommée sur toutes les manifestations sur une grande période de temps. Autrement dit, ce qui importe ce n'est pas la probabilité de tuer Rémi Fraisse en particulier, mais le nombre moyen de morts que l'on s'autorise sur une décennie.

vendredi, novembre 21 2014

Why you should not tell risqué jokes or wear risqué shirts

By now, pretty much everybody has heard about this gaffe by a scientist of the European Space Agency: during a television program for the general public, he was wearing a shirt showing scantily clad ladies, and made a joke about the probe being “sexy, but not easy”.

I heard or read somewhere that one should be very careful when using jokes in the classroom, because a student who does not get a joke, or, worse, who feels targeted by the joke, can feel excluded from the class. More generally, one should be careful when joking in front of strangers — and a television audience is just that: strangers.

It is very different to joke in front of close colleagues or close friends, people who have known you for years and know your real background, feelings and orientations. I for instance have a colleague who jokes about the habits of French and Israelis; I think this is acceptable given that he has both these citizenships and his humor is often self-deprecating. I would not repeat his jokes in front of an audience of strangers.

The reason is that strangers do not know you, and the only thing they might remember from your talk or class is the joke. They may not understand whether you mean what you said or wore literally or ironically. If the joke was really funny and everybody liked it, that may be a plus, but if it was a gaffe this is definitely a minus. The problem with the ESA scientist is that he conveyed to the general public (who seldom see real working scientists) the message that space science is a frat boys' club.

Needless to say, few females want to work in a frat boy environment and thus the message conveyed by that scientist is counterproductive for attracting females to science.

I seldom hear off-color jokes during my own professional meetings. When I hear some, I find them quite unprofessional. Here are the ones that I can recall:

During a conference banquet (you know, the boring speeches were the organizers compliment themselves and the audience for the success of the conference), a male Chinese scientist compared implementation in computer algebra to sex within marriage; something like one is not complete and good without the other.

During a meeting about university libraries, a female scientist said “we are virgins (giggle) virgins for this new information that you've told us, of course”. (It seems to me that, in French, using the word “virgin” in this way is not a very natural way to say “we've never heard about this before”, so it seems not unlikely that the intent was to make a sex joke.)

During a conference on sociological and humanities issues, a female participant drew an insistent comparison between the intermingling of scientific disciplines and sexual penetration.

Note that Richard M. Stallman was strongly criticized for an off-color joke on virginity not unlike the one above, and I suspect that a male scientist would risk getting in trouble with the comparison to coitus (perhaps there is more tolerance for females). In all cases, I found that such jokes brought nothing to the discussion.

I would like to stress that I'm not a prude, or at least I don't think of myself as one. I however like to draw a line between what can be said within a familiar context, and what is appropriate in front of an audience. Certainly, risqué jokes should be avoided in the latter case.

mardi, novembre 18 2014

Comment peut-on être lésé par quelque chose qu'on ne voit pas ?

On me signale un amusant raisonnement juridique dans cette transcription (anciennement classée secret défense, puis déclassifiée) du dialogue entre avocat et juge dans une affaire portée devant la United States Foreign Intelligence Surveillance Court.

Le juge demande à l'avocat de Yahoo, grand opérateur de l'Internet, en quoi cet opérateur a pâti d'activités de surveillance généralisée conduites par les services américains, sachant qu'elles donnent lieu à compensation (je suppose qu'à l'instar de la France, l'État fédéral doit payer les interventions techniques qu'il réclame des opérateurs, pour mettre en place des écoutes etc.). L'avocat répond que la compensation financière ne couvre pas tous les dommages, car les clients de l'opérateur s'attendent à ce que leurs communications soient privées.

C'est alors que le juge pose cette question assez surprenante :

Well, if this order is enforced and it's secret, how can you be hurt ? The people don't know that — that they're being monitored in some way. How can you be harmed by it ? I mean, what's the damage to the customer ?

En d'autres termes, le juge demande en quoi le consommateur est lésé par le fait d'être espionné à son insu.

D'un certain point de vue, cette question se tient. Ignorance is bliss : si l'on m'espionne mais que je ne suis aucunement au courant de cela et que cela n'affecte pas ma vie, d'une certaine façon, je ne souffre d'aucun dommage ; alors que si l'on me mettait au courant, je pourrais en éprouver de l'angoisse et subir un préjudice moral.

Nous pouvons suggérer quelques extensions de ce principe. Par exemple, si un patient isolé (sans famille ni amis) décède lors d'une opération chirurgicale sous anesthésie, en quoi est-ce un problème ? Il n'a pas vu la mort arriver, personne n'en a éprouvé du chagrin…

Ou encore : une personne qui subit une oppression est-elle lésée, tant qu'elle n'est pas au courant qu'elle subit celle-ci parce qu'on lui a appris qu'il s'agit d'une situation normale et juste ?

Ou, malheureusement fort réaliste : une personne qui subit lors de son anesthésie un examen médical intime non utile à son opération et motivé uniquement par l'instruction des étudiants est-elle lésée ?

Je laisse les personnes plus compétentes que moi en éthique commenter.

Un peu de cynisme ne messied pas quand on parle des retombées technologiques et sociétales de la science

Je reviens ici sur des sujets que j'ai déjà évoqué plusieurs fois : les fausses idées sur le lien entre recherche et industrie, et la nécessaire distance qu'il faut avoir face aux annonces de découvertes ou de perspectives scientifiques ou techniques.

Productivistes et néo-luddites : deux discours en miroir

Un certain discours productiviste associe recherche, création de start-ups, « innovation » et développement de nouveaux produits qui répondent à des « besoins sociétaux ». Ce discours est souvent celui des politiciens qui justifient l'investissement dans la recherche scientifique, souvent aussi celui des services de relations publiques et des journalistes qui présentent les avancées scientifiques, dont on n'oubliera pas de présenter les retombées potentielles. Parfois, ce discours s'accompagne de sous-entendus négatifs plus ou moins explicites : si une recherche ne débouche pas sur une start-up ou un brevet, c'est qu'elle est inutile.

Ce discours suscite chez certains une opposition. Les uns considèrent que la recherche fondamentale est mise en péril par la nécessité de s'inventer des débouchés à court terme (et je suis d'accord avec eux, bien qu'il y ait des aspects critiquables dans certaines défenses de la recherche fondamentale). Les autres vont plus loin : soit qu'ils critiquent certaines applications envisagées (dans les biotechnologies, l'interface homme-machine, etc.), soit qu'ils jugent que toute application, dans le système économique capitaliste et la démocratie représentative  qui sont les nôtres, les évolutions technologiques ne peuvent se faire qu'au détriment du peuple et de l'environnement.

Ce que je trouve particulièrement troublant chez ceux qui critiquent le lien entre la recherche et les applications économiques, c'est qu'ils prennent souvent pour argent comptant le discours des politiciens, des services de presse et des journalistes. Prétendant avoir une vision plus fine du monde, de l'économie, de la production que le reste du public (et que les scientifiques eux-mêmes, souvent accusés de « manque de réflexivité » et de « courte vue »), ils reprennent les beaux discours et les projets fumeux comme s'ils étaient la réalité.

Une usine à produire des brevets et des start-ups ?

Un exemple. Sur le campus de Grenoble on va construire un nouveau bâtiment pour héberger des laboratoires d'informatique et de mathématiques appliquées, dit « bâtiment PILSI ». L'annonce officielle fait la part belle aux retombées technologiques et au lien avec les entreprises. En réaction, un tract a été placardé, qui dénonce d'une part le partenariat public-privé (PPE) pour l'érection de ce bâtiment (ce qui n'est pas le sujet de ce billet), d'autre part les développements technologiques et la création de start-ups. Comme si, en quelque sorte, l'État, la Région etc. allaient rajouter 1000 chercheurs pour concevoir gratuitement des produits commercialisables par des entreprises privées.

La réalité est bien entendue plus prosaïque : on va déménager dans ces locaux des enseignants-chercheurs et chercheurs qui actuellement sont dans d'autres locaux, dont certains vétustes ou éloignés des bâtiments d'enseignement. Les gens poursuivront les recherches qu'ils font actuellement, dont seule une partie concerne les débouchés économiques immédiats.

Un résultat de recherche donne très rarement un produit à court terme

Je pense que derrière tout cela, il y a une sous-estimation grossière de la distance entre une découverte scientifique, un prototype de laboratoire, un démonstrateur et un produit vendable, chaque étape demandant un travail important. J'ai déjà expliqué ici pourquoi j'attribue en partie cette sous-estimation à l'influence de clichés de la culture populaire, le scientifique (qualifié de « professeur » même si l'on ne sait pas très bien qui l'emploie et où il professe) accomplissant seul ou presque toutes les étapes de la découverte à la conception d'un objet industriel. Que l'on me permette quelques exemples.

Le général du génie Leslie Groves, qui dirigeait le projet Manhattan, mentionne dans ses mémoires de ce projet comment certains des éminents scientifiques participant au projet sous-estimaient l'expertise nécessaire et la complexité de l'ingénierie de certaines grandes installations nécessaires au projet. En effet, on ne conçoit pas d'énormes usines comme K-25, S-50 et Y-12 comme des expériences de laboratoire… (Lors des mes études, j'ai moi-même constaté comment certains brillants condisciples sous-estimaient les difficultés d'ingénierie, voulant refaire à partir de principes physiques de base des dispositifs qui avaient demandé des années de mise au point à des ingénieurs. Hubris.)

Cette question du passage à l'échelle se retrouve dans divers domaines : ce n'est pas pareil de synthétiser un gramme, un kilogramme, et une tonne de matériau !

Après ce projet pharaonique et destiné à gagner une guerre mondiale, voyons plus modeste. Un collègue a fait l'objet d'un article dans la presse locale pour une application de positionnement en intérieur pour téléphone portable : cette application, destinée aux aveugles et malvoyants, reconnaît l'endroit où la photo a été prise à l'intérieur de locaux à l'aide d'une base de données (*). Une discussion avec le collègue m'a confirmé ce que je soupçonnais : il y a loin entre le prototype de recherche, testé par ses concepteurs uniquement à l'intérieur du bâtiment d'informatique de l'université (pas très grand) et un produit effectivement utilisable par les handicapés. En effet, une fois passé le temps de la recherche appliquée (ici : vérifier une hypothèse, que l'on puisse ou non arriver à se positionner à l'aide d'un tel dispositif et de certains algorithmes), vient le temps du développement : il faudrait un produit fiable, s'installant sur tous types de téléphones, avec une infrastructure de base de données, un système pour constituer celle-ci, une interface utilisateur pratique, des évaluations dans divers locaux par des personnes valides puis par des handicapés… Tout ceci demanderait bien sûr plus de travail que la résolution de la question de recherche !

De 2002 à 2007 j'ai été un des concepteurs et développeurs d'un outil, Astrée, destiné à l'industrie avionique (et plus particulièrement à Airbus). Il a fallu pour cela résoudre des questions scientifiques, dont certaines n'avaient pas été étudiées faute de considération pour les applications. Il a fallu considérer des problèmes de passage à l'échelle algorithmique, car on ne traite pas des programmes de 10 lignes avec 3 variables comme des programmes de 500000 lignes avec 100000 variables. Ce logiciel a été ensuite confié à une société, Absint, pour commercialisation. Encore a-t-il fallu à cette société plusieurs années pour le rendre plus robuste, le doter d'une jolie interface utilisateur, bref, en faire un produit que l'on peut vendre en dégageant du bénéfice (et au passage verser des royalties au CNRS, à l'École normale supérieure, et in fine à votre humble serviteur).

J'ai peur de trop m'avancer par une généralité excessive, mais je pense que, dans presque tous les cas d'invention donnant lieu à innovation, le travail d'ingénierie, d'intégration dans un produit, de test, d'adaptation aux clients est supérieur (en personnes·mois) au travail de recherche appliqué ayant fourni les résultats appliqués, et ce d'autant plus si le produit est destiné à un usage grand public.

Un jeu de dupes ?

On peut comprendre que tout un système de « décideurs », d'agents de relations publiques, de médias etc. évoque sans cesse d'éventuelles retombées positives de la science afin de justifier ses coûts, d'où l'insistance sur la « compétitivité », l'emploi, le tissu industriel, et, parmi les applications, celles du domaine médical, qui a toujours du succès auprès du grand public. Une conséquence de ce discours est la volonté de « piloter » la recherche en direction des applications afin de répondre à des « défis sociétaux », pour reprendre le vocabulaire de l'Agence nationale de la recherche (voir à ce sujet comment certains discours sociologiques relativistes peuvent être exploités par les décideurs). Des « thèmes à la mode » sont dégagés : hier, la sécurité sur Internet et la bio-informatique, maintenant l'Internet des objets, le « cloud », le « big data », les « systèmes de systèmes » — souvent des concepts assez flous (buzzwords) mais dans lesquels il est bon de s'inscrire.

Big data is like teenage sex: everyone talks about it, nobody really knows how to do it, everyone thinks everyone else is doing it, so everyone claims they are doing it… (Dan Ariely)

Une bonne partie des chercheurs, tout en maugréant, essaye de placer leurs recherches dans les « cases » imposées. Le chercheur en sismologie insistera sur la protection des populations, le chercheur en analyse statique de programmes évoquera l'accident d'Ariane 5 (malheureusement un peu vieux), le chercheur en programmation logique prétendra faire de la bioinformatique. Parfois, l'effort est sincère, parfois, il s'agit juste de survivre. Comme me disait un collègue : on n'a pas le droit de mentir sur les résultats scientifiques, mais on a le droit de jouer du pipeau dans les demandes de financement !

Certains s'émeuvent de certaines directions scientifiques et technologiques, en prenant visiblement certaines annonces médiatisées de soi-disant visionnaires pour ce qui sera effectivement fait. Pour ma part, ayant maintenant une certaine expérience et sans doute un certain cynisme, je me demande toujours à quel point telle ou telle annonce est réaliste ou s'inscrit dans un certain hype.

Quand j'entends certains dénoncer le « transhumanisme », je ne peux m'empêcher de penser qu'en 1996, après la naissance de la brebis clonée Dolly, on annonçait comme imminent le clonage des humains (d'où de grands débats éthiques, par exemple sur le risque que l'on fasse pousser des jumeaux pour servir de stock d'organes). Le hype a pris : des recherches étaient financées… mais certains résultats tonitruants relevaient en fait de la fraude scientifique. En 2014, qui en parle encore ?

(*) Pour les curieux et si j'ai bien compris : extraction de points significatifs et de leurs descripteurs par SIFT, groupement des descripteurs en classes par apprentissage non supervisé, recherche « sac de mots ».

jeudi, novembre 13 2014

Ten years after, ou : les licences libres et le spatial européen

Je ne reviendrai pas sur l'impressionnant succès technologique que constitue la mise en orbite de la sonde Rosetta autour de la comète 67P/Tchourioumov-Guérassimenko, et la descente et l'arrimage sur celle-ci du module Philae, et je n'anticiperai pas sur les découvertes scientifiques qui seront faites et sur lesquelles je suis fort incompétent.

J'aimerais en revanche évoquer un point important concernant la diffusion des images produites par cette sonde, du moins par sa caméra NAVCAM. En effet, l'Agence spatiale europénne (ESA) diffuse ces images sous une licence libre (CC-BY-SA) !

Ceci peut paraître parfaitement anecdotique, mais ceci me fait plaisir et j'aimerais expliquer pourquoi. Il y a 10 ans, j'étais assez investi dans l'association Wikimédia France, qui promeut Wikipédia et les projets associés, et plus généralement promeut la « culture libre ». Il y a eu beaucoup de bêtises écrites à ce sujet ; rappelons qu'il ne s'agit pas là de détruire le droit d'auteur ou de réclamer une illusoire gratuité de tout, mais d'établir qu'il y a plus avantage à laisser diffuser et réutiliser librement certains documents qu'à soumettre ces usages à la bureaucratie et à des paiements.

À l'époque, il était flagrant que l'imagerie librement disponible sur le Web sur le spatial et l'aéronautique était très majoritairement américaine, de la NASA et du Département de la Défense, les documents produits par les administrations fédérales américaines étant dans le domaine public de part la loi — mais pas celles de l'ESA. Ceci se traduisait par une iconographie très majoritairement américaine dans les médias et les ouvrages internationaux : il est bien plus facile de récupérer une image libre de droits que de chercher à obtenir une autorisation ou organiser un paiement international…

Le même problème se posait avec les organismes français tels que le Centre national d'études spatiales (CNES), les musées… avec la confusion typique à la française : ce n'est pas que les gens soient de mauvaise volonté, mais personne ne sait qui au juste qui pourrait décider d'une autre politique de diffusion.

Donc, nous étions allés, Delphine Ménard et moi, au siège de l'Agence spatiale européenne… où l'on nous avait expliqué que tout ceci était très compliqué, parce que l'agence dépend d'une multitude d'états, que les droits sur les photos pourraient bien appartenir aux organismes ayant mis en place les instruments dans les sondes, voire dans certains cas personnellement au scientifique ayant conçu l'instrument… et puis dans certains cas il n'était pas clair qu'il y ait des droits d'auteur, faute d'originalité (caméras automatiques, dont l'emplacement est largement déterminé par des caractéristiques techniques).

Tout ceci était un peu décourageant… et les adhérents de l'association trouvaient nos actions un peu vaines, vu que les choses ne semblaient pas bouger.

Il a seulement fallu 10 ans pour que les choses avancent un peu. C'est le temps que la sonde a mis pour aller jusqu'à la comète.

Un grand pas pour une petite sonde, un petit pas pour l'Administration.

mardi, novembre 4 2014

Capital nous parle de nominations au CNAM

Je m'excuse d'avance auprès de mes lecteurs : je vais encore me plaindre des contresens et approximations de journalistes, qui plus est sur un domaine qui me concerne professionnellement puisqu'il s'agit du recrutement des professeurs de l'enseignement supérieur. Voyons l'article de Capital sur l'annulation de la nomination de Jean-Louis Missika au CNAM.

Commençons par le titre « Le Conseil d’État annule la nomination d’un prof de fac par François Hollande ». Le problème, justement, est qu'il ne s'agit pas de la nomination d'un « prof de fac » (d'un professeur dans une université, donc, statutairement, d'un professeur des universités), mais de la celle d'un professeur d'un statut particulier dont les procédures de recrutement permettent plus d'intervention politique. Contresens dès le titre, donc…

Continuons.

« Pour être nommé professeur d’Université, il faut être titulaire d’un doctorat d’État. »

Le doctorat d'État n'existe plus depuis 1984, il a été remplacé par l'habilitation à diriger les recherches (HDR).

« La quasi-totalité des professeurs travaillent donc pendant des années sur une recherche avant de rédiger une thèse et de la soutenir. [Jean-Louis Missika] s’est contenté, lui, d’une « thèse sur travaux ». Ce genre d’échappatoire est réservé aux personnes qui ont publié des travaux tout à fait remarquables et cependant pas universitaires. [...] Mais de quels travaux remarquables peut se prévaloir Jean-Louis Missika ? En tout cas, il est pour le moins curieux de voir quelqu’un diriger des travaux de recherche alors qu’il n’en a lui-même réalisé aucun… »

Par définition, un doctorat est accordé sur la base de la présentation de travaux de recherche, que ceux-ci soient présentés sous la forme d'une thèse classique (une monographie sur les recherches du candidat) ou par rassemblement de travaux. Ce qu'insinue Capital est grave : qu'un jury aurait accordé le grade de docteur à Jean-Louis Missika en l'absence de travaux de recherche.

Je relève par ailleurs dans le SUDOC la présence d'une thèse de doctorat en gestion soutenue en 1985 à l'Université de Paris-9 Dauphine au nom de Jean-Louis Missika, ayant pour titre

Les changements introduits par les technologies de l'information et de la communication dans les cadres d'analyse et les systèmes de représentation de l'activité économique de l'entreprise et du travail.

Je n'ai pas accès à ce document et ne prétends pas non plus avoir la compétence pour évaluer de sa qualité au regard de la discipline de soutenance… mais je me permets de douter que les journalistes de Capital l'aient lu et aient cette compétence. En tout état de cause, Jean-Louis Missika semble titulaire d'un doctorat (en revanche, il n'est pas clair s'il s'agit d'un ancien doctorat de troisième cycle, d'un doctorat nouveau régime ou d'un doctorat d'État, seul le dernier permettant, sans habilitation à diriger les recherches, le recrutement comme professeur des universités).

Continuons.

« Pour être enfin nommé officiellement et toucher son salaire de professeur d’université (5 000 euros par mois) »

La grille indiciaire des professeurs du CNAM n'est pas celle des professeurs des universités : sa classe normale équivaut à celle de la première classe des professeurs des universités (tout professeur des universités n'atteint pas forcément la première classe). La rémunération brute mensuelle de cette classe normale s'étage entre 3800€ et 5390€. J'ignore par quel mécanisme M. Missika pourrait être nommé directement à la fin de cette classe normale, voire à la classe exceptionnelle, ou de quelles primes et indemnités insoupçonnées il pourrait bénéficier pour atteindre les 5000€ annoncés. Le lecteur peu au fait des rémunérations réelles de la fonction publique pourrait d'ailleurs, à la lecture de cet article, surestimer grossièrement la paye des professeurs des universités, dont je rappelle que la grille des rémunération commence vers 3000€ brut.

Pour plus de détails sur les motifs de l'annulation du recrutement de Jean-Louis Missika, on pourra par exemple se rapporter à la décision du Conseil d'État ; je ne m'étonne plus que les médias qui la commentent ne prennent même pas la peine de mettre un lien vers elle !

En tout état de cause, et outre les contresens et approximations relevées ci-dessus, l'article de Capital manque un problème de fond.

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, il y avait également eu une polémique concernant une nomination comme professeur au CNAM : celle d'Alain Bauer, sur une chaire de criminologie. Celle-ci avait été dénoncée comme le « fait du prince ». Là, on dénonce le « fait du prince » pour la nomination d'un socialiste. Une question plus intéressante que les petites insinuations de Capital est donc la pertinence du maintien d'une procédure de recrutement dérogatoire aux règles normales de l'enseignement supérieur et laissant une certaine latitude au pouvoir politique (sans parler de l'accès direct automatique à l'équivalent de la première classe des professeurs des universités).

On a parfois justifié l'existence de ces chaires au CNAM par la nécessité, de part les buts de cet organisme, de pouvoir recruter des personnels de profils plus variés et plus « appliqués » que le recrutement « académique » qui est la règle pour les postes universitaires de droit commun. Je relève que ce but peut être atteint dans le droit commun par le recrutement de professeurs associés… et qu'il y a d'ailleurs déjà eu des critiques suite au recrutement de politiciens proches du pouvoir sur ce type de postes dans des universités parisiennes.

D'un autre côté, certains médias déplorent à l'envi la déconnexion entre le monde universitaire et sa « tour d'ivoire » et le monde de l'industrie et des affaires. Comment dans ces circonstances peut-on critiquer le recrutement d'un professeur venant de la « société civile » parce qu'il ne répond pas à toutes les exigences académiques habituelles ?

Lors des discussions sur les réformes des procédures universitaires, la question du « copinage », y compris politique, lors des recrutements d'enseignants-chercheurs apparaît parfois. L'existence de certaines procédures, notamment la qualification nationale avant de pouvoir candidater sur les postes de maître de conférences et de professeurs des universités, est justifiée par certains comme devant limiter les abus ; d'autres n'y voient qu'une perte de temps et d'énergie. Il semble que ceux qui réclament des procédures lourdes tendant à limiter le « copinage » sont plutôt dans les lettres, sciences humaines et sociales, tandis qu'en sciences exactes on a tendance à considérer qu'un laboratoire qui recruterait un médiocre par « copinage » se punirait vite lui-même par rapport aux évaluations et financements, qui se basent sur la renommée internationale des chercheurs. Autres domaines, autres mœurs, autres enjeux.

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